FRÈRE PASQUEREL
Lève-toi, Seigneur, et marche devant nous : guidés par toi , nous repousserons loin de nous Tennemi , sans tomber dans ses pièges , et tu nous donneras la paix, la paix du Seigneur, après la victoire.
Gloire à Dieu ! gloire k Dieu !
JEANNE , I)'a1\€. 549
Or, pendant que ces yo\)L s'élevaient dans la prière, Yoilà que les vents, déchaînés par les esprits de l'orage , aceounirent des quatre points du firmament, chassant et déroulant devant eux tous les nuages amoncelés de la tempête ; ils les hâtent , ils les poussent , et en forment une masse effroyable , dont la base pesait sur la terre , tandis que leur sommet tou^chait aux cieux *. La pluie, la grêle et les éclairs étaient dans leurs flancs; ils s'en échappent tout-à^ coup , et fondent avec une implacable furie sur la bastille des Anglais , Venveloppant dans une nuit aussi profonde que si TOcéan tout entier Teût couvert d'un linceul humide; et pendant ce temps, les Français^ rassemblés par la prière, étaient épargnés par les eaux. Jeanne restait toujours à genoux ; un rayon du soleil , glissant sous lés nuages , l'enveloppait de sa clarté d'or, et rendait l'aspect de l'orage plus terrible encore en l'éclairant.
La troupe entière , soldais et capitaines , priaient et se demandaient tout bas si le jour du jugement n'était pas arrivé. Les oiseaux rasaient la terre , l'herbe , les
* Journal du siéçe.
3S0 JfiANME DAliC.
feniiics joaissanles , les fleurs des arbres nouveUement éeioses étaient esaporlées pv le \eui; tout gémia^i aiil<Hn. Pouvtaol tout Vefya de la l^oifiêteétai^^m^la bAsIiUe a)Dglai6£ : la pluie, la grékft 1^ aiCBeneiH d^ veats, les éels^ts de la foodve» twt s-imMtssiiU'Sttr eu»; îkf étaient Ui comme enveloppés daii^iiii tourbillM, daas une trombe inmobîle qui leur dérobait, la vue du fleuve et de ses rives , et leur 4;achait la troupe de
Au plus fort de la tempête, Jeanne^, toujours à geMKix, les. mains tendue» vers le ciel, a6 levant tout-à-coup^ , fit enteadre ces paroles du caatr^e de Déberah :
« Quie le» rois éeo«Mmt; que les priiH)e& pfét^ort
< ToreiHe : c'est moi, c'eal moi qui ehanlierai des « hjuaioes<le joie et de triomphe à rÉtemel.
< Dieu 1 quand tu sertis d« nulieu d'un peuple
< étranger, la terre trembla , les cieux se fendirent ,
< les nuées tombèrent en eaux , et ies montagnes « s'écoulèrent de devant ^Éternel. Gloire k Dieu**!
* Journal du siège.
** Juges, chap. v.
c Gloire ^ Dieu! ■ Et la jeuoe iiUe, remontant sur son coursier, s'élança vers le rivage en criant d'une voix assurée et triompha^le :
-T- Maintenant, il est i^inps, suiv^Z'-moi !
Tous la suivirent. Aprà$ une heure, de course ra** pide et silencieux, tpujours sous les canons moets du fort , on était près du fleuve.
Jeanne le montra couvert de barqiies nombreuses qui venaient au d^vant d'elle , sans nia^tQnniejQs, sans guides 4 et poussas, contre le courant par l'efibrl de latemj^te. Elle fit. arrêter la première : c'était une grande nef pourvue de tous ses a^^s. Elle s'y jeta , son étendard à la main , qu'elle brandissait pour rallier ses gens. Gaucourt, Dunois, La Hire^ Sain* trailles, Guy de Laval et Florent d'illiers la suivirent et ils regardaient émerveillés ; les armes , les soldais , les munitions de vivres et de gUiÇrre pour les malheu^ reux habitans , furent chargés sur les autres embarcations avec une merveilleuse célérité. Puis Jeanne , agitant sa bannière, donna le signal du départ. Tout s'ébranla , et le vent, qui jusqu'alors avait soufflé de la ville pour amener les barques , enfla les flots en sens contraire , et les reconduisit vers le port en pas-
35â JEANNE d'arc.
saDt sous les bastilles, toujours battues parla tempête.
Jeanne était debout , belle et sérieuse , tenant son étendard ; ses lèvres s'agitaient doucement : sans doute elle parlait avec ses saintes protectrices » et les remerciaient des merveilles éclatantes qu'elles venaient d'opérer.
— Tout est prodige autour de nous ! s'écria Dunois en se ^gnant ; voilà les eaux qui croissent * pour nous mieux porter, et les vents qui s'élèvent ; le ciel et la terre semblent obéir à la voix de notre sainte héroïne. Jeanne! s'écria-t-il , un moment j'ai douté de vous; pardonnez-le moi et priez pour moi. Dieu est avec vous. Et il s'agenouilla, priant avec terreur celui k qui les vents et les eaux obéissent.
Et les barques glissaient avec vitesse sur le fleuve étonné qui , depuis huit mois et plus, ne portail que les ennemis de la France.
C'est ainsi que , malgré les forces redoutables des
* Paroles de Danois , Journal du siège. Pour arriver à la ville du port de Chécy où s'était fait rembarquement, il fallait passer par un bras de la rivière où la navigation était impossible qu3nd les eaux étaient basses.
JEANNE d'arc. S5S
Anglais entassés dans leurs vastes bastilles, Jeanne entra sans peine , sans résistance , et en plein jour, dans Orléans , suivie d'une troupe nombreuse , d'un convoi suffisant pour ravitailler la ville, et d'un grand nombre de vaillans obevaliers qui l'avaient suivie. La Hire et Saintrailles la regardaient avec un mélange de terreur et d'admiration : un succès si merveilleux et si invraisemblable confondait leur esprit. Quand , debout sur sa barque et sa bannière en main , elle fut arrivée au port , La Hire s'approcha d'elle et lui dit :
— Jeanne , laissez-moi baiser le bord de votre vêtement ; il faut que vous soyez un ange descendu du ciel pour nous sauver. Jeanne avait les yeux levés dans l'attitude de la prière; elle les baissa sur lui. Il vit qu'ils étaient pleins de larmes.
— Dieu est grand , grand et bon , grand et admirable ; ne l'oublions pas , balbutia-t-elle à travers une émotion qui l'oppressait.
— Cette fille ferait aimer Dieu au plus impie , murmura Saintrailles. Que ne suis-je toujours auprès d'elle ! jamais mon mauvais génie n'approcherait de moi.
— Mais, s'écria^ La Hire, comment sommes-nous
3ai JKAIMNE d'arc.
ici ? S jvez*vous bien que sept mille hommes s<Hit enfermés dans la bastille de Satnt-Loup? Qui vous a guidée, Jeanne? Qui vous a fait partir si jusie ii point ?
— <^ force et puissance de la prière ! dit Jeanne. Pendant quB nous priions ensemble, mes saintes Qu'ont apparu ; des anges les accompagnaient. Us ont as* semblé les nuages, épaissi la pluie, pour dérober notre marche aux gardiens des bastilles; puis mes saintes m'ont dit : Pars màintenanit... Bénissons Dieu, La Hire , et non pas moi !
Mais la barque toitchait au rivage ; tout le peuple de la ville y était assemblé.
>^ La voilk ! s*écriait-on de toutes parts, voilà celle que le Seigneur nous envoie ! Diefu est avec elle et combat pour nous : qu'elle soit bénie ! Et tous se
pressaient autour d'elle et voulaient étfe les premiers k contempler son visage , et la foule étadt si grande et si serrée que Jeanne pouvait k peine se frayer im chemin.
Le maréchal de Boussac arriva jusqu'à ^lle. Après avoir fait une fausse sortie du côté de la porte Saint-Loup , lui et tous ses capitaines étaient revenus
JBANNB D*ARC. 355
aa rivage , afia d'aider l'arrivée du renfort , s'il en était besoin; ils avaient été témoins de l'entrée miraculense de Jeaoane dans le pori , et ils étaient demeurés tout surpris. En voyant Dunois , La Hire et Saintrailles , il s'était avancé.
— - Soyez les bienvenus , leur avait-il dit ; mais par quel miracle avez-vous pu franchir les bastilles sans combat ?
— Qu'importe ! dit Jeanne au maréchal et à ia foule qui se pressait de plus en plus autour d'elle ; qu'importe comment nous sommes entrés! Me voilà, Messire , et c'est Dieu qui m'envoie pour porter aille et secours à la vaillante ville d'Orléans* Mes amis ^ mes amis , s'écria-t-elle en parcourant des yeu% ce peuple exténué de misère , tous les maux que vous avez si courageusement endurés, s'en vont finir. Voilà du pain , voila des vivres ; rassasiez'^vous , reprenez des forces et du courage. Et vous, messires chevaliers , reprenez de , l'espoir ; nous chasserons bientôt tous ensemble l'ennemi qui vous tient assiégés.
Le maréchal de Boussac regardait cette jeune fille
556 JEANNE t>'ARr..
avec un ^rand étonnement ; et le sire de Gamache auprès de lui , disait :
— Quelle est donc cette enfant qui parle de chasser avec nous les Anglais ? Depuis quand nos chevaliers se laissent-ils conduire par des femmes ? Mais Dunois dit au vieux maréchal tout ce qu'il avait vu d'elle à Chinon , ses révélations en présence du roi , ses interrogatoires devant de saints ecclésiiistiques , sa conduite exemplaire , son enthousiasme 4 et la manière miraculeuse dont elle venait seule , et même contre l'avis de presque tous les capitames , d'inlro* dniie des forces dans la ville ^ aidée par un miracle du ciel.
Pendant ce temps , Jeanne , prenant tous les soins d'un chef de guerre , surveillait le débarquement , et faisait distribuer des vivres avec un tel ordre que chacun reçut bientôt de quoi satisfaire k ses premiers besoins.
Et quand ces soins furent accomplis , elle s'avança Vers la ville, armée de toutes pièces^ le casque entête, montée sur son beau destrier blanc ; on le voyait tout fier de la porter^ courbant son cou nerveux sous la
JEANM£ d'arc. 357
main qai le flaitail et le dirigeait avec une adresse qa'eût enviée le chevalier le plus habile et le mieux instruit dans tous les secrets de la chevalerie ; et chacun Tadmirait dans sa grâce charmaute. Elle était précédée et suivie des prêtres qui raccompagnaient depuis Ghinon : ils chantaient des hymnes sacrées , propres k célébrer les joies de cette grande jour née. Pierre d'Arc, beau, fier, vêtu d'une armure éclatante, et monté comme Jeanne sur un beau palefroi , portait devant elle son étendard blanc , orné d'une image de Notre-Seigneur, à qui deux anges agenouillés présentaient une tige de lis. Au pennon était peinte et brodée une image de la sainte Vierge , à laquelle un ange offrait également une branche de la fleur royale , pour la mettre sous la garde de la Mère comme sous celle du Fils. Les yeux du jeune Pierre exprimaient toute la joie d'un triomphe long-temps attendu, long-temps espéré, et dont cependant on a quelquefois douté , parce qu'il est trop beau et que les choses espérées sur la terre n'ont point coutume de se réaliser ainsi. Quel avenir s'ouvrait alors devant son jeune courage !
{laymond suivait aussi dans son habit de page à
3^ JSAKNE PktiC.
côté de Louis de Comte et de Usa Dauloo , Tua second page et l'autre écuyèr de Jeanne* U était joyeux et beau ^ mais sa joie était triste ; au mSieu de la foule qui l'entourait, il ne voyait que Jeanne, et la regardait conune les anges sans doute contemplaient les saints allant cu^Uir la palme du martyre ; ils sourient y mais leurs yeux laissent couler de divines larmes. Ce bel enfant, au doux regard, était Ik comme range visible de la jeune fiUe.
Quant k Jeanne elle était calme et recueillie, et remerciait Dieu d'être si grand , d'être si bon et si digne de louange et d'amour.. Mais depuis le commencement de sa missiw , dont la vérité s'était révélée dans les larmes près du lit de sa mère i jamais elle n'avait douté des promesses du Seigneur , et ce qu'elle voyait aujourd'hui de ses yeux terrestres, com« bien de fois ne Tavait-elle pas vu par avance des regards de son esprit ! Pour les gens d'une foi vaillante, croire c'est voir ; mais voir c'est louer et b^ir. Son âme était enivrée d'amour et de reconnaissance.
Près d'elle, à sa droite, venait le vjdeureux Dunois , ramenant l'espérance dans ces murs qu'il avait quittés naguère, le cosur plein d'amertume, quand it
croyait qu'Orléans , ce noble tleoron, aUait être détaché paor lonjoors de la courootte de mn firère , le duc d'Orléans , k la cause duquel il avait consacré sa bouillante jeunesse , ses taléns et son bras ; Gaucourt , encore souffrant de ses blessures , mais qui ne voulait pas laisser k d'autres le soin de seconder Jeanne dans la ville doQl il était gouverneur ; La Hire^ Saintrailles , Poulengy , de Metz , toujours attachés k la isuite de Théroïne ; le seigneur de Loheac , le sire de l.aval, son frère, le sire Florent dîlliers , et tous ceu)^ qui l'avaient accompagnée depuis Ghinon.
Le maréchal de Boussac marchait k sa gauche avec l'amiral de Gulant, le sire de Giresme, chevalier de iUiodes , revenu depuis peu de la guerre contre les infiièles, le seigneur de Gamache, et tous les capitaines et les principaux officiers de la vilte. Et le peuple suivait en poussant de grands cris ; aucun ne pouvait se lasser de la contempler^
— J'ai vu le premier sa blanche bannière , disait Jean le eoulevrinier. Par ma bonne coulevrine ! elle brillait au loin comme la colombe de Tarche a àtk briller aux yeux de saint Noé , quand elle est veuiie lui s^nnoneer sa délivrance.
300 J£ANfiË D*ARC.
— Nous craignions de la voir disparaître dans Forage, dit un autre; mais les eaux -Vont respectée comme celles de la mer Rouge ont protégé les Israé-lites. Vive l'envoyée de Dieu !
— La victoire est k nous , reprenait un des compagnons de maître Jean, puisque Dieu et ses saints conduisent cette jeune fille par la main.
— Quelle est belle , et comme elle est habile à manier son gentil cheval blanc ! Le beau seigneur de Dunois lui'-ménie n'est pas plus adroit qu'eUe à gott-> vemer l'ardeur et la fougue d'un destrier.
^ Que Dieu protège là vierge de France , celle qui vient pour nous délivrer !
Jeanne fut ainsi conduite k travers une foule avide de la voir jusqu'à la caihédrale. L'église était éclairée; et les prêtres entonnèrent le Te Deum^ auquel tout le peuple de la ville répondit avec de telles acclamations que les voûtes du temple en étaient ébranlées.
Les échevins , les dames et les demoiselles de la ville , les bourgeois , les bourgeoises , vinrent aussi saluer l'arrivée de Jeanne. Â sa sortie de l'église , ils se joignirent à son cortège en portant des flambeaux
JEilNNK d'aRC« 561
autour d'elle , el faisant éelaler autant de joie que si Dieu lui-même fût descendu parmi eux. G^est que, suivant un naïf auteur'', ils se sentaient tout réconfortés et comme désassiégés par la vertu divine qu'ils voyaient être en cette simple fille , et ils la regardaient bien affectueusement, tant hommes que femmes et petits enfans. On baisait ses mains , soa armure , son étendard ; quelques uns ne pouvant rapprocher baisaient son cheval et le remerciaient de l'avoir apportée. Tous les maux, toutes les souffrances étaient oubliées ; elle était Ik.
 tous ces transports Jeanne répondait du cœur et de aes lèvres souriantes ; elle pleurait de toute cette joie que faisait naître sa présence , et disait bas \ Raymond , placé tout près d'elle : '
— .Dieu m'a fait un trop beau jour, Raymond!
Conunent l'ai-je mérité ?
Et le bel enfant remerciait Dieu tout bas de cet éclair de joie si pure qui traversait le cœur de Jeanne. Pour elle, elle pressait les mains qui s'avançaient vers elle, recevait les bénédiction^ de$
* Journal du siège.
Z9t JEANNtt d'arc.'
vieillards , baisait et caressait les petits enfaos que leurs mères lai tendaient , et s'étonnait pourtant de les trouver si paies.
— C'est quils ont bien souffert , lui dit Jacques Boucher , placé non loin d'elle ; si vous aviez tardé d'un seul jour , la faim allait tout moissonner ; vous n'auriez plus trouvé que des morts.
— Mais voyez ce peuple , dit le maréchal de Boussac , il a tout oublié.
En effet, il faisait éclater des transports de joie.
Jeanne fut ainsi conduite k l'autre extrémité de la ville jusqu'à Thôtel de Jacques Boucher, près de la porte Regnard. C'était là qu'un logement lui était offert, dans lequel tous voulurent l'accompagner, et la foule ne la quitta qu'après l'avoir saluée par des acclamations si bruyantes qu'elles durent parvenir jusqu'aux oreilles des Anglais étonnés ; déjîi leur cœur se sentit secrètement effrayé par un pres-> sentiment secret de la joie qui éclatait dans la ville.
Tous les chevaliers qui l'avaient escortée la saluèrent de la main en la quittant; mais, au lieu de regagner leur logis , ils s*assemblèrent pour parler
d'elle et de sa venue miracaleuse. De Metz et Poulengy furent interrogés : ils racontèrent ce quils savaient d'elle , et tous demeurèrent émerveillés. Les récits les plus prodigieux circulaient dans la ville ; ils rele èrent tous les courages ; chacun se sentait sûr de vaincre maintenant.
Après avoir salué de son aimable sourire les seigneurs et les eheyaliers qui avaient formé son escorte , Jeanne , précédée de Jacques Boucher et suivie de Pierre , son frère ; de Raymond et Louis de Comte , ses deux pages ; de son écuyer Jean Daulon, de ses serviteurs et varlets , traversa le long porche
voAté par lequel on entrait dans la cour de l'hôtel de Jacques Boucher, et vint descendre de sa monture au bas des degrés d'un lai^e perron de pierre , sur lequel une femme jeune et belle l'attendait , entourée d'un grand nombre de serviteurs portant des (lambeaux. C'était Yolande , femme du trésorier du duc d'Orléans; elle s'était revêtue par honneur d'habits très magnifiques en velours vermeil , rehaussé d'or. Maïs leur éclat , qui naguère peut-être avait pu servir il relever l'incarnat de son teint, ne servait aujourd'hui qn*\k faire ressortir la pâleur extraordinaire répandue sur son beau visage. Jeanne, étonnée h son aspect , la regardait en montant les marches ; elle l'eAt prise pour une morte parée pour le tombeau , sans le doux sourire dont elle l'accueillait; elle fit même quelques pas au devant de la jeune fille ; mais elle chancelait ^ et s'arrêta en lui tendant ses bras.
— Voici eelle dont la venue empêche le jour de demain d'être ^^hii des fenéradHçs de tout une vill^ , dk le trésorier k sa femme m tari monli^nt Jeàaiie. Atme«*la , ¥«la«de , c^ un ange du ciei^
-^ Que Dieu la bénisse , dit la jeune femme en
JëA^NK b'ARtl. 36?
embrassant Jeanne » et qu'il la récompense de la vie et de la joie qu'elle apporte à des malheureux prêts k périr. Entrez dans notre logis , ajouta Yolaode en la prenant par la main ; il sera très honoré de vous re-» cevoir. Et rentrant avec elle dans Tiotérieur de la maison à travers un vestibule voûté , soutenu parles piliers bas , elle, rii^troduisit dans une vaste salle qui , suivant l'usage de ces femps , était \k la fois la salle du banquet et celle des réceptions. Elle était décorée avec tout le lui^e tle l'époque : une tenture en cuir de Ccnrdou, ii fins arabesques d'or, recouvrait les murailles; les poutrelles du plafond étaient peintes et dorées; de larges verrières à vitraux coloriés él aient recouvertes de courtines de soie brochée , et garnies de crépines d'or ; de hautes chaires en bois découpé , portant au dossier les armes du trésorier, garnissaient le pourtour de la chambre. La table, une longue table dé chêne , li pieds tordus , surmontés de têtes d*animaux habilement sculptées^ ^t%tt cachée par une 6me toile Ouvragée de lleims ; ellç était c<Hiverte de plats et d'aiig^res d'ar^nt. Chaque convive avait sa pisice mar<|uée piâr une ceupe au$6i d'argent , d'un travail délicat et achevé. Des brocs ^ dos baiiaps et
des pièces d'argenterie magnifiques ornaient le dressoir. Mais Ik se bornait toute la somptuosité da repas : les mets étaient grossiers , car la distribution des vivres s'était faite en hâte , et seulement pour subvenir aux premiers besoins; d'ailleurs tout se ressentait encore dans le logis de la famine et de la misère qui , le matin même, désolait la ville. Les serviteurs exténués se traînaient avec peine « et quelques uns souffraient de grandes douleurs pour avoir pris trop précipitamment quelque nourriture , après avoir long-temps souffert de la faim. Pourtant dame Yolande n'avait point , comme les autres dames , quitté son logis pour aller voir l'entrée de Jeanne : elle était restée pour veiller sur ses enfans et sur ses serviteurs, et pour leur distribuer elle-même avec prudence les alimens que Jacques Boucher lui avait envoyés dans sa sollicitude, et aussi pour préparer à la jeune héroïne une bonne hospitalité. Mais la chère ne répondait point k ses désirs : un quartier de mouton tout saignant et quelques fèves cuites k la bâte composaient tout le festin. Yolande voulut s'excuser; mais Jeanne lui dit que ses habitudes étaient beaucoup plus simples encore.
JBANNE d'àRG. 360
— Une coupe d'eau pure , avec un peu de pain « étaient ma nourriture <le chaque jour dans la pauvre demeure de mon père. Je n'ai perdu ni le souvenir de ma chaumière, ni les habitudes de mon premier état, et ma nourriture est toujours la même.
La jeune fille alors se fit délacer son casque par Raymond , le bel enfant , tout heureux et tout fier de ses fonctions de page qu'il remplissait auprès d'elle , et elle vint prendre place auprès de sa jeune hdtesse , pendant que celle-ci indiquait avec une douce dignité au sire de Daulon , k Pierre , à Raymond , ainsi qu'k tous les serviteurs et les gens de la suite de Jeanne , celle qui leur était destinée.
Quant à Jacques Boucher, sa place était vide : il avait disparu. Mais bientôt il revint, apportant dans ses bras deux beaux enfans à demi nus : l'un de quatre a cinq ans environ , l'autre beaucoup plus jeune ; tous deux encore presque endormis, et s'éveillanttout étonnés et souriant k la clarté des flambeaux. Il vint s'asseoir près d'Yolande , a sa place accoutumée , et posant ses enfans chacun sur un dé ses genoux, et les soutenant de ses bras, dont il les pressait , il les contemplait avec amour ; il les cou-
570 IGANNE d'aR€.
\rail à cbaqae instaoi de baisers et de larmes; il était tout tremblant et paraissait ivre de joie, mais de cette j(He craintive et agitée qui succède ^ de trq) vives angoisses.
— Ma jolie Marguerite , et toi , mon beau Michel , je vous revois donc encore une fois ; je vous retrouve frais, vermeils et pleins de vie. Oh ! souriez encore; quel bonheur de v^us voir sourire ! Qui l'aurait cru quand je lésai quittés ce matin? Hélas! hélas! je pensais les embrasser pour la dernière fois ! E^ il baisait leurs doux visages avec transport , et les larmes coulaient de ses yeux.
Jeanne le regardait. Il s'en aperçut, et lui dit :
— Depuis deui jours il ne restait plus Tien dans ma maison pour nourrir ces chers enfiins, et ce matin je les vis pleurer eu demandant du pain à leur mère ; je croyais ne jamais les revmr. Et Jacques Boucher baisait les cèeveux blonds de ses eiifans pour cacher les pleurs qui coulaient sur son viaage mâle et brun .
La mère , appuyée par faiblesse au dosaier de son siège élevé , regardait ses enfans avec un indicible amour, elle souriait de ce sourire suUime dont uae
jeune mère contemple le fils qu'elfe vient d'enfanter au mUieu des douleurs : elle semblait les couver encore de sa tendresse.
— Leurs lèvres sont vermeilles, et leurs joues rondes ont Téclat des fleurs de l'églantier. Qui pourrait croire, en les voyant, qu'ils ont souffert de la faim?
— Aussi nous n'avons pas souffert , dit l'aine^ Il venait de descendre des genoux de son père , et s'était approché de Jeanne, dont il considérait l'armure avec surprise, ouvrant ses grands yeux noirs étonnés et promenant ses petits doigts sur le dur acier de sa cuirasse. Oh! continua-t-il , dame Yolande, notre mère , ne nous a jamais laissé crier long-temps : J'ai faim! j'ai faim! comme faisait le fils de dame Jacqueline , le petit François , qui est mort ce matin .
— Et comment faisait votre bonne mère pour vous nourrir? dit Jeanne , l'approchant d'elle et caressant sa tête d'ange.
— Elle m'a défendu de le dire, répondit l'enfant. Et il prit un air sage , tout en jouant avec les tresses blondes qui s'étaient déroulées autour de la tète de la jemie fille quand elle avait quille son casque.
572 JEANNB d'arc.
Une légère rougeur sétait répandue sur les traits décolorés de la mère k cette question adressée à son enfant; mais elle dura bien peu , et la laissa pins pâle encore , comme un éclair fait paraître la clarté de la lune plus faible quand il a rougi pour un moment Thorizon.
Tous les convives regardaient cette jeune femme l)elle et parée , mais efirayante par sa pâle blancheur, . et ses deux beaux enfans roses et potelés qui semblaient lui avoir pris sa vie. On s'étonnait de ce contraste ; car dans la ville les enfans et les mères avaient tous le même aspect mourant et misérable. Le père, envisageant alors pour la première fois sa femme, commença de soupçonner quelque triste mystère; il s'écria :
— Comment avez- vous fait, Yolande? Je veux le savoir. Les greniers, les buffets étaient vides depuis deux jours ; personne ici n'avait plus aucune nourriture : je retrouve mes enfans forts et pleins de vie , et vous êtes mourante. Qu'est il arrivé? Dites; oh! parlez.
Mais Yolande ne répondait pas.
— On dirait que son sang les a nourris une seconde
J£ÀNNB d'arc. 373.
fcNS , dit Raymond , dont Tàme sérapbique semblait être en sympathie mystérieuse avec toutes les natuces. semblables à la âenne.
Yolande l'entendit, et,^ cachant son visage dans ses mains > elle murmura :
— Toute ma vie n'est-elle pas à eux?
— Dieu! Dieu! est-U dimc possible? s'écria son époux.
— Le lait s'était tari dans mon sein par la misère , reprit-^dle ; mais le sang n'y était pas épuisé.
— Est-il vrai? ô ma Yolande! Hélas! j'ai failli tout perdre ensemble. Et il la serra dans ses bras avec une terrible explosion de douleur*
La jeune femme cacha sa tète contre la poitrine de Jacques et se mit 4 pleurer ; car elle n'était plus assez forte pour supp<Mrter aucune émotion. A travers ses larmes , elle balbutia :
— Je crois que j'aurais pu les nourrir encore deux jours , et du moins je serais morte avant de voir leur agonie ; mais Dieu nous a envoyé son ange , et la joie de notre vie nous est rendue , ajouta-t-elle ea regardant Jeanne.
574 JKAN.fE D*AltC.
Jaeqae8 croisa ses mains et se tat. Trop d'angoisses et une admiration trop haute remplissaient son cœur ; cependant il mnrmnra : — Qae serionsnous devenus sans cette jeune fille?
Pour Jeanne , Raymond et Pierre , ils regardaient Yolande j et se dirent entre eux par un coup d'œil :
— Celle-ci est de notre famille : elle sait se dévouer jusqu'à la mort.
La jeune fille prit la main d'Yolande , et la serra silencieusement. Le nom de soeur s'éckappa de ses lèvres presque à son insu.
M'est-il pas , en effet , des fraternités d'âme qu'une action , qu'un mot, qu'un regard , nous révèlent? Les cœurs semMaUes composent entre eux une seule famille , que les mêmes 1(hs secrètes régissent , et qui se reconnaissent entre eux k des sign^ certains. De lit vient peut-être que les uns croient au beau , au bîeQf k la vertu; tandis que tant d'autres n'ont foi qu'au vice j au mal , au néant enfin , sur la terre. La resseml)iance assemble.
L'heure du repos était arrivée. Jeanne fut emmenée par la belle Yolande , qui » pour lui foire plus d'hon*
neur, lui fit partager sa chambre et son lit, et la jeuDe fille , après avoir rendu grâces k Dieu da succès inoui de cette journée , s'endormit en paix sous ce toit hospitalier où elîe avait ramené le bonheur.