‹ Jeanne d'Arc devant l'opinion alle-Chapitre 7 sur 23 · UN VERSIFICATEUR PRUSSIEN DU XVI* SIÈCLE · texte numérisé non relu

UN VERSIFICATEUR PRUSSIEN DU XVI* SIÈCLE

elles se heurtent pôle-môle, sans souci de l'incoh rence, sans peur de Tanachronisme. Pour h Jeanne d'Arc est une Judith, mais elle est aus une Amazone; elle est une Esther, mais ellee aussi une Penlhdsilée et une Hippolyte ; elle e une vierge chrétienne, une émule de Genevièv mais elle est aussi un Brutus et un Camille. A demande d'Iris, qui lui fut expédiée par Jupite Jeanne la bergère, habituée à n'intimider quel loups, intimide des êtres bien pires, « qtiovis dei riora hipo », les Anglais ! Et « tel un voyage craintif, apercevant un serpent, recule épouvan et regagne promptement sa demeure, ainsi, à vue de la Pucelle, fuient les troupes ennemie en proclamant que ses innocentes mains lancent foudre. >> C'est Jeanne — Knobelsdorf l'affirme • qui a sauvé Paris; et l'on a pu, ensuite, la co damner sous prétexte d'hérésie ; mais « lacensu de la chaire Romaine » a rectifié le verdict d'i « tribunal inhumain». Knobelsdorf est tout joyei d'apprendre à son lointain correspondant, le b( évoque Tidemann Gisy, cette dernière vicloi morale remportée par Rome et par Jeanne sur « léopard » anglais. D'un bout à l'autre de s( poème, Eustache de Knobelsdorf parle fort mal d Anglais. Plus il trouve attrayante Thospitali française, plus il accuse de désinvolture ces intr

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d'Oulre-Mancbe qui voulaient s'implanter en France, pareils aux abeilles avides de Ueurs succulentes, pareils aux fourmis en quête des endroits fertiles. Knobelsdorf est un grand amateur de nos vins français : pourquoi Dieu n'a-t-il pas voulu que la Prusse ruisselât d'un tel liquide ! Le pauvre poète songeait d'avance avec tristesse à l'âpre et banale bière que, rentré chez lui, il allait absorber de nouveau ; et j'augure que dans sa vieillesse ce lui fut une joie malicieuse de penser que si les lèvres prussiennes étaient sevrées de vin français, les lèvres anglaises, grâce à Jeanne d'Arc, en étaient également privées.

Plus distingué comme gourmet qu'il ne l'était comme poète, Eustache de Knobelsdorf a droit à quelque gratitude : au siècle même oii Du Maillan, historiographe patenté des Valois, diffamait la Pucelle, et où Etienne Pasquier, dans ses Recherches sur la France, constatait avec douleur que l'hél'oïque mémoire était décriée parmi nous\ ce laliuiste de la Prusse^ orientale, se laissant guider parle jugement de la chaire Romaine [Latiae censura cathedrae)^ parlait de Jeanne en meilleurs termes que beaucoup de Français.

* Au sujet de ropinion française au xvi« siècle, concernant "Jeanne d'Arc, voir L. de Carné, Revue des Deux-Mondes, 15 janvier J856, p. 313.

LA REVANCHE DE JEANNE D'ARC SUR VOLTAIRE La Puoelle d'Orléans, de Schiller.

Franchissons deux siècles et demi : la gloire d Jeanne, à la fin du xviu® siècle, a besoin d'une réps ration. Chapelain la ridiculisa sans le vouloii Voltaire la ridiculisa sciemment ; des deux poète qui s'acharnèrent sur elle, le premier fut à plaindre le second est à flétrir, et tous deux lui furer néfastes. Bernardin de Saint-Pierre, dans un pas sage trop peu connu des Etudes de la Natun dessinait le plan d'une tragédie sur Jeanne d'An (( cette fille respectable et infortunée à qui 1 Grèce eût élevé des autels » ; il songeait que ( sujet, <( traité par un homme de génie, pourra produire une pièce patriotique » ; que Jeanr deviendrait parmi nous la « patronne de guerre », et que, « dans les circonstances péri leuses où l'Etat peut se rencontrer, on en donn< rait la représentation au peuple> comme on raonti

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à celui de Constantinople, en pareil cas, Tétcndard de Mahomet » ; et il espérait, en exposant ce rêve, « faire naître à quelque homme vertueux, le désii' » de le réalisera Cet « homme vertueux» se rencontra ; ce fut Schiller. Schiller vengea la Pucelle des outrages de Voltaire ; mais nous ne devons point oublier que seize ans avant Schiller, Bernardin de Saint-Pierre, un Français, avait senti la nécessité morale et patriotique d'une pareille réparation.

C'est dans Tété de 1800 que Schiller se mit au travail; au printemps de 1801, Tœuvre était terminée. Il y avait consacré les derniers mois du vieux siècle, du siècle qui avait péché contre Jeanne, et les premiers mois de ce siècle nouveau, qui la devait exalter. On a supposé que la traduction qu'avait donnée Lobstein de Térudit ouvrage de TAverdy avait incité Schiller à tirer un drame de la vie de Jeanne ; le fait est très vraisemblable ^ Le 9 juillet 1800, il empruntait à la bibliothèque de Weimar le Maliens Maleficariun, afin d'étudier les sorcelleries d'antan^; le 4 août, il faisait sur les mêmes rayons une véritable razzia. Alain

^ Bernardin de Saint-Pierre, Etudes de la Naliire, III, pp. 258- 261. (Paris, Didot, 1784.)

* Dûntzer, Erlâuterungen zu den Deutsçhen Klassikern, L-LI, p. 3. (Leipzig, Wartig.)

* Dûntzer^ op. ciL^ p.. 4.

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Chartier, Enguerrand de Monstrelet, V Histoire Charles VI et les Mémoires secrets de la Cour Charles VII, des livres de troubadours et de pi sies chevaleresques, un volume de V Histoire géi raie [Allgemeine Welthistorie)^ un tome du li^ d'Eichhorn sur la civilisation de l'Europe n derne, et certains recueils dans lesquels figuraic des opuscules sur la Pucelle, furent confisqu plusieurs mois durant \ pour le mystérieux Irav où Schiller s'absorbait. Seuls, Gœlhe et Kœn avaient des confidences" ; Téditeur Unger, qui acl tait à l'avance la tragédie nouvelle pour la fa imprimer dans le Calendrier de 1802, savait, pc tout détail, qu'il fallait faire préparer, conii décor de frontispice pour la publication future, cuivre représentant une tête de Mine^ve^ 11 février 1801, Schiller lisait à Goethe les tn premiers actes*; le quatrième fut plus lent à dessiner, et se fabriqua comme un « pensum ); le cinquième, au contraire, arriva très vite terme ^ Le duc de Weimar s'inquiétait. Le su

* Dûntzer, op. cit., pp, lb-18.

* Diinfzer, op. ci^, pp. 11-14.

•^ Dûntzer. op. cit. y pp. 21-22.

* Correspondance entre Goethe et Schiller, traduction Sa René-Taillandier, II, p. 223.

* Diintzer, op. cit., p. 27.

' Diintzer, op. cit. y p. 31. — Correspondance, II, p. 227.

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paraissait scabreux, et cela pour deux raisons it il livrait Tune et cachait Tautre. La Pucelle Voltaire avait eu en Allemagne de nombreux leurs; la pièce de Schiller, si émouvante fùt- 3, ne susciterait-elle pas dans les esprits cer* aes réminiscences qui donneraient à rire au îclateur malin ^? Charles- Auguste semblait louter que Voltaire n'eût pour toujours attaché 'héroïque Pucelle quelque nuance de ridicule ! lis, en son for intime, une autre peur obsédait f;rand-duc; et s'il craignait le ridicule^ c'était )ins pour la Pucelle que pour sa favorite du ornent, l'actrice Caroline Jagemann^ Il paraît l'on aurait trop souri, parmi les bourgeois de eimar, si Ton avait entendu ]VP® Jagemann iclarer, au second acte, qu'elle ne connaîtrait mais le sentiment de l'amour, et se repentir, au aquième acte, de s'en être un instant laissé ôler. Weimar, pour l'instant, ne vit pas Jeanne Arc sur les planches. C'est sur le théâtre de Leipg, à la date du 18 septembre, sur celui de Berlin, la date du 23 novembre, que la Jeanne d'Arc

Dûntzer, op. cit., pp. 32-33.

Cette Henriette-Caroline-Frédérique Jagemann (1777-1848), e du bibliothécaire de Weimar, resta sur les planches jusqu'en 18, encore que le grand-duc l'eût de bonne heure anoblie sous Dom de M"» de Heygendorf. Quelques mois avant que Schiller crivît Jeanne d'Arc, elle venait d'obtenir, dans Marie Stuart, grand succès.

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