ACTE CINQUIÈME. — SCÈNE V. iOo
Mais bientôt, je le sens aux élans de mon cœur, L'Anglais sera défait et le Français vainqueur ; Mais une voix d'en haut me jDarle ; elle me crie Que mes soldats sans moi vengeront la patrie, Que je n'ai pas besoin de diriger leurs coups. Que Dieu les a bénis, qu'il vous condamne, vous!
LOISELEUR, après un moment de silence.
C'en est fait! Et Bedfort repousse tes cohortes. Car la voix du canon s'éloigne de nos portes. Les vents n'apportent plus que des sons atfaiblis.
Et l'heureux léopard a refoulé tes lys
VoilJi donc leur triomphe et ta gloire suprême ! Prophétesse d'enfer, tu peux juger toi-même Qui le Seigneur entend condamner et bénir.
Tu vois le jour présent; moi les jours à venir!
Le soleil du matin a pu voiler sa face;
Mais le nuage errant fuit au loin et s'efface.
Tandis que le soleil qui monte à l'horizon
Reprendra tous ses feux pour mûrir la moisson.
Maintenant tout est dit; la voilà terminée
De l'expiation la dernière journée.
Je dépose ma croix. C'est le suprême instant :
Le peuple me demande au bourreau qui m'attend. —
Adieu, pardonnez -moi mes élans de colère.
La mort me vient par vous et ne m'est pas amère.
Quand mon front s'ombrageait d'un panache vainqueur,
De ses vœux insensés la gloire enflait mon cœur;
Alors (|u autour de moi tous me portaient envie^
Une lutte intestine empoisonnait ma vie.
Au pied de l'échafaud, Loiseleur, je sais mieux
Où retrouver la paix, où reposer les yeux.
J'ai secoué le joug qui tourmente et qui blesse ;
Et, grâce à mes malheurs, je n'ai plus de faiblesse.
Vous m'aviez, plus humain que votre intention,
Rendu de l'amitié la douce illusion,
Car de mon père mort et de mes sœurs absentes
J'imaginais revoir les tendresses présentes.
Vous consoliez ce cœur que vous vouliez tromper. —
Seigneur, retiens ton bras tout prêt à le frapper.
Répands sur lui ta grâce et ta large clémence!
Moi, mes maux sont finis ; lui, son malheur commence. —
Et toi, pour qui j'ai bu le calice de pleurs,
0 France, redevienslibrepar mes douleurs;
Grandis, toujours plus fière et toujours plus féconde,
France, l'espoir, l'orgueil et l'ornement du monde;
Marche sous l'œil de Dieu comme une autre Sion,
Colonne lumineuse à toute nation;
Conquérante héroïque et sainte aventurière.
Porte l'esprit d'en haut aux confins de la terre;
Et puisse mon bûcher féconder et bénir
Ce jour de tes splendeurs qui ne doit pas finir!
{Jeanne sort lentemetif, précédée et suivie de gardes.)