LA CHEVAUCHÉE S'ORGANISE
L'homme d'armei et la misère. — La margelle du puits, les bornes et les montoirs. — Tout cavalier est un homme à l'agonie. — La prairie de Ghinon. — Le c beau duc i. — Le diable au galop dans l'espace. — Les rencontres de Poitiers. — Jeanne l'écuyëre à Saumur, ville des cavaliers. — La c maison militaire •. — Les chevaux, Tarmure, le fl blanc hamois •. — Le départ de Blois.
La carrière des armes n'a jamais passé pour enrichir ceux qui Pont embrassée. Quels que puissent être Taubaine d'un jour, le butin d'une expédition, le militaire, mobile par essence, trop souvent vagabond par nécessité, n'a jamais pensé au lendemain. Lui qui doit considérer comme possible la fin de sa destinée dans le sillon sanglant d'un champ, ne garde pas pour une incertaine vieillesse ce qui peut dans le présent lui apporter d'agréables compensations aux fatigues, lui laisser pour plus tard de joyeux souvenirs, seules richesses qu'il tienne à conserver.
Le milîlaîre est pour la jouissance immédiate. Qui donc oserait le lui reprocher?
Et puis « pierre qui roule n'amasse pas mousse »• Plus que tout autre, l'homme d'armes du moyen âge, par cela même qu'il vivait dans une période de luttes continuelles, par cela aussi qu'il combattait à cheval, qu'il n'avait trop souvent ni feu ni lieu, mérite d'être comparé à la pierre sans mousse. Il roulait depuis son enfance, suivant parfois la première bannière qu'il avait adoptée, parfois aussi toujours à vendre au plus offrant.
La détresse était grande à Ghinon ' : par cela même, peu nombreux les fidèles. Ceux dont le pays natal n'était pas trop éloigné, dont le manoir d'origine ne voyait pas flotter l'étendard de l'envahisseur, étaient allés chez eux essayer d'y retrouver lé pain quotidien, surveiller aussi sans trop de compromissions de quel côté se déciderait enfin à s'affirmer le vent de la fortune.
Ceux-là seuls sont restés, qui ne savent où
I. Cf. plus spécialement Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII ; de Barante^ Histoire des ducs de Bourgogne ; Wallon, Histoire de Jeanne d'Arc.
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diriger leurs pas ; qui ont encore confiance dans de vagues promesses, ceux-là aussi qui ne veulent pas abandonner une cause alors qu'elle est désespérée. Ces derniers seront les enthousiastes de la première heure, au réveil que va sonner la parole de Jeanne d'Arc.
Mais la détresse peut être poussée à sa dernière hmîte, la disette peut se faire sentir, le cavalier ne commence à souffrir qu'alors qu'il prévoit la séparation redoutée : la vente, la disparition, la mort du camarade qui est à la fois son ami, son arme, sa raison d'exister. On obtiendra tout des troupes à cheval de n'importe quelle époque, mais à la condition suprême de ne pas toucher aux montures.
<c My kingdom for a horse !» — « Mon royaume pour un cheval ! » s'écriait un souverain anglais désarçonné au plus fort de la mêlée. C'était proclamer que, sans le cheval, il ne pouvait être question d'espérance, que le cheval était le commencement et la fin de toute revendication. Sans son cheval, le roi s'avoue vaincu et son cri de désespoir fait encore à travers les siècles vibrer les âmes de cavaliers.
Nos camarades plus âgés racontent avec
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lll\ JEANNE d'arc ÉCUYfeRE.
amertume les sombres jours de Metz où, d'un œil anxieux, ils suivaient le vétérinaire quand il fallait désigner les victimes qui devaient être immolées à la faim. Plus d'un cachait sa monture, plus d'un aussi, officier ou soldat, se détournait pour verser une larme et s'avouait à lui-même : a Maintenant, tout est perdu ! »
Le cavalier conserve son cheval jusqu'à l'extrême limite du besoin; avec lui, il partagera sa maigre et dernière pitance ; mais « tant qu'ils seront deux », l'avenir ne paraîtra pas trop noir.
Charles VII est de son époque. Si, quand La Hire et Poton
Le vinrent voir, pour festoyement N'avaient qu'une queue de mouton Et deux poulets tout seulement ;
ses écuries n'en sont pas moins remplies de destriers^ restes de son ancienne splendeur. Il n'a presque plus de royaume ; il a conservé ses chevaux. C'est dire à tous : « L'espoir suprême ne nous est pas enlevé ! »
Et, à l'exemple du roi, les grands officiers de la couronne, les commandants désignés de
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problématiques armées, les simples chevaliers chefs de lances, les écuyers, les archers, les vulgaires soldoyers, nourrissent comme ils peuvent leurs montures, coursiers ou trottiers qui, à défaut d^autre emploi, occupent du moins les loisirs par de longues promenades dans les charmantes vallées de la Vienne, de Plndie ou de la Loire.
Mais Jeanne est signalée. Sa lettre de Fîer^ bois annonce qu'elle est proche, fixe presque l'heure de son arrivée. Ce sera l'excursion projetée dès la veille et si l'on n'ose arrêter l'héroïne sur la route, sachant qu'elle est attendue, du moins entre le cimetière, sa dernière halte, et le carrefour où elle met pied à terre, une véritable escorte entoure la petite troupe.
Certes, les réflexions vont bon train. Cavaliers et chevaux ne paient pas de mine ; mais tous ceux qui regardent savent par expérience ce qu'est un si long voyage. On leur annonçait une bergère des marches de Lorraine ; ils cherchent d'instinct la houlette et le jupon rouge. Us ne voient qu'un cavalier très jeune, suffisamment d'aplomb sur un cheval qui, venu de si loin, en si peu de temps, évite tout quolibet
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et nous sommes sûr que la première impression doit être bonne.
Les forts, les vaillants sont prêts à applaudir toute preuve d'énergie, quelle que soit sa nature. Par cette solidarité, que donne le métier des armes et que nous appelons aujourd'hui l' ce esprit de corps », Jean de Metz et Bertrand de Poulangy ont vu les mains se tendre vers eux ; ils ont en peu de mots raconté leur voyage, dépeint le courage de Jeanne, affirmé leur foi en sa mission et nous ne serions pas étonné que plus d'un des rudes qui les écoutent se soient inclinés avec respect, aient senti leur revenir au cœur l'espoir qu'ils croyaient perdu à jamais.
Jeanne ne quitte guère des yeux le château, but suprême. Elle ne peut s'empêcher de dévisager ces hommes, à figures nouvelles, dont elle compte bien se faire des compagnons dévoués.
Sans doute la misère s'accuse sous de multiples formes ; les habits de velours ne montrent plus guère que la corde usée de leur tissu, les houseaux sont tant bien que mal recouverts de morceaux disparates, les dorures des harnachements et la peinture des blasons se laissent
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à peine deviner par les écailles qui subsistent ; il n'en est pas moins vrai que, par un reste de décence et d'effort, Paspect est moins pauvre, à Jeanne il paraît plus riche, que celui des soldats de Vaucouleurs et des hommes d'armes qu'elle a croisés sur la route. Il lui semble que pour la première fois elle voit de vrais guerriers et de vrais chevaux. Elle ne doute pas d'être appelée à son tour, dès le lendemain peut-être, à monter un de ces beaux coursiers qu'elle envie.
Puis, après une dernière caresse, une parole d'adieu à son brave cheval de Vaucouleurs, Jeanne approche de la margelle du puits ', dans le carrefour par lequel on monte au château*, déchausse l'étrier et prend pied enfin sur le sol de Ghinon.
Providence, hasard ou volonté ? Nous ignorons qui a fixé le point d'arrêt définitif; mais en levant les yeux, Jeanne se signe. Sa mission.
1 . Ce puits était adossé â la maison qui forme à droite l'angle de la rue Haute-Saint-Maurice. La margelle a été enlevée il y a moins de cinquante ans pour faire place à une pompe. Cf- DE GouGNY^ Jeanne cTArc à Chinon,
2. «In quadrivio dictœ villœ ascendendo ad castrum loci citati. » Charte de 1429 citée par de Cougny^ /. c,
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sa vie publique vont commencer sous les auspices d'un des patrons des cavaliers, de saint Maurice, dont là statue domine la petite place. Lui aussi fut un soldat à cheval, un chef militaire. Il semble bénir Phéroïne, bénir ses chevauchées et l'appeler comme lui à ne quitter les champs de bataille que pour cueillir les palmes du martyre.
Jeanne s'aide de la margelle du puits pour mettre pied à terre. Pourquoi ne feraifr-elle pas conmie tout le monde à son époque ? Aujourd'hui le respect humain empêche trop souvent de recourir à semblable moyen et d'utiliser pareille aide. Sommes-nous donc plus vigoureux que nos ancêtres ? Nos harnachements sont moins lourds et, sans aucun doute, en les allégeant peu à peu,. la mode est venue de monter à cheval et d'en descendre sans secours étranger.
Jadis, avec les armures, les lourdes selles, et tout ce qu'elles comportaient, la moindre élévation du sol n'était jamais dédaignée par le cavalier. Il y voyait la certitude de ne pas déranger le paquetage, et en prenant ses propres aises d'assurer aussi celles de sa monture.
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L'usage des bornes légendaires des Romains, nombreuses sur les voies fréquentées, d'autant plus nécessaires alors que les cavaliers montaient sans étriers, s'est continué pendant le moyen âge. Ces bornes sont devenues des (( montoirs d. « Il n'était pas d'hôtellerie, dit
Borne-montoir.
Pierre qni servit à Jeanne d*Arc pour « prendre avantage poar monter sur son cheval • à son départ de Poitiers.
Cette borne, située an coin de la rue d*Estienne, fût brisée en i8a3. Ses éclats sont conservés au musée de Poitiers.
VîoUet-le-Duc, qui n'en eût au moins un et très souvent deux; c'était un accessoire indispensable'. »
Avant de rentrer au gîte qui lui est assuré, chez (( la bonne femme près du château^ »,