Clovis Hugues, Chanson de Jeanne cTArc
DE GHINON A BLOIS. 1 55
premiers rayons du soleil. Son étendard de toile blanche ' flotte sous le souffle du vent de Loire; son cheval semble se redresser d'instinct.
Saluez, peuple de Blois; mais saluons tous aussi, Français, cette jeune écuyère !
Elle va galoper, charger, batailler et mourir pour nous.
De telà albâ vel boucassino. Procès, l, p. 78.
ROUTES, GALOPS El BATAILLES
• L'équitation militaire, i — On prend set aises pour faire la guerre au moyen âge. — Passage en bacs. — Le cheval blanc de l'entrée à Orléans. — Jeanne galope • si rite que les étincelles jaillissent du payé I. — Les fers de chevaux trouvés dans les sables de la Loire.
— Nouvelle manière de la cavalerie. — • Le grand coursier noir. »
— La charge et la poursuite de Patay. — Devant Troyes. — Le camp de Ghâlons. — Les maréchaux de France à cheval dans la cathédrale de Reims. — Le labeur accompli.
Lentement, très lentement, la petite armée, pareille à un serpent dont les anneaux seraient de fer, déroule ses replis sur le chemin poussiéreux qui suit la rive du fleuve. Jeanne a-t-elle donc perdu l'amour de la vitesse ? En devenant chef de guerre a-tp^Ue dépouillé l'esprit cavalier, et le cheval pour elle ne sera-t^il plus que le bon porteur de l'étape ? Non certes ; mais pour la première fois, elle marche à la tête d'une troupe, et même sans les conseils expérimentés de ses compagnons, elle saurait se rendre
l58 JEANNE d'arc ÉCUYÈRE.
compte que son allure doit être celle qui épargnera la fatigue au plus faible des siens. Elle s'en ira au pas plutôt lent du fantassin, s'arrêtera fréquemment et saura réprimer l'impatience bien légitime d'atteindre plus vite le but tant désiré. Elle fera ce que si souvent, si improprement aussi l'on appelle (c de l'équitatîon militaire ».
Oh ! ce terme malsonnant qui devrait être rayé à jamais du vocabulaire cavalier I ce terme qui, en blessant son oreille, va droit au cœur de celui qui a l'honneur de porter des éperons ! Gomme si l'équitation n'était pas une ! Comme si, sans cesser d'être cavalier, on n'avait pas le droit et le devoir de se plier aux exigences imposées par une troupe !
Appelle-t-on équitation de chasse, celle du maître d'équipage ou du piqueur accompagnant la meute au rendez-vous ? Donne-ton un nom spécial à l'équitation du voyageur qui pour son plaisir ou ses affaires parcourt de longues distances?
Non, l'équitatîon, la vraie, consistera toujours à obtenir de son cheval l'allure, h, vitesse que les circonstances rendent utiles ou nécessaires.
Jeanne d'Arc chevauchant au milieu des hommes d'armes.
{Etmmpt tU E. Grumt.)
d'oRLÉANS a REIMS. l6l
Dans sa marche lente, à la têle de bandes si diversement composées, où les moines coudoient les guerriers et les piétons touchent les chevaux des hommes d'armes, Jeanne parsdt écuyère aussi digne de ce nom que quand elle chargera dans les plaines de Patay.
Elle en sera du reste plus fatiguée lorsqu'au crépuscule, en plein champ, il lui faudra faire la grand'halte de la nuit. Pour un cavalier, quelque rompu qu'il soit aux longues chevauchées, le plus pénible des éreintements est celui qui accompagne une étape couverte trop lentement. Hommes et chevaux ont peine à secouer la torpeur qu'engendre la monotonie de la marche et les membres bercés dans un rythme toujours égal se trouvent, à la descente, comme figés dans leur raideur et rebelles aux mouvements les plus simples.
Pour Jeanne vient s'ajouter le poids nouveau de l'armure, la meurtrissure des angles auxquels son corps d'adolescente n'est pas encore fait, l'oppression de l'acier qui comprime ses articulations et l'inévitable mal de tête que la lourde coiffure de guerre, quel que soit son nom, ne manque pas d'occasionner.
JBANmB D*ARC ÉCCTÈBE. Il
Elle ne quittera pourtant pas son harnais ' et alors qu'autour d'elle, ses compagnons jouissent du bon moment de l'arrivée où l'on enlève le lourd vêtement de fer, où le corps allégé reprend peu à peu son élasticité, où Ton sent le bien-être succéder à la fatigue, Jeanne, toujours armée, semblera indifférente à la souffrance qu'elle ressent et qu'eUe ne cherchera pas du reste à dissimuler.
Pudeur poussée à l'extrême limite, se sont plu à répéter tous les historiens. Nous croyons que Jeanne fait aussi entrer en ligne de compte le sentiment du cavalier d'avant-garde qui veut être prêt à tout événement. Elle se reposera certainement, mais à côté de son cheval qu'elle entendra piétiner autour du piquet. Elle se reposera plus tranquille, en pensant : « On me trouvera toujours prête. »
Ses compagnons vieillis dans la vie des camps, habitués à ces longues campagnes où l'on voulait bien se battre, mais seulement après avoir pris son temps et ses aises, habi-
I. Wallon, Histoire de Jeanne d'Arc. Cf. aussi déposition de d'Aulon.
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tués aussi à ces escarmouches, à ces batailles même où «l'on ne se tuait pas' », n'avaient guère et ne pouvaient avoir les mêmes craintes ni la même ardeur.
Jeanne inaugure une nouvelle phase dans Part de la guerre ; sa devise sera : la rapidité, et toutes les fois qu'on la laissera libre, elle saura la mettre en action. Dans peu de jours, à son exemple, ses compagnons eux aussi seront toujours prêts.
Et cette nouvelle méthode de guerre : l'activité prévoyante du cavalier, restera la base même, la raison d'exister de la cavalerie. Il semblait anormal au xv* siècle de ne pas quitter son armure; aujourd'hui, à pareille proximité de l'ennemi, en rase campagne, pas un chef n'aurait l'idée de se débarrasser de son équipement ni de ses armes.
Il est vrai que, si les corps ne sont pas devenus plus robustes, leurs enveloppes de guerre se sont singulièrement modifiées.
Mais quelque endoloris qu'ils soient au réveil.
1 . Langlois, Conférence à Vécole de Saint^Cyr sur le service militaire en vertu de V obligation féodale.
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les membres de Phéroïne, mus par sa volonté de fer, ne lui refusent pas leurs services. Le soleil est encore haut à Phorizon, quand nous la retrouvons sur le bord de la Loire, plus vivante, plus ardente que jamais, enflammée par la vue de ces bastilles qu'elle voudrait attaquer le jour même.
Elle a salué respectueusement, mais fièrer ment, celui dont elle a tant entendu parler, Dunois, le bâtard d'Orléans. Elle lui a déclaré que son secours est envoyé ce de par Dieu luimême qui, à la requête de saint Louis et de saint Charlemagne, à pris pitié de la ville d'Orléans' ». Sans doute ces noms lui ont été révélés; nous n'en remarquons pas moins que ce sont ceux de deux cavaliers. On aime à représenter saint Louis culbutant les Sarrazins au galop furieux de son cheval. Conçoit-on Charlemagne autrement que sur un grand destrier, parcourant, escorté de ses douze pairs, les vastes provinces de son immense empire ?
Jeanne, en les invoquant, les vit toujours
I. Chronique de la Pucelle, chap. XLIV. Cf. aussi déposition de Dunois.
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ainsi et, dans son âme naïve, leur image s^imprimait avec le double relief de la sainteté et de la valeur guerrière unie à la vigueur du cavalier.
On a disserté longuement sur le nombre d'hommes d'armes représenté par les deux cents lances qui traversèrent le fleuve avec Jeanne'. Peu nous importe. Quel que soit le chiffre adopté, il s'agit d'embarquer plusieurs centaines de chevaux sur les bateaux venus d'Orléans.
A cette époque, où les ponts étaient rares, la traversée des rivières se faisait couramment sur ces vastes bacs dont l'usage en Loire est resté jusqu'à nos jours assez répandu. Les chevaux ne connaissaient certainement pas les ennuis d'exercices d'embarquement infligés à notre époque si fréquemment à leurs descendants.
Pas un, cependant, n'hésitait à s'engager sur la passerelle. Nous voyons d'ici Jeanne exigeant l'ordre et le silence, surveillant ses propres montures, ne les casant pas sur le même bateau
Il paraît admis qu'au siège d'Orléans la lance se composait de quatre hommes. {Intermédiaire des chercheurs et des cU" rieux, 1 5 juillet 1900.)
Il*
l66 JEANNE d'arc ÉCUYÈRE.
pour pouvoir faire face à tout événement, prenant place enfin elle-même et, l'œil fixé sur la ville, là-bas où on l'attend, donnant l'ordre du départ.
Le disque du soleil commençait à mordre les eaux du fleuve aux pieds de la bastille de Saint-Laurent, et la prière de Jeanne montait vers le ciel, au milieu des clapotements des rames, du cliquetis des armures, des piétinements et des hennissements de chevaux que leurs cavaliers caressaient de la main.
Ce soir-là les habitants d'Orléans virent à la .lueur des torches passer devant leurs yeux joyeusement stupéfaits l'image incarnée de la divine Espérance. Us attendaient Jeanne, mais toutes les descriptions de sa personne parvenues jusqu'à eux étaient bien loin de cette réalité qu'ils ne pouvaient se lasser de contempler.
On dirait que Jeanne, par une entente admirable de l'esprit des foules, a voulu du premier coup s'imposer aux imaginations et soulever l'enthousiasme qu'elle prévoit si fécond. Elle est armée de pied en cap et, dans ses montures, elle a choisi celle dont la robe sied le mieux à
Entrée de Jeanne d*Ârc à Orléans.
(Tableau de Scherrer. — Uuêée d'Orléam.)
sa virginité tout en tranchant le plus nettement sur son costume de fer. Son cheval blanc est resté légendaire ; lui, du moins, d'une façon bien certaine, est passé à la postérité'.
Et ce tout harmonieux, cette jeune fille gracile malgré l'armure, bien campée sur le coursier que ce bruit devrait étonner et qui, comme conscient, passe sans broncher au milieu des torches, des bannières et des acclamations, ce spectacle inoubliable d'un peuple en délire, n'est-ce pas le tableau le plus émouvant que nous ait légué l'histoire ?
Une « bergère à cheval » a fait plus que de soulever des montagnes, elle a ranimé le patriotisme éteint et son souffle puissant a fait jaillir la flamme de cendres déjà refroidies.
Et tous veulent l'approcher, la toucher.
Admirons ici encore le sens populaire qui, dans le chef quel qu'il soit, voit avant tout le cavalier. On veut toucher l'héroïne a ou son cheval^»; cet attouchement suffit pour satisfaire le désir. Le cheval de Jeanne est partie d'elle-
i. Le siège et la délivrance d* Orléans, par P. Màntellier.