I. Chronique de la Pucelle, chap
en son esprit. Les temps semblent se rapprocher, les situations se confondre. Une voix intérieure lui crie que la Providence qui la guide vers Reims est la même que celle qui rendit heureuses les armes de Syagrius, que cette Providence est celle qui de tout temps a veillé sur la France.
Puis, pourquoi Dieu ne lui donnerait-il point encore la vision de l'avenir ? A Saumur elle a passé là-même où s'élèvera la maison-mère des cavaliers français et nous nous sommes plu à lui attribuer cette prescience qui pour elle eût été si réconfortante. Eh bien, que penserait-elle si elle voyait ce futur camp de Châlons où cinq siècles plus tard les hommes d'armes, les cavaliers modernes, déroulent leurs masses innombrables, évoluent en savantes manœuvres^ toujours pour la patrie, pour la même patrie qu'elle leur a donnée? Ne dirait^on pas que la Providence ait voulu attacher le souvenir de l'héroïne aux lieux qui resteront par excellence les terrains d'instruction de la cavalerie française, Saumûr et le camp de Châlons? Camarades, ne l'oublions jamais !
Et conmxe si des preuves palpables étaient
190 JEANNE D^ARG ÉGUYÈRE.
nécessaires, là-bas, à Saumur, se dresse encore Pabbaye de Saint-Florent ; au camp de Châlons, presque à sa limite même, subsiste toujours debout l'église de Sept-Saulx, la même d'où la prière de Jeanne monta vers le ciel. Et plus d'un cavalier aime, dans le recueillement du vieux sanctuaire, à revivre ce passé glorieux. On est sûr du moins de s'agenouiller sur les mêmes dalles que Jeanne et l'on se relève toujours meilleur.
Pourquoi donc, à notre époque où l'on glorifie tant de mémoires, les cavaliers de France ne rappelleraient-ils pas par des statues ou de simples plaques la vision de Jeanne écuyère?
L'inscription porterait seulement « Jeanne d'Arc à cheval est passée en ce lieu. Cavaliers, souvènez-vous ! »
Déjà la cathédrale de Reims, flamboyante de lumières, envoie à toutes volées de ses cloches les sons joyeux qui annoncent le sacre. Les portes grandes ouvertes attendent la Sainte- Ampoule et le cortège a déjà quitté la vieille abbaye de Saint-Remy. A qui confiera-t-on la précieuse relique? Peut-elle, en ce siècle de che-
d'oRLÉANS a REIMS.
Valérie, avoir d'autre escorte que des cavaliers? Les plus grands seigneurs de la couronne, les maréchaux de France sont allés la chercher; ils croiraient lui faire injure, s'ils ne montaient pas
Entrée de Jeanne d*Arc à Reims : Sacre de Charles VU.
(Vieil ivoire appartenant à l'œuvre de Domremy.)
leurs plus beau^ destriers. Et, toujours à cheval, ils l'accompagneront jusqu'à l'autel'.
I . Lettre de trois gentilshommes angevins à la belle-mére de Charles VIL
Une copie du temps de cette lettre écrite le jour du sacre se trouve aux archives de Riom.
Cf. aussi Jeanne (TArc à Reims, par H. Jadart.
192 JEANNE D^ARG icUYÈRE.
Nous aimons cet hommage rendu aux nobles serviteurs qui ont porté leurs maîtres à la bataille. Pour une fois, une église s'ouvre devant eux, leurs sabots font retentir les dalles sacrées. Braves chevaux ! Comme Pétendard de Jeanne, ils ont été à la peine; comme lui ils seront à l'honneur! Et dans cet usage, nous saluons avec respect l'âme de la chevalerie qui veut associer à sa gloire les compagnons de chaque jour, les destriers sans lesquels elle n'aurait plus sa raison d'exister.
Et Jeanne, dont la mission est de faire sacrer le roi à Reims, Jeanne qui compte encore pouvoir bientôt retoiœner aux champs de Domremy, ne peut s'empêcher de revivre par la pensée les jours qu'elle a vécus pénibles ou glorieux dans les deux mois qui viennent de s'écouler. Elle revoit les routes si longues et si lentes parcourues à la tête des hommes d'armes; elle revoit l'entrée triomphale d'Orléans, les promenades d'inspection aux pieds des bastilles, les assauts où elle ne met pied à terre qu'au bord même du fossé. Son imagination refait les rapides voyages du champ de bataille à la cour de Charles VII ; elle galope de nou-
D^ORLéANS A REIMS. igS
veau dans les plaines de Patay, elle prépare Passant de Troyes et se reposant enfin sur le spectacle solennel qui s'offre à ses yeux, elle se dit qu'elle a bien travaillé.
Mais dans sa vision rapide, toujours ses chevaux ont été présents à sa mémoire. Elle ne les sépare jamais de son action toute cavalière ; elle revoit sa propre image toujours à cheval. Elle ne se conçoit pas autrement, et certainement elle regrette de n'avoir pas été conviée à venir aussi jusqu'à l'autel sur son cheval de bataille.
Pourquoi faut-il que nous ne puissions baisser le rideau du drame sur cette évocation des hauts faits accomplis? Au point de vue spécial qui nous occupe, Jeanne d'Arc a donné toute la mesure de sa vigueur et de sa science équestre. Pourquoi faut-il que nous la suivions encore dans des chevauchées qui restent aussi brillantes, mais qui doivent aboutir à la suprême épreuve?
JR4VKE d'arc écUTRRK. 13