Procès, accusation
2. Extrait du manuscrit vfi 7801, anno 1429. Bibliothèque natîo« nale. a Ne vous esmayez », a n'ayez pas peur »; ce verbe s'esmayer est encore en usage dans tout l'Ouest de la France.
instant nos regards sur le consolant tableau de Jeanne d^Arc à Papogée de sa gloire, nimbée de l'auréole de ses foudroyants succès. Ellemême semble, pendant quelques jours d'un repos relatif, se prêter à l'admiration des contemporains en même temps qu'aux descriptions des historiens futurs.
Certes, elle est restée simple dans son âme', n'étant pas de celles que puisse amoindrir par l'orgueil la plus étonnante des fortunes; mais elle sait aussi que les situations ont des exigences auxquelles le devoir est de se soumettre ; elle sait que, pour commander, le chef doit avoir du prestige et que dans les éléments qui composent ce prestige, l'aspect extérieur a toujours tenu le premier rang.
On lui reprochera plus tard son luxe, on ira jusqu'à dire presque ofQciellement que « Dieu avait souffert prendre Jeanne, parce qu'elle s'était constituée en orgueil et pour les riches habits qu'elle avait pris* ».
1. Chronique de la Pucelle, chap. LVII. « En austres choses elle estait la plus simple viUageoise qu'on veid oncques. »
2. Lettre de Regnault de Chartres, archevêque de Reims. Il cite les paroles <c d'un pastour du Gévaudan, venu vers le roi. »
igS JEANNE d'arc J^GUYÈRE.
Qu'importe ! L'héroïne voulait paraître digne de parler en chef de guerre ; elle ne voulait pas surtout permettre à la critique de s'exercer sur les apparences d'une rusticité pleine d'affectation.
La misère de Chinon, la détresse des premiers jours semblent bien loin à tous les esprits. Les succès ont ramené la richesse. Les prisonniers, les villes ont payé rançon et le butin presque journalier a redoré les blasons. Aussi le rendez-vous légendaire de Reims, les chevauchées qui l'ont suivi, doivent-ils évoquer en nous le mélange des équipements luxueux, des armes richement travaillées, des destriers fiers et brillants que jusqu'ici nous n'eussions pu trouver que dans les camps anglais ou à la somptueuse cour de Bourgogne.
Le luxe dans la guerre tenait en effet singulièrement au cœur des hommes d'armes; et ce goût de l'élégance, cette profusion souvent exagérée de la richesse semblent avoir fait partie intégrante du sentiment chevaleresque. Plus tard le camp du Drap d'Or restera conmie le suprême effort d'une période qui finit et qui
cherche à cacher sous For et les pierreries les convulsions de la chevalerie expirante.
Au XV* siècle déjà, rien n'est trop riche pour Parmure, rien n'est trop beau pour le cheval, ce Si se fait armer et ordonner; son destrier rouan fut tiré hors de Pestable tout housse d'orfèvrerie moult riche. Et quant est de son heaume, il avait au-dessus une très riche guimple, toute bordée et garnie de perles, à franges d'or battans jusques en terre'... »
Jehan de Saintré décrit ainsi les parements de ses chevaux : « Ma Dame, j'en ay trois qui sont assez riches, dont Tung est de damas cramoisy, très richement brodé de drap d'argent, qui est bordé de martres zebelines; et en ay ung aultre de satin bleu, lozengé d'orfèvrerie à nos leitres branlans, qui sera bordé de lestisses; et si en ai ung aultre de damas noir dont l'ouvrage est tout pourlîllé de fil d'argent, et le champ tout empli de houlpes couchées de plumes d'autrusses, verdes, violettes et grises à vos couleurs, bordés de houpettes blanches
I. Chronique de Jacquet de Lalain, par Chastbllain^ châtre xvm.
pitre xvm
d'autrusses, mouchetées de loupes noires, ainsi que hermines et sur cestuy, j'entends faire mes armes à cheval retenu votre bon plaisir ; et dit chacun qu'ils sont très riches et les fait beau voir. »
Et pour juger, après le repas, les destriers furent amenés couverts dans le préau « qui leur semblèrent très riches et très beaulx' 1».
C'est dans un milieu analogue, milieu de luxe éblouissant et de richesses étalées que Jeanne était obligée de vivre à la cour de Charles VIL Elle dut en subir les influences. Le roi est devenu presque prodigue à son égard, et par les cadeaux, toujours pratiques suivant l'usage, sa maison s'est trouvée montée, ses écuries ont été garnies. On sait qu'avant tout elle tient à ses chevaux et à ses armes, « in equo et armorum pulchritiidine complacet* », et ses goûts fixent de suite le choix de ses admirateurs.
Le duc de Bretagne la fait officiellement
I . Chronique de Jehan de Saintré, citée par Viollbt-le-Duc, /. c, t. VI.
3. Lettre de Perceval de Boulainvilliers au duc de Milan, ai juin 1429.
saluer par une ambassade et, certain du plaisir qu'elle éprouvera, il lui envoie plusieurs che-
Le luxe des grands seigneurs.
Gilles de Rais» maréchal de France, en costume d'apparat.
{Aquaretk et /. Gunter, é'i^rh rAmorial dn hénudt Berry, êgécuti mih 1450. — Bibl, im(.)
vaux de prix'. La Bretagne de tout temps fut un pays d'élevage renommé; le duc était un
I. QuiGHERAT^ V^ 264. — DoH MoRiCE» Histoirc de Bretagne, I, 5o8.
202 JEANNE d'aRC jécUTÈRE.
seigneur aussi riche que puissant. On peut être sûr que les coursiers qu'il offre répondent aux plus brillantes descriptions. Les croisés ont ramené dans la vieille Armorique de nombreux spécimens du sang oriental dont les descendants se reconnaissent encore aujourd'hui.
Longtemps les chevaliers prirent plaisir à parader sur ces chevaux légers', si différents de leurs habituels destriers. N'est-il pas vraisemblable que le duc choisit pour l'héroïne quelques-uns de ces barbes grandis par le climat, mais ayant conservé l'antique élégance et la souplesse de leur race ?
Sans doute l'écurie de Jeanne est nombreuse; elle ne devait cependant à aucune époque dépasser le nombre de douze chevaux qu'elle possédait au moment du siège de Gompiègne*.
Plus importante, elle eût compromis l'extrême mobilité nécessaire à la guerre et cet effectif nous par^dt largement suffisant pour les besoins de l'héroïne et de ceux qui lui sont immédiatement attachés. Nous entendons douze chevaux