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Jeanne d'Arc et la musique

La première édition de la Bibliographie musicale de Jeanne d’Arc a été publiée à la lin de 1 année 1894. Quelques mois plus lard, le Correspondant voulut bien y prêter attention et, dans son «numéro du 10 mai 1895, sous le pseudonyme de H. Delorme, M. Léon Lavedan lui consacra, avec le titre de « Jeanne d’Arc et la musique », l’article suivant que nous sommes heureux d être autorisé à reproduire.

La seconde édition de celte Bibliographie ne saurait avoir de meilleure préface.

« Au moment où le mois des fleurs ramène plus particulièrement le souvenir de Jeanne d’Arc, où la ville d Orléans célèbre le 466“ anniversaire de sa délivrance, où Paris, Lyon, Toulouse, Versailles, Cherbourg, vingt autres cités glorifient l’héroïne en des l'êtes religieuses et nationales, c’est bien 1 heure de parler de la Pucelle et d’honorer une fois de plus son impérissable mémoire.

« Son culte, d’ailleurs, ne compte plus que des fidèles ; sa

gloire rayonne de 1 éclat le plus universel et le plus pur ; et, en attendant que l’Eglise l’invoque comme une sainte, les hommes des partis les plus opposés s’accordent à saluer en elle l ange radieux de la patrie.

« C’est le dix-neuvième siècle qui aura eu l'honneur de rendre à Jeanne d Arc l’éclatante justice qui lui avait été trop ménagée jusque-là. Non qu elle eût été oubliée dans les siècles précédents, mais l’ignorance et les passions avaient un peu voilé sa suave image, et il a fallu les admirables travaux historiques de noire temps pour lui rendre toute' sa céleste beauté. Les érudits et les écrivains qui se sont voués à celle tâche, en légitimant et en fortifiant la plus exquise de nos légendes (1) populaires, ont ouvert une source nouvelle d’inspirations à l’art et à la littérature, et nous pouvons constater aujourd’hui avec orgueil loute la place lumineuse que Jeanne a prise, non seulement dans l’épanouissement intellectuel de notre pays, mais encore dans le mouvement littéraire et artistique des autres nations, même de celte Angleterre, qui, après l’avoir fait monter sur un bûcher, se montre aujourd’hui l’une des plus ardentes à réclamer son apothéose.

« C'est la poésie qui, la première, s’empara de Jeanne d’Arc, dont le type idéal était si bien fait pour l’attirer et, depuis le quinzième siècle, on ne compte plus les œuvres qui l’ont célébrée à toutes les époques et dans toutes les langues.

« L’histoire a multiplié sur elle les travaux et les recherches, et l’on constituerait une vaste bibliothèque avec les seuls volumes consacrés, de notre temps, à son épopée extraordinaire.

« Le théâtre n’a pas été moins empressé que la poésie à s'en inspirer, et du Mistère du siège d’Orléans, en 1435, jusqu'à nos jours, c’est une suite innombrable de tragédies, de

(1) En employant le mot « légendes » M. Léon Lavedan a évidemment usé d’un terme impropre. La vie de Jeanne d’Arc n’a jamais été une légende, mais une histoire dont l’authenticité repose sur les réalités les plus positives. (E. H.).

drames, de pantomimes équestres, de pièces de tout genre, où est exaltée la virginale et glorieuse ligure.

« Les arts plastiques, sculpture, peinture, ne pouvaient manquer de concourir à cette manifestation du sentiment national, et les portraits, les bustes, les statues, les médaillons, le bronze, le marbre, les tapisseries, les vitraux, toutes les matières et toutes les formes de 1 art s’y sont appliquées à leur tour.

« C'est la musique qui est venue la dernière, et, tandis que les monuments de l’bistoire, de la littérature, des arts plastiques se chiffrent par dizaines de mille, la musique n’apporte qu’un tardif et maigre contingent, quatre cents compositions à peine, à l'exaltation d’une héroïne pourtant si digne d’ètre chantée.

« C’est douze années seulement après la mort de Voltaire (1), c’est-à-dire en 1790, que l’on entendit, pour la première fois, une œuvre lyrique an l’honneur de la Pucelle. Elle avait pour auteur Kreutzer et fut exécutée sur la scène du Théâtre-Italien, à Paris.

« Pourquoi la musique est-elle venue si tardivement s’associer aux autres manifestations de la pensée et de l’art ? Un érudit Orléanais, passionné pour la gloire de Jeanne d’Arc, et qui vient précisément de publier une étude très documentée sur les œuvres musicales inspirées par son souvenir, M. Huet, nous fournit l’explication du phénomène. C’est qu’à l'époque où se produisaient en son honneur les premières explosions de l'enthousiasme et de la reconnaissance, et où il semble que. la musique eût dû se faire le véhicule ailé du drame, la musique n’était pas née ou, du moins, balbutiait à peine.

« Elle était alors, dit M. Huet, contenue tout entière dans la mélodie religie-use du chant liturgique ; les essais les plus osés n'allaient qu’à juxtaposer une mélodie populaire à un

(1) M. Wallon fait cette curieuse remarque, inaperçue avant lui, que Voltaire, décédé le 30 mai 1778, expira ainsi, par une mystérieuse coïncidence, le jour anniversaire de la mort de Jeanne d’Arc.

morceau de plain-chant ; des chantres français venaient de créer le faux-bourdon à trois parties : c était 1 enfance. A tel point qu il est permis de se demander s il a pu exister à celle époque un chanl quelconque inspiré par Jeanne» d Arc. »

« Mais il y a plus. Ue savant autour ajoute qu en dépit de toutes ses recherches, il lui serait impossible de signaler aucun morceau de musique avant le commencement du dix-neuvième siècle». Quatre siècles de silence ! Cest bien invraisemblable. 11 faut plutôt conclure que certaines œuvres, d’un caractère plus ou moins élevé, se sont perdues à travers les âges, sans laisser de» trace dans les traditions populaires. Et de nouvelles recherches ont amené M. Huet à ce sentiment.

« En 1891, l’Académie des inscriptions recevait communication d une ballade patriotique du quinzième siècle trouvée au verso d’une pièce de procédure portant la date de 1429. D’autre» part, un vieil historien Orléanais, Lemaire, mentionne, dans le cérémonial de la fête célébrée en I4d2, pour commémorer la délivrance de la ville par la Pucelle, plusieurs motets, dont il transcrit le texte» sans en donner malheureusement la musique, à jamais perdue. Enfin, les comptes de la ville d’Orléans portent, pour l'année 1483, une dépense de 4 écus d’or payés au maître de chapelle du roi, pour un motet que chantaient les enfants de chœur de» la cathédrale a la fête traditionnelle du 8 mai. Malheureusement encore, la mention de ces quatre écus est tout ce qui survit d’une c inposition qu’un commentateur appelle, avec assez de vraisemblance, le premier hommage musical rendu à Jeanne» d’Arc. De sorte que, en réalité, nous ne possédons rien en ce genre de la période primitive.

« Ce» qui a suivi, à longue distance, et ce que note le minutieux travail de M. Huet, ne constitue pas, à proprement parler, des œuvres spécialement lyriques consacrées à Jeanne d’Arc.

« En 1580, u ne> Histoire tragique de la Pucelle , ayant pour auteur un Jésuite, est représentée à Pont-à-Mousson, devant le duc de Lorraine, avec des chœurs et des épodes, c’est-ù-

dire» avec quelques chants accessoires ; et c est tout ce qu on trouve au seizième siècle.

« Le dix-septième n’est guère plus riche sous ce rapport, bien qu’on y rencontre trois ouvrages sur Jeanne d Arc où la musique tient une petite place. C est d abord une tragédie, représentée à Rouen, en 1600, puis à Paris, en 1603 et 1611, sur le théâtre du Marais et sur celui de lHôtel de Bourgogne, avec des chœurs. Mais quelle était la musique de ces chœurs? On l’ignore absolument.

« En 1629, une autre tragédiè, en vers latins ! présentait aussi des chœurs de jeunes filles ; et c’est encore tout ce qu on en sait ; aucun vestige de ces chœurs n’est venu jusqu à nous.

« Enfin, en 1633, apparaissait le Ballet des Modes , tant des habits que des danses depuis Charles VII , et ce ballet comprenait une entrée de Jeanne d’Arc, dont M. Germain Bapst a donné une curieuse analyse dans le Correspondant du 10 mai 1892. Mais cette musique a également disparu, et il semble, d’ailleurs, qu’il ne faille pas beaucoup la regretter, parce quelle était à peu près nulle et, comme tous les ballets du temps de Louis XIII, ne se composait que de médiocres airs de violon.

« Le dix-huitième, sîè’cle est plus vide encore que les précédents. Est-ce le libertinage de la Régence, est-ce la domination intellectuelle de l’irisulteur de Jeanne qui détournèrent de son culte les esprits de cette époque ? Toujours est-il qu’aucune œuvre me vint y réveiller le souvenir de la pure héroïne, si ce n’est une» simple pantomime héroïque en trois actes, représentée à Marly devant le roi et la reine, en 1778. Elle parut chez BaPiard, s’intitulant le seul imprimeur du roi pour la musique», et la partition a sombré dans les agitations du temps.

« Il faut arriver, comme nous venons de le dire, à 1790 pour rencontrer enfin une œuvre lyrique entièrement consacrée» à Jeanne d’Arc, car on ne saurait considérer comme œuvres de ce genre les chants liturgiques fidèlement exécutés chaque année à Orléans en commémoration de la délivrance.

cl où le cantique à Déborah, l’héroïne biblique qui sauva son peuple, figurait le miracle de la vierge lorraine.

(( Jeanne d’Arc à Orléans, de Kreutzer, bien qu’intitulée « comédie en trois actes et en vers, mêlée d'ariettes », était un véritable opéra-comique. Le succès en fut grand, et la célèbre Dugazon, qui chantait le rôle de Jeanne, y remporta un éclatant triomphe. Comment se fait-il que, par une sorte de fatalité singulière, cette partition, applaudie des contemporains, ait disparu comme les essais qui l’avaient précédée ? Ni la Bibliothèque nationale, ni les bibliothèques particulières de l'Opéra et du Conservatoire ne la possèdent ; on en retrouve seulement une brève analyse dans les Annales dramatiques de 1810.

« Mais, à partir de ce moment, autant dire de ce retour de l'opinion, et comme si l’admiration pieuse de la postérité avait voulu venger la Libératrice de l’oubli et des outrages du passé, les œuvres en son honneur se multiplient, en France comme à l’étranger, et le sentiment public était déjà si prononcé, la conscience humaine si retournée, qu’en Angleterre même, sur le théâtre de Covent-Garden, une sorte de ballet historique sur Jeanne d’Arc ayant fait apparaître, au dénouement, des diables qui emportaient la Pucelle en enfer, la pièce fut sifffée avec indignation et l’imprésario contraint de substituer aux diables des anges qui enlevaient l’héroïne au ciel.

« Vers la même date était représenté à Venise un opéra en quatre actes, Giovanna d’Arco , d’Andreozzi. qui attira vivement l’attention.

« En résumé, durant trois siècles et demi, il ne se produisit, ou du moins ^érudition n’arrive à découvrir qu’une douzaine d’œuvres plus ou moins musicales relatives à Jeanne d’Arc. — Au dix-neuvième siècle, au contraire, le flot se précipite ; et le cycle actuel n’est pas encore achevé que déjà l’on compte plus de trois cents œuvres lyriques spéciales dédiées à la Pucelle. Si le réveil a été long à venir, on voit qu’il ne montre éclatant et fécond.

« Passons en revue, avec notre savant guide, les œuvres les plus marquantes de notre siècle.

« D’une manière générale, on peut constater qu elles n ont pas jailli spontanément du cerveau des compositeurs, mais ont été provoquées par des événements, par des occasions diverses venant réveiller le souvenir de 1 héroïne. Et si la fantaisie s’y mêle encore à l’histoire, si, par amour des contrastes, les auteurs s’obstinent, malgré la vérité des faits, à mettre en opposition sur la scène Jeanne et Agnès Sorel, la pensée de rendre par-dessus tout un pieux hommage à la Pucelle n’en est pas moins claire et constante, même quand on fait d’elle une amoureuse de Dunois, — amoureuse toute platonique d’ailleurs — comme dans le premier drame lyrique de notre époque.

« C'était en 1803. Sur une pétition de la municipalité d'Orléans, le Premier consul venait de rétablir la fête traditionnelle de Jeanne d’Arc, et une statue de la Libératrice allait se dresser sur la principale place de la ville. Un compositeur saisit l’occasion de mettre en musique une « pantomime chevaleresque en trois actes et à grand spectacle » sur la Pucelle d’Orléans , contenant ses exploits , ses amours , son supplice , son apothéose. Dans cette pièce, où se retrouve l’inspiration philosophico-mythologique du dix-huitième siècle, des Amours conduisent Dunois et Jeanne vers l’autel, où ils font serment de s’unir. L Amour offre une rose à la Pucelle pour qu’elle en fasse le’sacrifice. Jeanne brûle la rose. Au dernier tableau, à Rouen, le bûcher disparaît, et, à sa place, surgit un arc de triomphe sous lequel se dessine la statue dont la ville d’Orléans prépare l’érection. Là-dessus, clairons, trompettes, apothéose 1

« Comme on volt, le livret n'est pas bien génial. Quant à la musique, elle s’est, perdue, bien que l’œuvre ait eu de nombreuses représentations celte année même au théâtre de la Gaîté, et qu elle ait été reprise au Cirque dix ans plus lard ; mais il ne semble pas, d’après les échos du temps, qu’il faille beaucoup la regretter.

« Dans quelques autres œuvres secondaires de la même

époque, le profane se mêle encore au sacré : témoin une sorte de Vaudeville pour le retour de la procession, dans lequel on chantait les vertus de Jeanne sur l’air de « Je suis Lindor » du Barbier de Séville. « Beaumarchais, remarque M. Huet, eût été bien étonné de voir adapté à de tels usages l’air qu’il avait emprunté à quelque sérénade espagnole ! »

« Nous arrivons à des œuvres plus sérieuses. Schiller meurt en 1805 ; un Weber, qui n’est pas l’auteur d’Oberon et du Freichülz , saisit l’actualité et met en musique le drame de son compatriote ; de même que, peu après, un autre compositeur allemand orchestre un Monologue, de Schiller. C’étaient des symphonies, non sans valeur et de peu d’étendue, qui n’ont pas survécu.

« En 1812, pendant la désastreuse campagne de Russie, on chante à Paris, sur la scène du Vaudeville, une pièce guerrière où s’exalte le sentiment national, — et dans quels vers !

« Honneur à Charles, à sa troupe invincible !

« Pour le Français rien d’impossible, etc., etc.

Tout cela à la veille de l'incendie de Moscou et du passage de la Bérésina !

« En 1815, autre décor, autre musique. On célèbre la Restauration par les Soucis de Jeanne d'Arc ou le retour des lys, chanté sur l’air de « la Sentinelle ».

« En 1817, un Allemand fait représenter ù Vienne un véritable opéra, la Pucelle d’Orléans.

« L année suivante, un jeune compositeur français, Lehorne, écrit sur Jeanne d’Arc une cantate qui lui vaut le prix: de Rome, et dont le manuscrit, resté inédit, est à la bibliothèque du Conservatoire.

« La même année, deux pièces de circonstance, également intitulées la Maison de Jeanne cl Arc, sont jouées concurremment à la salle Favart et au Vaudeville, en s’inspirant l’une et 1 autre d’une décision du Conseil général de la Meuse relative à 1 achat de la maison de Jeanne, «à Domrémy. Les auteurs,

sans se mettre en grands trais d’imagination, supposent un Anglais disputant à coups de bank-notes la maison de l’héroïne à un paysan, ancien soldat, qui Unit par l’emporter sur le fils d’Albion ; et vous entendez d’ici les flonflons patriotiques sur cette issue triomphante !

« En 1819, d’Avrigny obtient un succès retentissant au Théâtre-Français, avec sa tragédie de Jeanne d’Arc. Aussitôt, la parodie musicale s’en empare et, sans songer à mal, fait applaudir à la Porte-Saint-Martin l'Epée de Jeanne d’Arc , avec des couplets de facture qui enchantaient les spectateurs.

« Jusque-là, bien que le niveau s’élève peu à peu, rien de premier ordre, rien de vraiment digne du sujet. Ponts-neufs, vaudevilles, pantomimes, complaintes, ariettes, parodies, ce ne sont, comme le dit finement M. Huet, que les gros sous et la menue monnaie de la gloire. Les grandes œuvres, c’est l’or, et, comme l'or, elles sont rares ; mais elles vont apparaître, après que la menue monnaie des petites œuvres, en passant et en courant partout, aura popularisé le nom et le culte de Jeanne.

« En 1821, l’Opéra-Comique ouvre la série des grandes œuvres avec une partition en trois actes de Carafa, qu'interprétaient Ponchard, Alexis Dupont, M”" Boulanger et Lemonnier, et qui obtient un succès tel qu’on n’en avait pas vu de pareil depuis le Richard Cœur de Lion , de Grétry.

« Dans les années qui suivent, l'étranger nous offre des ballets et des opéras, représentés à Vienne, à Cobourg, à Weimar, à Cologne, à Venise, à Milan. Ce dernier opéra, œuvre de Pacini, comptait parmi ses interprètes les plus célèbres chanteurs d’alors : Bubini, Tamburini, M m ® Méric-Lalande.

« En 1839, l’Angleterre monte un opéra de Balfe, acteur en même temps que compositeur, qui remplit lui-même, à Drurv- Lane, un rôle important de son ouvrage.

« En 1841, l’Autriche applaudit un opéra en cinq actes d’un conseiller de Chancellerie qui s’est fait un nom dans l’art musical : la Bussie prend sa part du concert européen avec une symphonie héroïque exécutée au théâtre impérial de Saint-

Pélersbourg ; enfin, i Italie, en 1845, salue l’entrée en scène de Verdi, avec une Jeanne d’Arc qu’incarnait la Frezzolini. Mais le maître parmesan, qui comptai! alors trente et un ans à peine, n’était pas encore en pleine possession de son génie, et l’œuvre, malgré des beautés remarquables, n'atteignit pas tout le succès attendu. Il faut bien admettre quelle portait en soi les causes de sa faiblesse, puisque, transférée plus tard à Paris, en 1868, sur la scène de notre Théâtre-Italien, elle ne parvint pas à y soulever l’enthousiasme, malgré la Paffi et Nicolini.

« Après la Jeanne d’Arc assez pâle de Poisot, vint celle de Duprez, le célèbre ténor, qui, trouvant sans doute insuffisants les lauriers du chanteur, eut l’ambition d’y joindre les palmes du compositeur. En 1865, il donna, sur un livret de Méry, une Jeanne d’Arc destinée à inaugurer l’Opéra populaire ; mais l’auteur eut une déception aussi cruelle qu’imprévue :

I œuvre qui, paraît-il, n’était pas sans mérite, et que patronnait chaleureusement la princesse Mathilde, tomba dès le premier soir et ne put même achever la représentation.

« Deux ans plus tard, Mermel, le maître applaudi de Roland à Roncevaux. tenta de nouveau l’aventure et ne réussit pas davantage. Sa Jeanne d’Arc, en quatre actes, bien que chantée par Faure et la Krauss. et ayant coûté 250.000 francs de mise en scène, n’a pu dépasser le chiffre de quinze représentations.

« Au fond, l’insuccès de la plupart de ces œuvres musicales paraît avoir tenu à la faiblesse et aux défauts des livrets, abandonnant trop l’histoire, pourtant si belle et si grande dans sa simplicité touchante et son caractère religieux, pour se jeter dans les fictions romanesques et. les fantaisies souvent choquantes de l’imagination. Pourquoi toujours l’obsédante Agnès Sorel ? Pourquoi, chez Jeanne, de fausses et ridicules amours dénaturant et rapetissant le sujet ?

-< C’est si vrai qu’en 1873, au théâtre de la Gaîté, le drame lyrique de Jules Barbier et Gounod réussit complètement, et

une part du succès doit être incontestablement attribuée au poème, resté le plus voisin possible de la vérité historique.

« Les gens batailleront. Dieu donnera victoire !

« C'est bien là le caractère du merveilleux épisode, et ce cri de Jeanne le résume éloquemment tout entier.

« C’est Lia Félix qui personnifiait la Pucelle, et le succès fut tel que, dix-sept ans plus tard, en 1890, Sarah Bernhardt, cette grande Touche-à-tout, jugeant l'œuvre saisissante et belle, voulut s’emparer du rôle et demanda à Gounod de 1 accommoder à ses moyens. — « Ce qui ne mérite pas d’être dit. on le chante », prétend malicieusement un vieil adage. Mais, ici, le poème méritait d’être dit, et Sarah Bernhardt. si elle sait faire chanter le public, ne sait pas chanter elle-même. Comment se tirer de là ? Gounod, qui était bon prince, donna satisfaction au caprice de l'artiste - en plaquant à son œuvre primitive des sonneries de trompettes, un hymne religieux, des accessoires artificiels, au milieu desquels se déroulait une longue mélopée permettant à la tragédienne de déclamer les strophes « Dieu le veut ! », simple thème d’un chœur dans la partition originale.

« Plus on avance, plus les œuvres s’accumulent, dans la proportion même où s’accroît et se généralise la popularité rayonnante de la Libératrice. — Saint-Pétersbourg entend un opéra totalement russe, en quatre actes et six tableaux, d’un caractère, dit-on, plein de grandeur, et qu’il serait intéressant de nous faire connaître en France. — Dresde acclame une symphonie, en 1886. — La même armée, la Krauss chante un magnifique Oratorio, à Saint-Pétersbourg. — En 1887, i :gue admire une Pucelle d’Orléans, opéra complet en trois actes, du chef d’orchestre de Mayence. — En 1891, le grand théâtre de Berlin exécute une cantate magistrale, avec soli, chœurs et orchestre. — Enfin l'Angleterre, qui ne veut pas rester en arrière du mouvement, produit aussi une Cantate de Cow. jouée avec le succès le plus retentissant.

« Le renouveau n'est pas moindre en France. Ln sept ans, soixante-dix ouvrages lyriques consacrés à Jeanne d’Arc voient le jour, et, chose rare, la valeur égale le nombre. Il serait trop long de les citer tous. En première ligne, et avant aucun autre, se présente la Messe de Gounod, demandée à l’illustre compositeur par Mgr Langénieux et solennellement exécutée en 1887, dans la cathédrale île Reims. C’est l'œuvre où l’art musical moderne a su rendre à la mémoire de Jeanne l’hommage le plus élevé et le plus digne d’elle-même, en lui maintenant le caractère religieux et héroïque qui l’illumine tout entière.

« Un an avant, le cardinal Thomas avait fait exécuter dans sa cathédrale de Rouen un drame lyrique de Paul Allard, musique de Ch. Lenepveu, dont la science harmonique avait frappé tous les auditeurs, où les beaux détails abondent, et que deux marches notamment, celles du Sacre et du Rucher :

« Ah ! Rouen ! seras-tu ma dernière demeure ?...

semblaient indiquer à l'attention de la France entière. Mais 1 œuvre n’est pas sortie de son lieu d’origine, et elle attend.

« On n a pas oublié la grande vogue obtenue si justement à 1 Hippodrome, en 1890, par la Légende héroïque de Widor, sur un poème de Dorchain, dont un hymne à la France se terminait par cette strophe émue :

« Cendre de la grande Lorraine,

« O cendre, ne vous perdez pas !

« Tombez comme une bonne graine,

« Tombez ici, tombez là-bas !

« Couvrez tout le sol de la France,

« Et, germant de l’ouest au levant,

« Poussez en moisson d’espérance,

« Cendre qu’ils ont jetée au vent !...

« Enfin, il faut mentionner deux œuvres dernières de musiciens de vraie valeur : 1 une de Paul Vidal, le délicat auteur de la Mnlndella, dont il a fait, son envoi de Rome en 1890. et

jusqu'ici demeurée inédite ; l'autre, de Benjamin Godard, surun poème de M. Joseph Fabre, qui eut trente-deux représentations au Châtelet, en 1891, et auquel le grand succès actuel de la Vivandière pourrait peut-être insuffler une vie nouvelle.

« Je néglige, bien entendu, les compositions secondaires, bien que plusieurs ne soient pas à dédaigner, toiles que celles d’Adolphe Adam, de xMaupeou, de Lacombe, de libelle, d’Holmes, de Lislz sur des paroles de Dumas père, de Ivowalski sur des vers de Musset, de César brank, de Gaston Serpette ; oui, de Gaston Serpette, 1 auteur exhilarant d opérettes folles aux Variétés, tant la grâce souveraine de Jeanne d’Arc s’impose à ceux-là même qui sembleraient le moins faits pour la ressentir.

« La musique d orphéon, en particulier, a beaucoup exploité Jeanne d’Arc, et, parmi les morceaux de cette catégorie signés de grands noms, on rencontre celui d Adrien Boïeldieu, le fils de l’auteur de la Dame Blanche.

« Enfin, — car la sublimité des sujets et des personnages ne les défend pas contre les tréteaux populaires, — la musiquette de nos jours a fait monter Jeanne d Arc sur la scène des cafés-concerts, et, en somme, c’est encore un hommage à sa mémoire. On a pu entendre, aux Champs-Elysées : Elle n a pas d’parapluie, et, dans une Revue du Palais-Royal, l’actrice chargée d’imiter Sarah Bernhardt, chantant la Pucelle sur l’air d'« En revnant d'la r’vue ! »

« On peut s’étonner que la chanson, cette chose si française, alerte et pimpante comme le cri joyeux de l’alouette qui s’élève dans les airs, et qui a popularisé chez nous tant de noms, tant de souvenirs de belles, de rois, de héros, on peut s’étonner que la chanson ait laissé Jeanne en dehors de son domaine ? Peut-être, cette figure nimbée de l’auréole du martyre a-t-elle paru trop sublime à la muse légère, peut-être le culte religieux quelle inspire a-t-il arrêté le couplet sur les lèvres frivoles...

Quoi qu’il en soit, l’histoire lyrique de Jeanne d’Arc en

est là, et sans diminuer en rien la valeur des ouvrages de toutes sortes qui ont entrepris de célébrer sa gloire, on peut dire, sans offenser personne, que le chef-d’œuvre reste à faire, et que la musique, pas plus d'ailleurs que la peinture et la sculpture, n'a trouvé jusqu’ici la réalisation de son idéal. Il y faudrait, ce semble, plus que du génie ; il y faudrait des harpes divines cl des mélodies célestes, semblables aux voix mystérieuses qu entendait la vierge inspirée...

« Parviendra-t-on jamais à nous rendre dans l’art l’image éthérée dont nous rêvons ? Certains l’espèrent ; nous en doutons. Il est des ligures tellement idéales et surhumaines que 1 art le plus spiritualiste demeure impuissant à en traduire l'immatérielle beauté, et qu’elles restent indéfinissables, dans la sphère inaccessible de la Poésie* de l'Adoration et de l’Amour !

« H. Delorme » (Léon Lavedan).

Au cours de l’année 1894, un fait considérable s’était produit. Par décret de la sacrée Congrégation des rites en date, à Home, du 27 janvier, la cause de la Servante de Dieu Jeanne d’Arc avait été déclarée introduite et, à compter de ce jour, Jeanne d’Arc eut droit au titre de Vénérable. Dans cette « sphère inaccessible de l’adoration » allons-nous donc trouver dorénavant l’artiste assez puissant pour définir et traduire « 1 immatérielle beauté » de ce modèle presque divin ? Hélas, nous le voudrions ! Mais, disons-le de suite, nous ne le trouverons point.

Cependant cette marche ascendante de Jeanne vers la consécration suprême ne fut pas sans susciter les talents et les œuvres se multiplièrent ; l’effet, en outre, ne fut pas sans durée, car, dans l’espace de dix années, de 1894 à 1903, nous

avons pu rencontrer au moins cent deux ouv rages sur Jeanne d Arc. Cela fait un peu moins de dix par an, car, sous peine de fausiser la moyenne, il faut mettre à part les années .1894 et 1895 qui en comptèrent quarante à elles deux.

Ces œuvres sont, pour la plupart, des pièces fugitives nées et mortes à la fois avec l’occasion qui les vit paraître, mais vivantes quand même, à cause de la foi religieuse et patriotique qui les suscita et qui, elle, ne meurt point. Quelquesunes d’entre elles doivent être tirées hors de page.

En 1894, à Besançon, la conférence Saint-Thomas d’Aquin donnait une grande fête religieuse et patriotique en l’honneur de Jeanne d’Arc au cours de laquelle fut exécutée, avec le concours de l’Union artistique, une pièce développée dont le poème, semé de vers excellents, est dû au R. P. Boulay. La musique, orchestre, chœurs et sali, en fut écrite par M. P. Deschamps, un jeune musicien, élève très distingué de Massenet- La partition en est restée inédite, et c’est fort regrettable, car elle contient de véritables trouvailles ; le cinquième tableau, tout entier, mériterait de rester avec sa romance pour ténor et ses deux chœurs d’anges. L’œuvre serait digne d’aborder le jugement du grand public parisien. Ce jugement n'a pas manqué, par contre, à la Jeanne d'Arc d’Arthur Coquard. Mais, malheureusement, elle ne fut jamais entendue que par fragments, à Nantes, à Angers, puis à Paris où les Adieux de Jeanne d’Arc à la Lorraine furent donnés en avril 1894 à Notre-Dame. L’œuvre, qui est considérable, est restée en grande partie inédite et ce qui en a paru fait regretter le reste ; notamment, dans la seconde partie, écrite sur un poème de M me Simone Arnaud, dans un finale très ingénieux, le compositeur a pris comme thème la mélopée bien connue du Lauda Sion, sur le ton grave de laquelle, en forme de contrepoint, chante la mélodie joyeusement naïve d’un vieux Noël. D’un caractère nettement religieux, ce morceau venait à son heure, comme sont venues, l’année suivante, une messe, « Missa Joannæ venerabilis », 'de M. J. Riiest, orga-

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