‹ Jeanne d'ArcChapitre 16 sur 19 · VIII. — ROUEN · texte numérisé non relu

VIII. — ROUEN

Dirons-nous la joie des Anglais? Après la prise de la Pucelle, écrit un de leurs amis, «les Anglais gagnèrent bien douze forteresses entour Paris, en un mois. » Les Français, dans leur douleur, organisèrent, de toutes parts, des processions publiques, processions de deuil, où prêtres et moines, en noires cagoules, portaient des torches ardentes en escortant les reliques des saints.

Jeanne, devenue la propriété de Jean de Luxembourg, fut tout d'abord enfermée au château de Beaulieu-le-Comte, non loin de Compiègne. Elle y fut placée dans un donjon de cinquante pieds de hauteur, d'où elle faillit s'évader ‘‘entre deux planches”; mais le portier la rencontra et l'arrêta au moment où elle allait sortir. Jean de Luxembourg la fit alors transférer en son château de Beaurevoir, proche Saint-Quentin, en pleine domination bourguignonne. A Beaurevoir, Jeanne trouva la société bienfaisante de trois femmes : de Jeanne de Béthune, vicomtesse de Meaux, épouse de Jean de Luxembourg; d'une fille que celui-ci avait d'un premier mariage, Jeanne de Bar; et d'une vieille tante du châtelain, nommée Jeanne également. Ces dames causaient familièrement avec la prisonnière. Elles ne tardèrent pas à la prendre en amitié pour sa bonté, sa beauté, sa piété, sa douceur. Jeanne de Luxembourg demanda à son neveu de ne pas la livrer aux Anglais. Ces dames auraient désiré que Jeanne reprit habits de femme. L'intérêt sincère quelles lui témoignaient, touchait la Pucelle :

« Si jeusse dù prendre habits de femme, dira-t-elle, je l'eusse fait plutôt à la requête de ces dames que d'aucune autre dame de France, excepté la reine. »

Cependant, les chacals flairaient leur proie. Tout d'abord, l'Université de Paris, réunion de savants docteurs. Dès le premier jour, Jeanne les avait jaugés :

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« Lisez dans vos livres, disait l'enfant du peuple et qui ne savait ni À ni B, lisez dans vos livres, 1l y a plus dans le mien ! »

Jeanne avait été prise devant Compiègne le 23 mai; le 26 mai, déjà, | Université de Paris écrivait au duc de Bourgogne pour demander que la jeune fille fût remise à la merci de l'Inquisition. Messieurs les docteurs craignaient « la malice des mauvaises personnes qui mettent toute leur cure, comme l'on dit, à vouloir délivrer icelle Pucelle par voies exquises. » Les bonnes gens!

Et voici qu'accourt l'évêque de Beauvais, Pierre Cauchon. Cauchon avait été nommé recteur de l'Université de Paris en 1403. Cétait un rude homme, qui s'était élevé par son énergie, par son travail, par son intelligence, à la situation la plus haute, car il était le robuste fils de vignerons champenois. A l'époque où nous sommes parvenus, 1l avait soixante ans. On a conservé le dessin de ses traits rudes et vigoureux, de sa bouche volontaire, tout à la fois dure, obstinée et sensuelle, de sa taille trapue, de ses lourdes épaules. Il avait fait de fortes études en théologie et en droit, et passait pour un praticien consommé, pour un habile diplomate. Le gouvernement de Charles VIT l'avait employé dans les négociations destinées à mettre fin au schisme. Revenu à Paris, 1l s'était jeté dans le mouvement cabochien, c'est-à-dire bourguignon, et les égorgeurs de la rue lui avaient bientôt assuré une sonore popularité. On le rencontre parmi les rédacteurs de l'ordonnance cabochienne, puis parmi les inspirateurs du traité de Troyes, partout où il croit favoriser son ambition en mettant son savoir et son habileté au service de nimporte quelle cause. Quand les bouchers eurent égorgé suffisamment de monde à Paris, une commission fut instituée — tels que seraient, plus tard, les tribunaux révolutionnaires — commission dont Cauchon fut encore un des membres importants. Elle faisait comparaître devant elle les Armagnacs. « Il ne fallait guère d'information, écrit Jouvenel des Ürsins; il suffisait de dire : Un tel l'est! Les riches étaient mis à finance; ceux qui n'avaient pas de quoi, on ne savait ce qu'ils devenaient. »

Cauchon n'oubliait pas que les victoires de Jeanne, après l'avoir chassé de sa ville natale, Reims, l'avaient expulsé de sa résidence épiscopale, Beauvais; et il courait en Flandre, chez le duc de Bourgogne, pour obtenir que ce füt bien à lui que füt confié le soin de condamner l'héroïne, sous prétexte quelle avait été faite prisonnière sur le territoire de son diocèse.

C'est à ce moment que Jeanne, pour éviter d'être mise entre les mains des Anglais, se précipitait du haut de la tour de Beaurevoir, folle tentative à laquelle elle s'était décidée, contrairement à l'avis de ses voix. On la trouva inanimée sur le sol. Elle demeura ensuite deux ou trois jours sans manger; enfin, elle se décida à reprendre quelque nourriture, quand sainte Catherine et sainte Marguerite lui eurent assuré que ses chers habitants de Compiègne seraient prochainement débarrassés de leurs ennemis. Aussi bien, le 2; octobre 1430, Jean de Luxembourg devaitil lever le siège de la place avec ses Anglo-Bourguignons, vaincu qu'il était par l'ombre même de la Pucelle; mais avant de rejoindre

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cette dernière en son château de Beaurevoir, il avait vendu sa prisonnière aux Anglais, moyennant 10.000 écus d'or : rançon de roi ou de prince royal, «selon le droict usaige et coustume du pays de France. »

La jeune captive fut livrée à ses ennemis mortels le 21 novembre, au Crotoy, d'où une escorte anglaise l’emmena à Rouen en passant par Saint-Valery, Eu, Dieppe, Areques et Longueville. Elle arriva dans la capitale du duché de Normandie, vers la fête de Noël, pour y être enfermée au Vieux Château, dans la tour ‘vers les champs”, constructions jadis bâties par Philippe-Auguste pour protéger la ville contre ces mêmes Anglais, que Jeanne y trouvait maitres souverains.

En habile politique, le duc de Bedford s'était tracé un plan précis. Considérée comme une messagère de Dieu par les ‘‘Armagnacs”, Jeanne avait doublé leurs forces, exalté leur courage, elle leur avait valu, de toutes parts, et de l'étranger même, d'innombrables auxiliaires. Il importait donc de faire condamner la jeune fille par une autorité ecclésiastique et par une autorité scientifique dont les décisions s'imposeraient à tous, par un tribunal de prélats éminents et par l'Université de Paris, comme ayant abusé de la crédulité populaire. Il ne suflisait pas d'anéantir en elle une ennemie, il s'agissait de montrer, par une manifestation éclatante, que son action n'avait rien eu de divin. Bedford espérait provoquer ainsi un revirement en faveur de la cause anglaise dont les destinées étaient confiées à sa prudence.

Les lettres par lesquelles Jeanne fut remise entre les mains de l'évêque de Beauvais pour être procédé, par lui, à son jugement, selon les formes et usages de l'Église, furent scellées au nom de Henri VI, le ; janvier 1431.

De la fin de décembre 1430 au 23 février 1431, Jeanne resta seule, à Rouen, dans la tour du Vieux Château, les pieds entravés de lourdes chaines. En écrivant qu'elle était seule, nous présentons son sort sous un jour trop favorable encore. On avait placé auprès de la jeune fille, la veillant nuit et jour, l'insultant, la goguenardant, la raillant avec des goujateries et des propos de soudards, des soldats anglais de la plus basse classe, des ribauds, houssepaillers avinés et paillards, ce qui constituait une première et criminelle dérogation aux usages de l'Église qui exigeaient une prison convenable, et, pour une femme, une surveillance exercée par des femmes. On la venait voir par curiosité, pour la raller la “sorcière” : « Eh bien, saint Michel va-t-il te tirer de la? »

En compagnie de grands seigneurs anglais, Luxembourg venait galamment rendre visite à celle qui lui valait dix mille écus d'or. Avec une délicatesse quon appréciera, il faisait valoir, devant la prisonnière, le triomphe de ses ennemis :

«Je sais bien, répondait Jeanne, que les Anglais me feront mourir, croyant, après ma mort, gagner le royaume de France ; mais seraient-ils même cent mille Goddoms de plus qu'ils ne sont maintenant, ils ne le conquerront pas. »

Staflord, à ces mots, tira sa dague du fourreau, mais Warwick lui arrêta le bras. Il est vraiment regrettable qu'on n'ait pas laissé ce chevalier en armes frapper une jeune fille enchaïnée.

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Au reste, pour méprisables que vont se montrer à nous les juges qui procéderont contre Jeanne, évêques, abbés et docteurs, ils auront du moins une excuse : ils ne jugeront pas en liberté. Les uns sont payés : circonstance atténuante; à Cauchon, les Anglais avaient promis l’archevêché de Rouen; les autres tremblent de peur. Les plus honnêtes avaient essayé de se soustraire, par la fuite, à l'infamie que l’on exigeait d'eux. Jean de Lohier se sauva jusqu'à Rome. Mais les houssepaillers anglais eurent tôt fait de rejoindre la plupart des fuyards : ils les saisissaient par la nuque et les secouaient comme des pruniers, en les menaçant de les noyer dans la Seine, s'ils ne se conduisaient pas comme il faut.

Ces graves magistrats auraient donc droit à une indulgence relative, que l'Université parisienne serait mal venue à réclamer. Rouen était militairement occupé par les Anglais; tout ce qui y conservait un cœur patriote, une âme indépendante, y vivait dans la terreur. Nos universitaires avaient, à Paris, plus de liberté. Comme il avait été convenu avec Bedford, et pour que leur sentence en tirât plus d'autorité, les prêtres de Rouen envoyèrent à l'Université de Paris un questionnaire en douze articles concernant le fait de la Pucelle. En lisant la consultation que leur retournèrent, en manière de réponse, ces vénérables maitres, bien rembourrés de diplômes, de science et de considération : un mélange de fiel, d'érudition stérile, de vanité, de méchanceté et de rancœur, — par mon martin! comme disait Jeanne, une jolie mixture! — on recule aujourd'hui encore, d'horreur, d'indignation et de dégoût.

Les interrogatoires commencèrent le 21 février et le procès ordinaire Île 27 mars 1431. Jeanne comparaissait devant ses juges en costume d homme, les cheveux toujours coupés en rond au-dessus des oreilles, vêtue d'un habit de page entièrement noir. Cauchon redoutait encore que sa victime ne lui échappat. Il lui disait que si elle se sauvait, elle se trouverait, par là même, convaincue du crime d’hérésie. Le bon apôtre! Jeanne lui répondait que c'était le droit de tout prisonnier de chercher à s'évader et que, s'il lui avenait de le faire, nul ny pourrait trouver matière à blâme. On la voyait sereine devant ces quarante-deux robins d'Église, réunis dans le chœur de la chapelle du Vieux Château, les uns gras et luisants, les autres secs comme des parchemins, en leurs robes violettes, blanches ou noires, chargées de croix, de cordons, de chaînes d'or et autres beaux insignes. Avec une supériorité tranquille, elle regardait ces fronts pensifs que les Anglais avaient salis de la poussière de leurs talons.

Elle restait calme devant la foule des spectateurs, seigneurs et soudards anglais, tous des ennemis, qui se pressaient autour d'elle, interpellant, gesticulant, lançant des interruptions brutales ou goguenardes, et faisant un tel vacarme que, par moments, on ne sentendait plus.

« Je sais bien, disait-elle aux juges, que mon roi reconquerra le royaume de France, je le sais aussi nettement que je vous vois maintenant devant moi. »

Mais, par moments, elle salanguissait en un de ces mouvements d'humaine faiblesse qui mettent l'héroïne un peu plus près de nous

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