‹ Jeanne d'ArcChapitre 19 sur 19 · CRE · texte numérisé non relu

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«J'ai été baptisée, je mourrai en bonne chrétienne, je men remets à Notre-Seigneur. »

Le 9 mai, elle est menacée de la torture, elle est placée devant les instruments de la question. Le feu grésille dans le brasier, sous le manteau de la haute cheminée de pierre; les valets du bourreau en retirent les fers rouges :

«Si vous disais-je quelque chose, après dirai-je que vous me l’auriez fait dire par force. »

Il faut noter ici les noms de trois coquins, Aubert Morel, Thomas de Courcelles et Nicolas Loiseleur, qui, dans la délibération du 12 mai, opinèrent pour que cette jeune fille fût soumise à la torture par le feu. Loiseleur, notamment, estimait que ce traitement serait favorable à [a médecine de son âme; ce sont les expressions du misérable. Ajoutons que ce juge était payé par les Anglais à raison de cent francs (valeur actuelle) par jour. Le 12 mai 1431,1il ne vola du moins pas leur argent. C'était ce même Loiseleur qui, après avoir reçu la confession de Jeanne, en trahissait le secret. Avec la complicité des geôliers, il s'était glissé auprès de la prisonnière, en feignant d'être un Lorrain, partisan du roi de France, que les Anglais avaient incarcéré. Et, abusant de son ignorance, il s'efflorçait de lui dicter des réponses aux interrogatoires qui devaient la faire brûler.

Le soir du supplice, sous une impression nerveuse, cet individu se mit à pleurer, et quand viendra le procès en réhabilitation, par de lâches mensonges, il essaiera de pallier sa conduite. Il est des âmes qui, dans la bassesse, sont ordonnées avec une harmonie parfaite.

Nous sommes du moins heureux de pouvoir rendre cette justice aux inquisiteurs de Rouen que, à une grande majorité, ils refusèrent de condamner la prisonnière à la question par le feu.

Le 19 mai, arriva de Paris l'infâme consultation rédigée par l'Université, dont il a été question plus haut. Cauchon et ses complices allaient pouvoir aller de l'avant. Le 23 mai, en l'une des salles du château, l'évêque de Beauvais, assisté du vice-inquisiteur de France, des évêques de Thérouanne et de Noyon et de sept assesseurs, firent comparaitre Jeanne pour lui donner un dernier avertissement. Pierre Maurice, docteur en théologie, était chargé de le faire, en un long discours qui débuta par ces mots : «Jeanne, amie très chère, le moment est venu de bien penser à ce qui a été dit.» L'orateur sommait une dermière fois la jeune fille de se soumettre. Jeanne répondit qu'elle s'en tenait à ce qu'elle avait dit au procès : «Si j'étois en jugement (au moment d'être exécutée) et voyois le feu allumé, et les bourrées allumées, et le bourreau prêt à bouter le feu, et si J étois dans le feu, jenen dirois pas autre chose et soutiendrois ce que j'ai dit au procès jusquà la mort. »

La-dessus, Cauchon déclara le procès terminé. La sentence devait être prononcée publiquement le lendemain.

On fit dresser, à cette intention, deux échafauds dans le cimetière de l'abbaye de Saint-Ouen. Sur l'un se pressèrent cardinaux, évêques, abbés, moines,

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seigneurs et chevaliers; sur l'autre, on fit monter Jeanne et un docteur en théologie, M° Guillaume Érard, qui devait lui faire entendre un nouveau discours. Érard débuta par cette parole de saint Jean : «Le sarment ne pourra porter de fruit, s'il ne demeure sur la vigne.» Et déjà on voit par cet exorde où il voulait en venir : à l'abjuration, l'idée fixe de Cauchon. Dans l'espace immense, on n'entendait que des lambeaux de phrases : « L'orgueil de cette femme... Jeanne si vous saviez Comme nous VOUS aimons...»

Et, pour lui montrer l'étendue de cet amour, le malheureux-ajoutait en élevant la voix, car il semblait que ce füt le passage essentiel de sa harangue :

«Ah! France, tu es bien abusée! Tu as toujours été la nation très chrétienne et Charles qui se dit roi, qui se prétend ton souverain, a adhéré comme un hérétique, comme un schismatique, car tel est-1l, aux actions d’une femme diffamée et pleine de déshonneur...»

Qu'on linjuriàt et qu'on la difflamät, sous couleur de tendresse et d'amour, peu importait à la Pucelle, mais que l'odieux rhéteur se mit à insulter son roi! Jeanne l'interrompit avec véhémence :

«Par ma foi, sire, révérence gardée, je vous ose bien dire et jurer, sur peine de ma vie, que c'est le plus noble chrétien de tous les chrétiens et qui mieux aime foi et Église!»

Ce chrétien si noble, qui lui devait son royaume, sans se soucier d'elle, la laissait torturer par d'infâmes bourreaux.

On a dit avant nous que, dans ce moment, Jeanne éleva son âme à un tel degré de beauté, de sérénité et de désintéressement, que l'imagination même ne pourrait la porter plus haut.

Honteux, interloqué, Érard glapissait. Il se tournait vers les huissiers : « Faitesla taire! faites-la taire!» Cet orateur sacré était, comme le confesseur Loiseleur, payé par les Anglais à raison de cent francs par jour. Après s être remis de son émotion, il termina son oraison en sommant Jeanne d'abjurer ses erreurs.

La jeune fille répondit qu'elle en appelait au souverain pontife. À quoi songeaitelle? C'était son droit. Les robes rouges, violettes, noires et blanches qui remplissaient la grande tribune, se regardèrent avec consternation. Enfin, les prélats lui répliquèrent que le pape était trop loin. Au reste, les ‘‘ordinaires” n'étaient-ils pas maitres en leurs diocèses? Après quoi, les juges se mirent à discuter les termes de leur sentence. Tandis qu'ils se marmonnaient l’un à l'autre on ne sait quoi, les séides de Cauchon se pressaient autour de Jeanne, en la conjurant, de mille manières, de prononcer son abjuration. Pourquoi ne se soumettait-elle pas ? Loiseleur, notamment, avec un zèle débordant, la supplaïit d'abjurer. D'autres personnes sincèrement émues, telles que l'huissier Massieu, sans arrière-pensée, l'y poussaient aussi. Représentons-nous les échafauds solennels, la pompe de la cérémonie, les bruits de la foule, la lassitude de la jeune fille après des mois de souffrance, de lente agonie! Érard, avec un redoublement de tendresse, insistait plus vivement que les autres. Cependant, les

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nombreux soldats anglais, qui avaient été appelés pour assurer le bon ordre de la cérémonie, commençaient à se rendre compte de ce qui se passait. Ils ny trouvaient pas leur compte, car ils voulaient que la sorcière füt brülée. Ils commençaient à protester, à pousser des cris, on entendait le frémissement de leurs armes: les remous de la foule en devenaient plus violents, tandis que, sur la grande estrade, un chapelain du roi d'Angleterre apostrophait Cauchon :

«Vous trahissez le roi! vous favorisez la sorcière!

— Menteur! »

Ces dignitaires de l'Église allaient-ils en venir aux mains? Au milieu de ce tumulte, de cette surexcitation, où l’on ne pouvait plus entendre ce qui se disait, comprendre ce qui se passait, un scribe, Laurent Callot, soumit une formule à Jeanne d'Arc en lui demandant de la signer. Elle y mit une croix.

Cauchon triomphait : Jeanne venait d’abjurer. Elle était relevée de l'excommunication, soustraite à la peine du feu; elle n’était condamnée qu'à une prison perpétuelle, au pain de douleur et à l'eau d'angoisse. Du moins, elle savait qu'elle avait droit à être mise en chartre d'Église

«Or ça! gens d'Église, menez-moi dans vos prisons!»

Mais par une première dérogation aux promesses qui venaient de lui être faites, Jeanne fut remise entre les mains des Anglais.

Quelle est la formule d'abjuration au bas de laquelle Jeanne avait été amenée à tracer une croix? On ne le saura jamais, car le texte que Cauchon fit adjoindre aux cahiers du procès, est certainement un faux.

La première marque que Jeanne devait donner de la sincérité de son repentir, était de prendre habits de femme. Elle revêtit ceux qui lui furent apportés.

La scène que nous venons de décrire est datée du 24 mai. Que se passa-t-il dans le sombre caveau qui servait de prison à la jeune fille, depuis ce jour jusqu'au dimanche 27? On ne le saura jamais non plus. Jeanne, en vêtements de femme, était livrée aux houssepaillers anglais. Les clercs mêmes, qui avaient siégé dans son procès, où ils ne l'avaient cependant pas ménagée, quand ils se présentaient au château pour demander à la voir, en étaient repoussés sous les huées et les menaces des soldats. Ils se sauvaient avec épouvante. On a des indices affreux. Le dimanche 27, le bruit se répandit que Jeanne avait repris ses habits d'homme. Les Anglais les lui avaient donc laissés. Un de ces clercs, Marguerie, crut pouvoir s'enquérir de la raison qui avait porté la jeune fille à reprendre son travesti : «Taisez-vous, de par le diable!» répliqua un piquier anglais, et il ajouta de telles menaces que Marguerie s'enfuit à son tour. L'un des juges, Isambart de La Pierre, affirmera dans la suite : «Après qu'elle eut renoncé et abjuré et repris habits d'homme, avec plusieurs autres je fus présent quand elle s'excusait dans sa prison de ce qu'elle avait revêtu habits d'homme, en disant et aflirmant publiquement que les Anglais lui avaient fait ou fait faire en la prison beaucoup de tort et de violences, quand elle était vêtue d'habits de femme; et, de fait, je la vis éplorée, le visage plein de larmes, défigurée et outragée. »

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Le 29 mai 1431, en la chapelle du vieux-château de Rouen, Jeanne la bonne Lorraine était déclarée par des hommes d'Église, hérétique et relapse, et condamnée au feu. Le lendemain, mercredi 30 mai, au matin, le dominicain, Martin Ladvenu, vint la prévenir quelle serait brülée.

Dans ce moment, la Pucelle eut un frisson de douleur

«Mon corps net et entier, qui ne fut jamais corrompu, sera consumé et réduit en cendres! J'en appelle à Dieu, le grand juge, des grands torts et ingrevances qui me sont faits.»

Elle demanda qu'en allant au supplice elle füt vêtue d'une chemise longue.

Le bücher avait été dressé sur la place du Vieux-Marché, à côté de l'église Saint-Sauveur. Un écriteau y avait été fixé, où se lisaient ces mots :

«Jehanne, qui s'est faict nommer Pucelle, menteresse, pernicieuse, abuseresse de peuple, devineresse, supersticieuse, blasphèmeresse de Dieu, présumptueuse, maleréant de la foy de Jhésus-Christ, vanteresse, ydolâtre, cruelle, dissolue, invocatrice de diables, apostate, scismatique et hérétique. »

En sa chemise, elle s'avança sur la charrette des condamnés, coiflée d'une mitre pointue en papier blanc, portant l'inseription

«Hérétique, relapse, apostate, ydolâtre.»

Sur la place du Vieux-Marché, on lui fit un nouveau sermon. Puis Cauchon lut la sentence. Plusieurs Anglais trouvaient que cette cérémonie durait bien longtemps. Ils criaient à l'évêque de Beauvais : «Comment, prêtre, nous ferezvous diner ici?» Les prélats qui avaient condamné Jeanne à mort s'éloignèrent à ce moment. Le bourreau approchait la flamme des fagots, Jeanne demanda une croix. Un soldat anglais en fit une avec deux petits morceaux de bois quil noua l'un sur l'autre. Jeanne:la prit et la serra sur son cœur.

La plupart des spectateurs pleuraient, vaincus par sa vaillance pieuse et sereine ; et voici que les Anglais eux-mêmes éclataient en sanglots. Plusieurs de ses juges frissonnaient de remords. Les flammes montaient autour de la Pucelle en l'entourant d'une gloire plus radieuse que celle des saints, et le nom de Jésus, qu'elle répétait avec confiance, flottait encore sur ses lèvres au moment où elle quittait un monde trop méchant pour son idéale beauté.

De peur qu'on ne recueillit ses restes comme reliques, les Anglais les firent jeter dans la Seine dont les flots en ont été sanctifiés.

La statue de Jeanne se dresse aujourd'hui sur les autels, et, dans leurs cœurs, les Français lui ont élevé des autels plus glorieux encore.

LES : SOURCES DENML ETS TROIE DES IE NNESDERE

L'historien possède de nombreux documents pour reconstituer la vie de notre héroïne nationale. Des principaux d’entre eux, un érudit de rare valeur, Jules Quicherat, a formé un recueil intitulé Procès de condamnalion et de réhabilitation de Jeanne d'Arc, dile la Pucelle (Paris, publ. de la Société de l’histoire de France, 1861-69, 5 vol. in-8). Cet admirable ouvrage ne contient pas seulement une édition parfaite du procès de condamnation et du procès de réhabilitation, mais des principaux chroniqueurs, poètes et autres auteurs qui ont traité de la Pucelle.

A ces textes on joindra le Mystère du Siège d'Orléans (publ. dans la Collection des Documents inédits (Paris, imp. nationale, in 4°). Sur la valeur de ce document littéraire et historique, nous ne pouvons partager l'opinion de Quicherat. Ce drame est non seulement d'une inspiration délicieuse, d’une forme émouvante en sa simplicité, mais il reconstitue, avec toute la fidélité dont le théâtre est susceptible, la physionomie des événements. Ajoutons qu'il fut représenté peu après la mort de la Pucelle et devant des spectateurs dont un grand nombre avaient été les témoins de ses chevauchées, ce qui est une garantie d’exactitude.

La publication de la Chronique d'Antonio Morosint à été la dernière en date des contributions documentaires importantes à l’histoire de la Pucelle. L'édition en a été donnée, pour la Société de l'Histoire de France, par deux érudits éprouvés, MM. Germain Lefèvre-Pontalis et Léon Dorez (Paris, 1899-1902, 4 vol. in-8).

On serait presque tenté de placer, parmi les publications de textes, les brillants travaux de Siméon Luce, Jeanne d'Arc à Domrémy (Paris, 2° éd., 1887, in-16) et La France pendant la guerre de cent ans (Paris, 2° éd., 1890, in-16), tant sont nombreuses les sources inédites qui y sont utilisées.

Les biographies de Jeanne d'Arc se sont multipliées au xix° et au xx° siècle, depuis celles de H. Wallon (Paris, 2° éd., 1876, 2 vol. in-16) et de Marius Sépet (Paris, 1877, in-8), œuvres devenues classiques, jusqu'aux livres récents, et déjà célèbres, de M. Anatole France, Vie de Jeanne d'Arc (Paris, s. d., 2 vol. in-8), de Andrew Lang, The Maid of France, traduit de l'Anglais par le D' Boucher et E.-E. Clarke, sous le titre La Pucelle de France (Paris, s. d., in-16); et enfin les pages de M. Gabriel Hanotaux, Jeanne d'Arc (Paris, 1011, in-4°). Lé livre de l'écrivain anglais est admirable de poésie, d'émotion et de vérité, celui de M. Hanotaux est l'œuvre d’un grand écrivain doublé d'un homme d'État : étude approfondie et qui répand la plus vive lumière non seulement sur le caractère de la Pucelle, mais sur ses entours; livre robuste et d’une magnifique inspiration.

La libératrice d'Orléans n’a pas moins heureusement fourni sujet aux peintres et aux sculpteurs, hommages sans cesse renouvelés, sous les formes les plus diverses, à la pure et sainte héroïne, jusqu'à ces planches où se marquent tant d'émotion, de beauté et de fidélité, dues au talent du noble artiste qu'est M. O. Guillonnet et dont ce livre est illustré.

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