‹ Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 19 sur 110 · È ^ ^"^ ■"CE · texte numérisé non relu

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et qu'on songeât à bien besogner cette année : « car elle avait beaucoup à faire. Après le sacre, elle avait encore, disait-elle, au rapport du duc d'Alencon, à chasser les Anglais, à délivrer le duc d'Orléans. Si l'on croyait à sa mission, c'était bien le cas de faire, selon l'avis de Jacques Gelu : imposer silence à toutes les objections et la suivre. Mais ceux qui ne la voulaient pas suivre affectaient de croire que ce n'était pas si clairement l'ordre de Dieu.

Un jour, la Pucelle, impatiente de ces lenteurs, vint avec Dunois au château de Loches, et fut menée à la chambre de retrait , où le prince était conversant avec Christophe d'Harcourt, l'évèque de Castres, son confesseur, et le seigneur de Trêves (Robert le Maçon\ ancien chancelier de France. Elle frappe à la porte, et dès qu'elle est introduite, elle se jette aux pieds^ du roi, et embrassant ses genoux :

« Gentil Dauphin, dit-elle, ne tenez plus tant et de si longs conseils, mais venez au plus tôt à Reims pour recevoir votre digne couronne. »

Christophe d'Harcourt lui demanda si ses voix lui avaient dit cela.

« Oui, répondit-elle, je suis fort aiguillonnée touchant cette chose.

— Ne voudriez-vous pas, ajouta d'Harcourt, nous dire ici, devant le roi, comment font vos voix quand elles vous parlent?

— Je conçois bien, dit-elle en rougissant, ce que vous voulez savoir, et vous le dirai volontiers. «

Et comme le roi, la voyant émue, lui demandait s'il lui plaisait de s'expliquer devant les assistants, elle répondit qu'elle le voulait bien, et raconta comment, lorsqu'elle s'affligeait des doutes que l'on opposait à sa mission, elle se retirait à part et priait Dieu , se plaignant de ce qu'on ne la voulait pas croire-, et, sa prière faite, elle entendait une voix qui lui disait : « Fille Dé (de Dieu}, va, va, va, je serai à ton aide, va! « et quand cette voix lui venait , elle était bien réjouie et elle eût voulu être toujours en cet état.

En rapportant les paroles de ses voix, elle rayonnait d'une joie divine et levait les yeux au ciel.

Ces paroles prenaient leur autorité des merveilles qu'elle venait d'accomplir. Le roi et personne autour de lui ne le devaient méconnaître : mais pouvait-on aller à Reims, en laissant les Anglais derrière soi sur la Loire, à Baugency, à Meun, à Jargeau? Les Anglais, en effet, chassés de devant Orléans, s'étaient repliés sur ces villes. Talbot avait occupé Meun -, Suffolk,

Jargeau, et naguère, après la levée du siège d'Orléans, quand Dunois, Boussac, Graville, Xaintrailles, voulant profiter de l'impression que Jeanne avait produite, et peut-être de son absence, s'étaient portés sur Jargeau dans l'espoir d'enlever la place, ils y avaient dû renoncer. Les Anglais tenaient donc toujours, et il y avait à craindre que cette marche aventureuse vers le Nord ne leur abandonnât le Midi. D'ailleurs, pour rassembler les princes et les seigneurs qui devaient accompagner le roi au sacre, il fallait du temps : le pouvait- on mieux employer qu'en enlevant au.v Anglais leurs dernières positions sur la Loire ? Jeanne adopta le projet ; selon Perceval de Cagn}', ce fut même elle qui le proposa. On réunit, à l'aide des capitaines revenus d'Orléans, une petite armée qui fut placée sous les ordres du jeune duc d'Alençon. Libéré enfin de sa rançon au prix des plus durs sacrifices, il briàlait de venger son ancien échec et de regagner, au service du roi, l'équivalent de ce qu'il y avait perdu. Le roi répondit à ses désirs en lui donnant le commandement de cette expédition-, mais il plaçait auprès de lui la Pucelle, avec la recommandation expresse qu'il ne fit rien sans son avis.

Jeanne avait pris dès lors un ascendant auquel personne ne pouvait plus se soustraire, et elle l'exerçait avec un naturel qui, dans cette àme simple et sans prétention, témoigne bien de la source où elle puisait tant d'autorité.

Gui de Laval, dans une lettre écrite le 8 juin 1421), au milieu des derniers préparatifs de la campagne, en fait à sa mère et à sona'ieule un tableau animé , où la Pucelle est peinte au vif dans toute la grâce et la séduction de son rôle, traitant famiHèrement avec les plus hauts personnages, donnant tour à tour le signal des prises d'armes ou des processions. Le roi était venu à Saint-Aignan (Berri), et Jeanne d'Arc s'était rendue à Selles, à quatre lieues de là, où toutes les troupes devaient se réunir pour entrer en campagne. Gui de Laval étant venu rejoindre le roi, le prince lui fit un excellent accueil, voulut qu'il vît Jeanne, et, comme il se rendait lui-même à Selles, il la fit venir au-devant de lui. « Et fit, dit le jeune comte, ladite Pucelle, très-bonne chère à mon frère et à moi, armée de toutes pièces, sauf la tête, et tenant la lance en main. Et après que fumes descendus à Selles, j'allai à son logis la voir; et fit venir le vin, et me dit qu'elle m'en feroit bientôt boire à Paris; et ce semble chose toute divine de son fait, et de la voir et de l'ouïr. » Puis, racontant comment le même soir (6 juin) elle partit pour

Romorantin avec une portion des troupes : « Et la vis monter à cheval, armée tout en blanc, sauf la tête, une petite hache en sa main, sur un grand coursier noir, qui à l'huis de son logis se démenoit très-fort, et ne souffroit qu'elle montât. Et lors elle dit : « Menez-le à la croix, « qui étoit devant réglise auprès, au chemin. Et alors elle monta, sans qu'il se mût, comme s'il fût lié. Et lors se tourna vers l'huis de l'église qui étoit bien prochain , et dit en assez bonne voi.x de femme : « ^'ous, les prêtres et gens d'église, « faites procession et prières à Dieu. » Et lors se retourna à son chemin, en disant : « Tirez avant, tirez avant, » son étendard ployé que portoit un gracieu.x page, et avoit sa hache petite en la main. »

Cette lettre témoigne en même temps de l'enthousiasme et du zèle que la Pucelle inspirait. Tout le monde voulait l'accompagner : « ne oncques gens n'allèrent de meilleure volonté en besogne. » La cour manquait d'argent, et on n'avait rien à attendre d'elle, mais on savait y suppléer : on se ruinait pour combattre avec Jeanne. « Pour ce, continue le prince, vous, madame ma mère, qui avez mon sceau, n'épargnez point ma terre par vente ni par engage, là où nos personnes sont à être sauvées, ou aussi par défaut abaissées, et par aventure en voie de périr. » La dame de La\al, par un sentiment bien pardonnable à une mère, en envoyant ses deu.x fils à la cour, aurait voulu qu'ils demeurassent auprès du roi : elle avait écrit en ce sens à la Trémouille son parent, et peut-être aussi à la Pucelle. Jeanne, entrant dans ses vues, voulait faire patienter le jeune comte, lui disant que, lorsque le roi prendrait le chemin de Reims, il irait avec lui. « Mais jà Dieu ne veuille, s'écrie-t-il tout bouillant d'ardeur, que je le fasse et que je ne aille. Et autretant (tout autant) en dit mon frère et comme Monseigneur d'Alençon : Abandonné seroit celui qui demeureroit ! »

On était dans le mouvement du départ. Le duc d'Alençon venait d'arriver avec sa compagnie l'avant-veille (lundi G juin;^ le seigneur de Rais était attendu dans la journée (mercredi 81, et, ce même jour, Alençon, Dunois et Gaucourt devaient quitter Selles pour rejoindre Jeanne, qui, dès le 6, avait pris les devants. On disait même que le roi partirait le lendemain pour se rapprocher de l'armée. « Et on espère, continuait Gui de Laval, qu'avant qu'il soit dix Jours, la chose sera bien avancée de côté ou d'autre. Mais tous ont si bonne espérance en Dieu que je crois qu'il nous aidera. »

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II ne se trompait pas, même pour le temps. Il écrivait le N : le 18, après deux sièges et une bataille, la campagne était terminée.

Le mercredi après-midi, Vendôme, Boussac et autres avaient rejoint le

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Jeanne se rendit à Selles, où se reun ssaient les troupes qui devaient entrer en campagne Son cheval se démenant très-fort et ne souffrant pas qu'elle montât, elle dit : « Menez-le à la croix. » (Cette croix était située en face de l'église actuelle.) Et alors elle monta sans que le coursier bougeât comme s'il eût été lié.

général en chef; la Hire était proche : « Et ainsi, disait Laval dans une addition à sa lettre, on besognera bientôt. Dieu veuille que ce soit à notre désir ! » Le lendemain (q juin), la petite armée rentrait dansOrléans, où elle fut reçue avec une joie extrême, et surtout la Pucellc, « de laquelle voir, dit encore le Journal du siège, ne se pouvoient saouler. )> Ils en partirent

le I I, au nombre de huit mille hommes, dont six cents lances amenées par le duc d'Alcnçon, six cents par Dunois, Florent d'IUiers et quelques autres, et le reste du commun, c'est-à-dire du peuple d'Orléans et lieux voisins; et ils s'avancèrent vers Jargeau, que défendait le comte de Suflblk avec six à sept cents hommes d'élite, bien résolus et pourvus de canons. Les Français n'avaient point laissé leur artillerie en arrière; mais à peine venus, et, selon le témoignage du duc d'Alençon, avant même d'être arrivés, plusieurs voulaient rebrousser chemin. On disait que Falstolf venait au secours de la ville avec une nombreuse troupe. Et, en effet, Bedford, apprenant l'expédition préparée contre ses places de la Loire, l'avait fait partir de Paris avec cinq mille hommes, et levait partout d'autres soldats qui le devaient rejoindre. Falstolfs'avançait avec lenteur. Il s'arrêta quatre jours à Étampes, quatre jours à Janville, voulant avoir tous ses renforts avant d'attaquer une armée conduite par la Pucelle. Mais dans l'armée de la Pucelle il y en avait encore qui ne s'étaient point désaccoutumés de craindre les Anglais, et il leur semblait périlleux de les attendre devant une place occupée par leurs troupes. Plusieurs partirent, et Jeanne ne retint les autres qu'en leur allirmant que Dieu conduisait l'entreprise : « Si je n'en étois sûre, disaitelle, j'aimerois mieux garder les brebis que de m'exposer à tant de périls. »

Jeanne voulait, dès l'arrivée, loger l'armée dans les faubourgs. Tandis que les gens d'armes cherchaient un abri, les gens du commun, pensant que rien ne pouvait résister à la Pucelle, se jetèrent dans les fossés, et, sans attendre qu'elle fût à leur tête, attaquèrent la place. Les Anglais firent une sortie, et les forçaient à se replier en désordre, quand Jeanne, prenant son étendard, vint leur rendre courage, et l'on fit tant que cette même nuit on s'établit dans les faubourgs, comme elle l'avait voulu.

Avant de commencer l'attaque en règle de la ville, Jeanne, selon son habitude, voulut faire sommation à ses défenseurs. Elle leur enjoignait de s'en aller en leur petite cotte, la vie sauve, sinon qu'on les prendrait d'assaut. Les Anglais demandaient quinze jours de suspension d'armes : c'était plus qu'il n'en fallait pour donner à leurs renforts le temps d'arriver. On répondit qu'on les laisserait partir avec leurs chevaux, mais dans l'heure même. Suftolk tenta quelque autre moyen de traiter ou de traîner en longueur en parlant à la Hirc; mais on rappela la Hire, et l'attaque fut résolue.

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Pendant le reste de la nuit, on s'occupa des travaux préparatoires. Dès le matin, les canons et les bombardes étaient en batterie, et à neuf heures, quoique ce fiât dimanche, Jeanne fit sonner les trompettes et cria au duc d'Alençon : « Avant, gentil duc, à l'assaut! » Le duc trouvait que c'était trop tôt commencer-, mais Jeanne lui dit : « Ne doutez point, c'est l'heure quand il plait à Dieu ; il faut besogner quand Dieu veut. Travaillez, et Dieu travaillera. » Et elle ajoutait : « Ah ! gentil duc, as-tu peur? Ne sais-tu pas que j'ai promis à ta femme de te ramener sain et sauf? » Et en effet, quand le duc d'Alençon avait quitté sa femme pour venir avec Jeanne à l'armée.

Fig. 45. — Sceau armorié et contre-sceaux du duc JAIençun. Archives nationales de France. — Jeanne, dés son arrivée à Chinon, avait salué dans le jeune duc !'un des soutiens du trône, « et faisoit pour lui ce qu'elle n'eust fait pour ung autre. » Le roi avait confié au duc la charge de la Pucelle, avec ordre de lui obéir en tout.

la duchesse avait exprimé ses craintes à la Pucelle : le duc sortait à peine de captivité, et il avait tant dépensé pour sa rançon ! Mais Jeanne lui avait dit : « Ne craignez point, madame, je vous le rendrai sain et sauf, et en tel point qu'il est ou mieux encore. »

Elle tint parole, et dans cet assaut même un mot d'elle lui sauva la vie. Comme il observait l'attaque d'un endroit découvert : « Retirez-vous, dit-elle, car voici un engin qui vous tuera-, « et elle lui montrait un canon aux murs de la ville. Il se retira, et un moment après, le seigneur de Lude était tué à cette même place d'un coup parti de la pièce désignée.

Les Anglais soutinrent l'assaut avec vigueur. Parmi eux, il y en avait un,

grand et fort, qui se tenait à découvert sur les murailles, accablant les assaillants de boulets et renversant les échelles et les hommes. Mais là, comme à Tassant des Augustins, il y avait parmi les Français le fameux canonnier de Lorraine. Le duc d'Alençon lui montra le redoutable Anglais, et d'un coup de sa coulevrine Jean le renversa mort dans la ville. Comme l'attaque durait depuis trois ou quatre heures, Jeanne, et le duc d'Alençon lui-même, tout commandant qu'il était, descendirent dans le fossé et coururent aux murailles. Suffolk comprit le péril; il voulut parler au duc, mais ne fut plus écouté. Déjà la Pucelle montait à l'échelle, tenant en main son étendard, quand cette bannière fut atteinte, et elle-même frappée à la tète d'une pierre qui se brisa sur son casque. Elle tomba par terre, mais elle se releva criant aux hommes d'armes : « Amis, amis, sus! sus! notre Sire a condamné les Anglais. Ils sont nôtres à cette heure. Ayez bon courage! » Et les Français, excités par ces paroles, escaladèrent hardiment les murs et prirent la ville. Sutîolk et les Anglais se replièrent vers le pont, et l'un des deux frères du capitaine fut tué dans cette retraite ; les autres ne purent tenir davantage. Suffolk, vivement pressé par un écuyer d'Auvergne, nommé Guillaume Regnault, lui demanda s'il était gentilhomme.

« Oui, dit-il.

« — Etes-vous chevalier ?

« — Non. »

Le comte le fit chevalier et se rendit à lui.

Quatre à cinq cents hommes avaient péri dans l'assaut; le reste fut pris à rançon, et dans le nombre l'autre frère de Suffolk. La ville, l'église même où les Anglais avaient serré leurs biens, tout fut pillé. Le lundi, Jeanne et le duc d'Alençon, après avoir pourvu à la garde de Jargeau, revinrent à Orléans, et l'on peut se figurer l'accueil qu'ils y reçurent. Après avoir mandé au roi leur victoire, ils y restèrent les deux jours suivants, ralliant à eux tous ceux qui n'avaient pas eu le temps de les rejoindre au premier siège : les seigneurs de Laval et de Lohéac, ces deux jeunes frères dont on a vu la lettre à leur mère et à leur aïeule ; Chauvign}', la Tour d'Auvergne, le vidame de Chartres. Le mardi, la Pucelle appela son beau duc, comme elle nommait Alençon, et lui dit : « Je veux demain, après-midi, aller voir ceux de Meun : faites que la compagnie soit prête à partir à cette heure. »

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Tout le monde fut prêt. On vint à Meun. On attaqua vivement et on prit le pont que les Anglais avaient solidement fortifié, et on l'occupa laissant pour le moment la ville. On était, sur ce point, maître du passage : on avait hâte d'en faire autant à Baugencw

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criant iu\ hommes d di mes : « Amis, amis, sus! notre Sire (Dieu) a condamné les Anglais. Ils sont nôtres à cette heure ; ayez bon courage! n I-es Français escaladent les murs et prennent la ville. — Bas-relief de M. Foyatier, à Paris, xix" siècle.

A Baugency, à leur approche, les Anglais désemparèrent la ville pour se retrancher dans le château et sur le pont. Ce ne fut point cependant sans laisser derrière eux quelques soldats déterminés à vendre chèrement la place qu'ils abandonnaient. Mais les Français, arrivant le jeudi matin, les refoulèrent dans le château où les autres s'étaient retirés, et disposèrent leurs

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canons et leurs bombardes pour les forcer dans cette dernière retraite.

Le siège fut marqué par un incident qui faillit diviser, par le contre-coup des intrigues de la cour, l'armée si bien unie contre les Anglais.

Richemont, retiré dans sa seigneurie de Parthenay, ne se résignait point à l'inaction où le condamnait l'ingrate et misérable jalousie de la Trémouillc. Après l'arrivée de la Pucelle, quand on alla au secours d'Orléans, il voulut en être, et leva une troupe qui ne comptait pas moins de quatre cents lances et de huit cents archers. Mais, comme il était à Loudun, le roi lui fit dire de s'en retourner; que , s'il passait outre , on le combattrait. Le connétable dut s'arrêter, et il put d'ailleurs apprendre bientôt qu'Orléans avait été délivré sans son aide. Mais, quand il sut qu'on recommençait une campagne sur la Loire, il reprit sa marche; il passa le lleuve à Amboise, dont le capitaine, plus homme de bien qu'homme de cour, n'entreprit point de l'arrêter, et, apprenant qu'on faisait le siège de Baugenc}', il y alla.

L'arrivée de Richemont était fort mal vue des chefs. Alcnçon avait reçu les ordres du roi ; il déclara à Jeanne que, si le connétable venait , lui-même s'en irait. Le succès était donc compromis par une démarche faite pour l'assurer;mais il n'y avait aufondde tout cela, on le savait, que la jalousie d'un courtisan, point de haine personnelle aux chefs; il ne fallait pour les rapprocher qu'un prétexte et du bon vouloir. Le prétexte fut l'ennemi , dont la venue était annoncée; et le bon vouloir, c'est Jeanne qui l'inspira. Elle qui cherchait si peu l'aide des hommes, elle dit au duc d'Alençon qu'il fallait s'aider; et elle régla les formes de l'accord : car elle seule paraissait avoir assez de crédit pour le faire goûter de Charles VIL A la prière du connétable et des seigneurs, elle se chargea donc de ménager la paix de Richemont avec ce prince. Le connétable jura devant elle et devant les seigneurs qu'il servirait toujours loyalement le roi , et le duc d'Alençon et les autres chefs se portèrent garants de sa réconciliation.

La troupe anglaise dont l'arrivée hâta la conclusion de cet accord était celle que Falstolf avait voulu amener au secours de Jargeau. Il avait appris pendant son séjour àJanville la perte de cette place; et Talbot, venant de la Loire, avait pu lui faire connaître presque en même temps que le pont de Meun était pris , et Baugency à la veille d'être forcé. Falstolf était d'avis qu'on en laissât la garnison capituler, représentant que depuis les affaires

'■''S-+7- —Attaque du pont de Meun. Partie supérieure dun vitrail de rjglise près Meun, exécuté en 1875 par M. L. Ottin, à Paris.

: Notre-Dame de Cléry.

d'Orléans les troupes étaient « moult amaties et effrayées. » Il pensait donc qu'il \ alait mieux ne rien risquer, se renfermer dans les forteresses les plus sûres et 3' attendre que leurs gens eussent repris confiance et que Bedford leur eût envo3'^é tous les secours promis. Mais Talbot s'indigna de cette circonspection et Jura que, n'eût-il que sa gent et ceux qui le voudraient suivre, il irait combattre Tennemi, à l'aide de Dieu et de monseigneur saint Georges. Falstolf céda, et le lendemain on mit les troupes aux champs; mais avant départir il réunit les capitaines et leur remontra encore les périls de l'entreprise : ils n'étaient, disait-il, qu'une poignée de gens au regard des Français, et, « si la fortune tournoit mauvaise sur eux, tout ce que le feu roi Henri avoit conquis en France à grand labeur et long terme seroit en voie de perdition. » Mais ses remontrances n'étant pas mieux goûtées, il commanda aux étendards de prendre la route de Meun.

Les Français, laissant une partie des leurs autour du château de Baugency, vinrent au-devant des Anglais et les rencontrèrent « à une lieue près de Meun et assez près de Baugency. •» Wavrin, qui parle seul expressément de ce mouvement, porte leur nombre à ^ix mille environ, et nomme parmi les chefs Alençon, Danois, la Fayette, la Hire, Xaintrailles et la Pucelle. Ils se postèrent sur une éminence , observant'les ennemis. Les chefs anglais, s'attendant à la bataille, firent mettre pied à terre, avec ordre aux archers de s'entourer de leur ceinture de pieux; puis, voyant que les Français ne bougeaient pas , ils envo3'èrent des hérauts les défier, s'ils voulaient descendre dans la plaine. Mais ils eurent cette réponse des gens de la Pucelle : « Allez vous loger pour maishu3' (aujourd'hui' , car il est tard; mais demain , au plaisir de Dieu et de Notre-Dame, nous nous verrons de plus près. »

Les Anglais vinrent se loger à Meun , où ils avaient garnison, et changèrent de tactique. Au lieu de marcher droit sur les assiégeants de Baugenc3', ils canonnèrent toute la nuit le pont de Meun, qui était aux Français, comptant l'enlever et gagner par l'autre rive le pont de BaugencA' qui était aux leurs. Ils entraient ainsi sans nul obstacle dans le château assiégé, et demeuraient libres ou d'en sortir'avec toutes leurs forces pour attaquer, ou de se borner à s'3' défendre. Mais les Français avaient emplo3'é le temps bien mieux encore : ils avaient pris la place qu'on voulait délivrer.

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Fig. 4S.— Richemont, connétable de France, en costume d'apparat. D'après r.lra;oi-/i!/ Jii liérault Bcrry exécuté vers 1450 et conservé à la bibliotli. nationale — A la prière du connétable et des seigneurs, Jeanne se chargea de ménager la paix de Richemont avec le roi.

Les défenseurs du château de Baugency étaient, comme ceux de Jargcau, les débris de l'armée d'Orléans : c'étaient déjà des vaincus de la Pucclle. Or ils voyaient des renforts venir aux assiégeants avec Richemont. et ils avaient

perdu Tcspcrance d'en recevoir eux-mêmes : car le départ et le retour si prompt de la Pucelle leur avaient fait croire que Tarmée de Falstolf était venue et s'en était allée. En ces circonstances, et avant que la situation devînt plus critique (elle devait l'être, si Richemont achevait de les investir en les attaquant par l'autre côté du fleuve comme on l'avait résolu), le bailli d'Évreux, qui le commandait, proposa et obtint pour les siens une capitulation. On convint qu'ils sortiraient de la place avec les honneurs de la guerre, emmenant leurs chevaux avec leurs harnais, et la valeur d'un marc d'argent au plus. Ils promettaient de ne point reprendre les armes avant dix jours.

Ils partirent le i8 au matin, et la nouvelle en fut portée à Meun par un poursuivant d'armes, quand les Anglais, ayant canonné le pont toute la nuit, s'apprêtaient à lui donner l'assaut. Ils furent heureux de ne l'avoir point passé , et ne songèrent plus qu'à reprendre , avec la garnison de Meun , la route qu'ils avaient suivie naguère. Ils tirent d'ailleurs leur retraite en bon ordre. Derrière une première troupe, conduite par un chevalier anglais, marchaient l'artillerie et les bagages; puis venait le corps de bataille sous les ordres de Falstolf, de Talbot, deRaveston-, puis l'arrière-garde, toute composée d'Anglais de race.

Cependant les Français, maîtres du château de Baugency, avaient hâte de voir les Anglais de près, comme ils l'avaient promis la veille. Ils avaient cru les retrouver à Meun-, mais, l'ennemi ayant fait retraite à la première apparition de leur avant-garde, ils gagnèrent au plus vite la route de Blois à Paris, où ils espéraient le rejoindre. Les Anglais, avertis de leur marche par les coureurs de l'arrière-garde, ne songèrent plus qu'à trouver un lieu favorable où ils pussent s'arrêter et les attendre, commeà Crécy. On donna donc à l'avant-garde l'ordre d'aller s'établir, a\'ec l'artillerie et les bagages, le long d'un petit bois (près du hameau de LigneroUes) qui couvrait les abords de Patay. Pour y parvenir, il fallait traverser un bas-fond , et au delà un passage resserré entre deux haies très-fortes. Quand le corps principal y arriva, Talbot, mettant pied à terre, promit d'y tenir avec cinq cents archers d'élite, jusqu'à ce que l'arrière-garde eût rejoint le corps de bataille; il comptait ensuite, faisant retraite le long de ces haies, gagner à son tour la position où l'avant-garde avait précédé, et où tous se devaient réunir pour soutenir le combat.

Fi^. 49. ~ Miniature tirée du missel de campagne de Jean Talbol, ms. français du xve siècle. Biblioth. de M. Ambr. Firmin-Didot. ~ Devant la Vierge sont agenouillts : a gauche, Jean Talbot, assisté par saint Georges qui terrasse le dragon; adroite, Marguerite de Beauchamp, seconde femme de Talbot (fille du comte de Warwick), assistée par sainte Marguerite, qui terrasse aussi le dragon. Talbot, armé de toutes pièces, est vêtu d'une cotte blasonnée; on voit au-dessous la bannière de Talbot et celle de Warv^ick. Les deux bannières surmontent les insignes de l'ordre de la Jarretière, renfermant le petit chien des Talbot, sous Talbot, et l'ours des Warwick, sous Warwtck. Le chiffre enlace des deux époux (Jean et Marguerite) est surmonte dune couronne ducale. Les marguerites qui ornent cette composition sont une allusion au nom de Marguerite de Beauchamp.

Mais il en arriva autrement. Les Français marchaient en avant, ne sachant au juste où était l'ennemi, mais allant toujours, sur la foi de la Pucelle. Elle leur avait dit que les Anglais les attendraient, et, comme on lui demandait où, elle avait répondu qu'on chevauchât sûrement et qu'on aurait « bon conduit. >> Ils allaient donc dans la direction où l'on croyait que marchaient les Anglais, ayant pour éclaireurs soixante ou quatre-vingts de leurs chevaliers les plus braves et les mieux montés. Ils n'avaient rien vu encore , empêchés par le pli du terrain , lorsqu'un cerf, qu'ils tirent lever, alla donner dans le corps de bataille des Anglais , où il fut reçu à grands cris. Ces cris donnèrent l'éveil aux chevaliers français, qui reconnurent l'ennemi, et bientôt le purent découvrir, marchant en parfaite ordonnance. Ils se hâtèrent d'en avertir le gros de leur armée, disant qu'il était l'heure de besogner, qu'on les aurait bientôt en face. A cette nouvelle le duc d'Alençon demanda à Jeanne ce qu'il fallait faire.

« Avez-vous de bons éperons? « lui dit-elle.

Plusieurs l'entendant s'écrièrent :

« Que dites-vous? Nous tournerons donc le dos?

« — Nenni, en nom Dieu, dit Jeanne, ce seront les Anglois; ils seront déconfits, et vous aurez besoin des éperons pour les suivre. »

Comme on disait qu'ils avaient plus de mille hommes d'armes :

« Ahl beau connétable , dit-elle à Richemont, vous n'êtes pas venu de par moi-, mais, puisque vous êtes venu, vous serez bien venu. » Et quelques-uns manifestant encore des doutes, sinon de la crainte : « En nom Dieu, dit Jeanne, il les faut combattre; quand ils seroient pendus aux nues, nous les aurons, parce que Dieu nous les envoie pour que nous les châtiions. » Et elle répondait de la victoire : « Le gentil roi, disait-elle, aura aujourd'hui la plus grant' victoire qu'il eût pièça (de longtemps'. Et m'a dit mon conseil qu'ils sont tous nôtres. »

Elle voulait être à l'avant-garde. On la retint malgré elle, et on v mit la Hire, mais avec l'ordre d'attaquer les Anglais assez vivement pour leur faire tourner le visage, point assez pour qu'ils tournassent le dos. On voulait , en les retenant à cette escarmouche , donner au gros de l'armée française le temps d'arriver, sans leur laisser à eux celui de gagner la position où ils comptaient se réunir. Mais l'impétuosité de la Hire, et sans

doute aussi la terreur que Jeanne, même de loin, inspirait, déjouèrent ce calcul. Les Français tombèrent sur l'arrière-garde des Anglais et la dispersèrent. Talbot pourtant demeurait ferme à son défilé, et Falstolf, fidèle au plan qu'on avait arrêté , faisait diligence pour aller rejoindre Tavantgarde dans ses positions sur les derrières. Mais Favant-garde, le voyant venir à elle, crut qu'il se retirait, et , pour ne point perdre son avance, elle prit la fuite. Falstolf voulut se retourner alors et marcher à l'ennemi : il était trop tard. Déjà Talbot se voyait enveloppé; la panique était générale, et les Français, maîtres du champ de bataille, tuaient ou prenaient ceux qui leur tombaient sous la main. Falstolf céda enfin aux instances de ceux qui l'entouraient, et s'enfuit avec peu de monde. Dans son escorte était Wavrin, qui a fait ce récit de la bataille. Il dit que les Anglais perdirent deux mille morts et deux cents prisonniers. Dunois, sans distinguer, évalue leur perte à quatre mille hommes. Talbot était parmi les prisonniers. Comme on le présentait au duc d'Alençon , le jeune prince lui dit : « Vous ne pensiez pas, le matin, que cela vous arriverait. » Il répondit : « C'est la fortune de la guerre. »

Cette journée eut des résultats considérables. Tout le pa}'s , qui détestait les Anglais, ne chercha plus à cacher sa haine. Ceux de Janville , à qui ils avaient laissé leur argent au départ, leur fermèrent la porte; et , quant aux places qu'ils possédaient encore au voisinage, Mont-Pipeau, Saint-Sigismond, etc., les garnisons s'empressèrent d'y mettre le feu et d'en partir. Nulle citadelle ne leur semblait sûre. Ce qui était plus grave, c'est que, même en plaine, ils ne paraissaient plus à craindre. Les Anglais, grâce à l'habile emploi des armes de trait , à l'excellence de leur infanterie et à une tactique qui reléguait au second rang les brillants usages de la chevalerie, avaient acquis dans les combats en rase campagne un renom de supériorité consacré par les souvenirs de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt. Ce prestige se dissipait comme les autres. Toute leur tactique avait été déjouée dans le lieu le plus propre à leur faire retrouver la gloire de ces grandes journées; tout leur corps de bataille avait été mis en fuite par une simple avant-garde, mais une avant-garde animée de l'esprit de la Pucel'e. Qui pouvait douter maintenant qu'elle ne menât le roi à Reims comme elle le promettait ? Jeanne avait prouvé qu'elle saurait s'ouvrir les chemins

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comme elle savait forcer les citadelles. On Tavait vue à Tœuvre : et pourtant on différait encore.

Jeanne avait déjà rencontré bien des résistances à l'accomplissement de sa mission. Elle en avait rencontré de toutes sortes : à Domremy, à Vaucouleurs, à Chinon, à Poitiers. Elle avait triomphé alors, sans persuader encore. Comme on l'avait laissée aller à. Chinon, on l'envoya à Orléans : mais la défiance la suivait. Si le peuple avait foi en elle , les grands se servaient d'elle sans la croire. Ils la mettaient devant, et décidaient à son insu, qu'il s'agît de la marche du convoi ou de l'attaque des forteresses anglaises : il avait fallu qu'elle commençât par leur faire en quelque sorte violence à eux-mêmes, pour forcer les Anglais dans leurs bastilles et les chasser d'Orléans. La délivrance d'Orléans, qui était plus qu'une victoire, avait imprimé un élan immense à tous les esprits. Il n'y avait qu'à le soutenir et à le suivre : on le laisse retomber, et Jeanne doit lutter encore et contre l'inertie et contre la malveillance. Elle demandait le voyage de Reims : on lui offre une campagne sur la Loire. Elle accepte, comme en attendant : et l'on a vu avec quelle rapidité elle la termine. Le ii juin, elle attaque Jargeau, et le prend le i 2 ; le i3 elle est à Orléans, où elle rallie ses troupes; le i5 elle occupe le pont de Meun; le lô elle attaque Baugency, qui se rend le 17. Les Anglais, partis pour secourir Jargeau, arrivent à Meun le jour même où Baugency capitule ; ils n'arrivent que pour faire retraite, mais non si vite qu'ils ne soient rejoints et battus le 18 à Patay. Une semaine a tout achevé. •

L'épreuve est donc complète. Jeanne a prouvé sa mission et dans les sièges et dans les batailles. Ce n'est plus seulement le peuple, ce sont les soldats, ce sont les capitaines et tous les seigneurs qui croient en elle et ne demandent qu'à la suivre. Eux qui, au siège d'Orléans, montraient encore tant de défiance, n'avaient plus, dans la dernière campagne, rien fait que par sa direction. Mais c'était ce qui effrayait ceux qui, dans le plus intime des conseils du roi, l'avaient toujours sourdement combattue , et notamment le favori la Trémouille. Sa puissance était fondée sur l'inertie du prince et sur son isolement. Elle était fort compromise, si le roi voulait agir enfin, s'il s'entourait des princes du sang, de toute la noblesse : car il trouvait nécessairement en eux, dans cette voie, une concurrence fatale

REIMS

à son crédit. Or, Jeanne, qui venait d'imprimer ce grand mouvement, devait en cela lui être suspecte à plus d'un titre. Elle avait salué, dans le jeune duc d'Alençon, l'un des soutiens du trône, et illustré par le triomphe le commandement dont il avait été revêtu. Elle avait, dans le cours de

fig. 52. — Apres la victoire de Patay, Jeanne et les chefs Je l'arme-e française, re'unis autour des tiuphées conquis, remercient Dieu. — Bas-relief de M. Foyatier, à Paris, xix*^ siècle.

cette rapide campagne, accueilli le connétable : elle lui avait promis de faire sa pai,\ avec le roi ; elle y avait engagé le duc d'Alençon et les principau.x capitaines; et, comme pour rendre l'engagement plus sacré, elle Tavait scellé de la commune victoire. Elle allait donc ramener à la cour un homme qui n'y pouvait paraître sans que la Trémouille, si considérable qu'il lut par ses grands biens, rentrât sous terre. La Trémouille, sans

aller de front contre un mouvement qui Peut emporté, fit en sorte que le roi ne s'}' abandonnât que le moins possible, et sut ainsi, en l'y suivant lui-même avec prudence, gagner le jour où, l'entraînement ayant perdu de sa lorce, il fût possible de l'en retirer. C'est le triomphe de sa politique et le malheur de la France.

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