‹ Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 43 sur 110 · I.E CIMETIERE DE SAlNT-OUE · texte numérisé non relu

I.E CIMETIERE DE SAlNT-OUE

^ ES juges pouvaient maintenant condamner Jeanne-, mais tant qu'elle demeurait ferme dans ses affirmations, l'impression qu'elle avait faite dans les esprits restait entière, et le jugement, en quelque nom qu'on le prononçât , était révocable au tribunal de l'opinion publique. Il fallait donc obtenir qu'elle se condamnât elle-même, qu'elle abjurât. On tenta un dernier etïort pour ébranler la jeune fille. Ni la prison, ni le secret des interrogatoires privés, ni la solennité des séances générales n'avaient pu l'émouvoir : on voulut éprouver ce que feraient le spectacle de la foule ramassée sur la place publique, et la vue du bourreau.

Au jour fixé par l'évèque, le jeudi après la Pentecôte, 24 mai, deux échafauds furent dressés dans le cimetière de l'abbaye de Saint-Ouen. Sur l'un siégeait Tévèque, ayant avec lui le cardinal de Winchester, grand-

oncle du roi, et une nombreuse assistance d'abbés, de prêtres et de docteurs; Tautre attendait Jeanne.

Avant de l'y conduire, on n'avait rien négligé qui pût servir à la fin proposée. Dès le matin, Jean Beaupère, le plus habile et le plus considérable des docteurs, le bras droit de Tévèque, Tétait venu trouver à la prison pour lui annoncer la cérémonie préparée. Il lui dit que, si elle était bonne chrétienne, elle déclarerait s'en remettre de tout en l'ordonnance de notre sainte mère l'Eglise : et, de quelque manière qu'il lui ait présenté la chose, il prétendit, au jugement de réhabilitation , qu'elle promit de le faire. Nicolas Loyseleur vint ensuite : il lui avait été donné à titre de conseil; et sur le lieu même de la cérémonie, comme on avait placé Jeanne au seuil d'une petite porte, avant de la faire monter sur l'échafaud, il était près d'elle, l'exhortant de toute sa force à faire ce qu'on lui demanderait, et l'assurant qu'il ne lui arriverait rien de mal, qu'elle serait remise à l'Église. C'est ainsi préparée qu'elle arriva sur l'échafaud, où un prédicateur de grand renom, Guillaume Erard, devait porter le dernier coup.

Il prêcha sur ce texte de saint Jean : « La branche ne peut produire de fruit elle-même, si elle ne demeure sur la vigne. » Et il exposa avec ampleur comment tous les catholiques doivent demeurer sur la vraie vigne de notre sainte mère l'Église, que la main de Jésus-Christ a plantée; montrant que Jeanne, par ses erreurs et par ses crimes, s'était séparée de l'unité de l'Église, et avait, de mille sortes, scandalisé le peuple chrétien. Au milieu de cette longue diatribe, qui se résumait en ces mots : sorcière, hérétique, schismatique, le prédicateur, entraîné par son ardeur : « O France ! s'ccriat-il, tu es bien abusée ! Tu as toujours été la chambre (maison) très-chrétienne ; et Charles, qui se dit roi et de toi gouverneur, s'est adhéré comme hérétique et schismatique (tel est-il) aux paroles et aux faits d'une femme inutile, difïaniée et de tout déshonneur pleine; et non pas lui seulement, mais tout le clergé de son obéissance et seigneurie, par lequel elle a été examinée et non reprise, comme elle a dit. » Puis, se tournant vers Jeanne , et, pour donner plus de force à l'apostrophe, l'interpellant de la main : « C'est à toi, Jeanne, à qui je parle, et te dis que ton roi est hérétique et schismatique. »

Jeanne avait accepté toutes ces injures pour elle ; mais, entendant qu'elles

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montaient jusqu'au roi : « Par ma foi! sire, dit-elle, révérence gardée, je

Fig. 141. — Vue de l'abbaye de Saint-Ouen , à Rouen. D'.iprès le Momislicon gallicanum. L'emplacement du cimetière de l'abbaye oii Jeanne fit abjuraûon restait inconnu; il a été découvert par l'abbé Cochet, de regrettée mémoire, en mars 1S71. C'est vers l'endroit placé entre les lettres A et S, près de l'église Saint-Ouen, que, dans la matinée du 24 mai 1431, Jeanne, épuisée par la lutte, et comme étourdie par des voix de toutes sortes, conseils, menaces, prières, fit abjuration publi.^ue d'erreurs don elle était innocente. Nous la verrons quatre jours après rétracter cette abjuration.

VOUS ose bien dire et jurer, sur peine de ma vie, que c'est le plus noble chrétien de tous les chrétiens, et, qui mieux, aime la foi et 1" Église.

— Fais-la taire, •>• dit à l'huissier le prédicateur, mal content de son interpellation.

Il reprit son discours, et. à la lin, s'adressant à elle sur un ton plus adouci :

« Voici, dit-il, messeigneurs les juges qui, plusieurs fois, vous ont sommée et requise de soumettre tous vos faits et dits à notre sainte mère r Église, vous montrant qu'en vos dits et faits étaient plusieurs choses lesquelles, comme il semblait aux clercs, n'étaient bonnes à dire et à soutenir. »

Il s'attendait sans doute au dénoùment dont l'avait pu flatter Jean Beaupère. Jeanne dit : " Je vous répondrai. » Et, vraiment inspirée : « Quanta la soumission à l'Église, je leur ai répondu. Je leur ai dit en ce point, que toutes les choses que j'ai faites ou que j'ai dites soient envoyées à Rome, devers notre saint-père le pape, auquel, et à Dieu premier, je me rapporte; et quant aux dits et faits que j'ai faits, je les ai faits de par Dieu. » Elle ajouta que de ces faits et dits, elle ne chargeait personne, ni son roi, ni aucun autre, et que s'il y avait quelque faute, c'est à elle et non à un autre qu'il la fallait rapporter.

On lui demanda si elle ne voulait pas révoquer ceux de ses faits ou de ses ditsqui étaient réprouvés par les clercs, elle répondit: « Je m'en rapporte à Dieu et à notre saint-père le pape. »

Cette scène, où les juges avaient cherché la glorification publique de leur procès, allait tourner à leur confusion. Comment accuser de ne point se soumettre à l'Église celle qui s'en rapportait au pape? Ne pouvait-on pas, avec bien plus de raison, accuser de mépris pour l'autorité de l'Église ceux qui ne tenaient aucun compte de cet appel fait à son chef? Les juges embarrassés représentèrent « qu'on ne pouvait pas aller quérir notre saint père si loin; que les ordinaires étaient juges chacun dans leur diocèse; qu'il fallait qu'elle s'en rapportât à notre sainte mère l'Église ainsi entendue, et qu'elle tint ce que les clercs et les gens en ce se connaissant en disaient et avaient diterminé de ses dits et de ses faits. »

Tous les voiles tombaient donc : l'Église, c'étaient ses juges; c'est à l'ennemi qu'elle avait eu mission de combattre et de chasser de F'rance que l'on voulait que, sous peine de schisme et d'hérésie, elle s'en remît de la vérité de sa mission. Il fallait bien conclure. Érard prit la cédule où étaient énumérées les diverses choses dont on l'accusait, et la somma de les abjurer.

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Mais qu'était-ce qu'abjurer? elle n'en savait rien, ni surtout combien ce qu'on lui présentait comme moyen de salut offrait de périls Elle demanda donc ce que cela voulait dire, et l'huissier Massieu , chargé par Érard de le lui expliquer, en profita pour luidireà quoi elle s'exposait si elle revenait jamais sur le désaveu qu'on aurait obtenu d'elle. Elle suivit son conseil, et dit à haute voix : « Je m'en rapporte à l'Eglise universelle si je dois abjurer ou non. — Tu les abjureras présentement ou tu seras arse (brûlée) aujourd'hui même, » s'écria Erard furieux.

N. Loyseleur, qui ne l'avait point quittée, lui répétait : » Faites ce que je vous ai dit; reprenez l'habit de femme. » Tout le monde la pressait : « Faites ce qui vous est conseillé. Voulez-vous vous faire mourir? )> Et les juges eux-mêmes prenaient le langage de la compassion : « Jeanne, nous avons tant pitié de vous! Il faut que vous retranchiez ce que vous avez dit, ou que nous vous livrions à la justice séculière. » Jeanne protestait toujours qu'elle n'avait rien fait de mal , qu'elle croyait aux douze articles de foi et aux commandements de Dieu , disant de plus qu'elle s'en référait à la cour de Rome et croyait ce que la cour croyait. Et comme on insistait : — « Vous vous donnez bien du mal pour me séduire, )■ ajoutait-elle.

Cependant l'évêque, a3'ant par trois fois inutilement renouvelé ses sommations, commença à lire la sentence. L'heure était redoutable : et qui s'étonnera qu'une pauvre fille y succombe? Epuisée par la lutte et comme étourdie par ces voix de toutes sortes, conseils, menaces, prières, elle tombe tout à coup, dans ce silence imposant où il semble que tout le monde l'abandonne, devant le juge qui la condamne et le bourreau qui l'attend. Elle cède; elle dit : « Je me soumets à l'Eglise; » et elle priait encore saint Michel de l'aider et de la conseiller. On se hâta de prendre acte de sa soumission en forme authentique. Ce long débat , et plus encore la lutte intérieure qu'elle avait dû soutenir, avaient brisé tout ressort en elle. L'huissier Massieu lui lisait la formule, et elle la redisait après lui, comme sans savoir ce que cela voulait dire; elle souriait en répétant les mots, si bien que plusieurs croyaient qu'elle se moquait.

La formule d'abjuration, telle qu'elle est au procès, donnait pleine satisfaction aux juges. Jeanne contre-signait les douze articles et les plus violentes qualifications de l'accusateur. Elle confessait qu'elle avait très-grièvement

péché en feignant mensongèrement « avoir eu des révélations et apparitions de par Dieu, en séduisant les autres, en faisant superstitieuses divinations, en blasphémant Dieu et ses saints^ » qu'elle avait transgressé la loi divine, la sainte Écriture et les canons « en portant habit dissolu , difforme et déshonnête contre la décence de nature, et cheveux rognés en rond en guise d'homme contre toute honnêteté du sexe defemnie; » en portant les armes, « en désirant crueusement (cruellement' effusion de sang humain; » en disant qu'elle avait fait tout cela par commandement de Dieu , et qu'elle avait bien fait; " en méprisant Dieu et ses sacrements-, » en faisant sédition, idolâtrant et invoquant les mauvais esprits. Elle confessait de plus qu'elle avait été schismatique et par plusieurs manières avait erré dans la foi. Lesquels crimes et erreurs elle abjurait, se soumettant à la correction de l'Eglise et à bonne justice, et promettant à saint Pierre et au pape, comme à l'évêque et aux juges présents, de n'y plus retomber.

Cette formule, qui figure au procès et en français et en latin, a pourtant contre elle des difficultés assez graves. C'est qu'elle est très-longue (nous l'avons considérablement abrégée}, et, au témoignage de tous ceux qui l'ont vue et entendue, la formule lue à Jeanne était fort courte. Elle dura à peu près comme un Pater iiostcr, dit Pierre Miget ; et elle fut lue deux fois, Jeanne répétant les mots après Massieu. Elle avait six lignes de grosse écriture, dit le greffier Taquel , qui était proche; six ou sept lignes, disent J. Monnet et G. de la Chambre; et ce dernier ajoute qu'il était assez près pour en voir les mots. Mais on n'a pas seulement le témoignage de ceux qui l'ont vue ou entendue, on a la parole de celui qui l'a lue à Jeanne. Massieu déclare « que la formule contenait huit lignes au plus, et fju'il sait fermement que ce n'est pas celle dont il est parlé au procès; que la formule insérée au procès n'est pas celle qu'il a lue lui-même et que Jeanne a signée. »

Il n'est pas impossible, en effet, qu'en vue de l'accusation, on ait dressé cette longue formule qui la résume et la sanctionne. Mais il n'est pas invraisemblable non plus qu'en vue de l'accusée et de ce qu'on voulait obtenir d'elle, on en ait fait une autre moins susceptible de provoquer la révolte de sa conscience. Le procès- verbal a-t-il faussement donné, avec son signe et son nom, une pièce qu'elle n'a pas signée, ou comment a-t-elle signé un

Fig. 142. — Eglise de l'abbaye de Jumiége», xu'- et xm'^ siècle. Élat des ruine» en 1620, daprês les Vuyagcs dans l'ancienne France, par J. Taylor. — Nicolas le Roux, abbé de Jumiéges, assista au procès de condamnation Je la Pucelle et à la scène d'ah)uration.

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pièce qu'on ne lui a pas lue? Le faux n'étant guère supposable avec la connivence du greffier, on doit le chercher-dans une substitution d'une autre sorte, et l'on en peut trouver la trace dans un témoignage recueilli au procès de réhabilitation. Si l'on en croit Haimond de Macy, qui était là, un Anglais, le secrétaire du roi d'Angleterre, Jean Calot, serait venu ici en aide aux juges. Dès que Jeanne eut cédé, dit le témoin, il tira de sa manche un petit papier qu'il lui donna à signer, et ce fut lui qui, mal content du signe qu'elle y avait tracé, lui tint la main et la guida pour qu'elle y mît en toutes lettres son nom.

Une chose pressait encore les juges d'abréger la scène : c'est qu'elle était fort mal goûtée des Anglais. Les Anglais croyaient toucher au terme de ce procès, dont les longueurs suspendaient tout pour eux : car, tant que Jeanne vivait, ils n'osaient, on l'a vu, rien entreprendre. Ils étaient venus, sûrs de la ressaisir enfin : puisque, si elle s'obstinait, comme on devait s'y attendre, la sentence la livrait au bras séculier, et le bourreau était là. Ils ne comprenaient donc rien aux efforts des juges pour obtenir qu'elle abjurtu, et plus d'une fois ceux-ci furent interrompus par des murmures. Mais, quand on vit qu'ils avaient réussi , la fureur fut au comble : on leur jeta des pierres; un chapelain du cardinal de Winchester, qui se trouvait auprès de l'évéque, l'appela traître. — » Vous avez menti, » dit l'évéque.

L'évèque avait raison : le chapelain avait menti.

Pour rendre à l'Angleterre l'autorité qu'elle avait perdue, il ne suffisait pas de brûler Jeanne , comme le croyait cette soldatesque superstitieuse qui ajournait jusqu'à sa mort toute espérance de la victoire. C'était peu que de la faire mourir, si l'on ne frappait d'abord sa mission. Or, pour l'atteindre, rien de sûr, nous l'avons dit , que son propre désaveu. Il le fallait avoir à tout prix, dût-on l'acheter pour le moment par la grâce de la vie. D'ailleurs, l'abjuration acquise, la grâce était facilement révocable. La fermeté avec laquelle Jeanne avait, pendant près de deux ans, soutenu devant ses juges la vérité de sa mission, marquait assez comme elle en était convaincue : et ces convictions ne se perdent pas dans un moment d'étourdissement, de lassitude ou même de faiblesse. De plus, elle n'avait pas seulement renoncé à ses idées, elle avait renoncé à son habit d'homme. Or il y avait un mo3ren infaillible de lui faire reprendre cet habit : c'était, au pis aller, de

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ne point lui en laisser d'autre. Il n'en fallait pas plus pour qu'elle devînt relapse. L'évèque de Beauvais savait donc bien ce qu'il faisait; et le cardinal de Winchester ne l'ignorait pas non plus, sans doute. Il impcsa durement silence à son chapelain, et quand l'évèque, après l'abjuration, prit son avis sur ce qu'il fallait faire : <f L'admettre à la pénitence, » dit le cardinal.

L'évèque prononça donc la sentence.

Après avoir rappelé son devoir de pasteur et résumé tout le procès , il énumérait les crimes déjà vus dans la formule d'abjuration prêtée à Jeanne, et l'en déclarait coupable; mais, considérant qu'à la suite de tant d'avertissenients charitables elle était rentrée au sein de l'Eglise et avait publiquement abjuré ses erreurs, il l'absolvait de l'excommunication. Toutefois, comme elle avait péché contre Dieu et l'Église, pour sa salutaire pénitence il la condamnait à la prison perpétuelle, au k pain de douleur et à l'eau d'angoisse, » afin qu'elle y apprît à pleurer ses fautes et à ne plus les commettre.

Jeanne , absoute de l'excommunication , aurait bien pu espérer sa mise en liberté. C'est par là qu'on avait tenté de la séduire : Érard lui avait dit qu'en abjurant elle serait délivrée de prison. Condamnée à la prison par forme de pénitence, elle devait compter au moins n'en avoir pas d'autre que celle de l'Église. C'était de droit, tout le monde s'y attendait. Plusieurs en parlèrent à l'évèque; et Jeanne elle-même, comme Loyseleur la félicitait, '< d'avoir fait une bonne journée, n Jeanne disait à ceux qui l'entouraient : « Or çà, entre vous, gens d'Église, menez-moi en vos prisons , et que je ne sois plus en la main des Anglais. » Mais l'évèque dit : « Menez-la où vous l'avez prise. « — Pouvait-il la renvoyer ailleurs? Jeanne était aux Anglais : ils avaient fait leurs conditions en la livrant à l'évèque. Ils ne la lui avaient donnée que pour la juger, condamnée ou non, elle retombait en leur puissance. Mais c'était à l'évèque de ne point accepter des conditions qui dénaturaient le caractère de la peine et ne laissaient à son jugement de force que pour la mort; c'était à lui de ne pas tromper sa victime sur les suites de la soumission qu'il avait tant tra\aillé à lui surprendre. En la remettant aux Anglais, il s'avouait leur complice : il rendait infaillible cette parole d'un docteur à Warwick , comme il se plaignait que le roi était mal servi et que Jeanne échappait : « Sire, n'ayez cure, nous la rattraperons bien. »

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