ROUEN. — LE SUPPLICE
de succès, la signature d'un greffier qui n'y était pas? C'est un procès- verbal ' comme l'eût été celui du procès tout entier, si la volonté de l'évèque n'avait échoué contre l'honnêteté des greffiers, et aussi., il le faut dire, contre le ferme esprit de Jeanne. Mais cette fois Jeanne était morte, et on se passa des greffiers ! On a donc le droit de le récuser en tant qu'il peut invalider les résultatsdu procèsofficiel .'juridiquement , il estnul ^ historiquement, suspect. Détruire la foi en la mission de Jeanne, c'était tout l'objet du procès : si on l'avait pu faire par un acte authentique, l'évèque de Beauvais était trop habile homme pour le faire par une pièce qui se produit avec tous les signes de la clandestinité.
La forme seule de cette addition au procès-verbal la frappe donc d'un entier discrédit. Toutefois, nous ne prétendons pas qu'elle doive passer sans qu'on y regarde davantage. L'interrogatoire est un fait avéré, et les témoignages qu'on y a recueillis après coup ne sont pas tous à la charge de Jeanne. Qu'en résulte-t-il en effet? Qu'elle a faussement inventé ses visions ? Non. Elle explique l'allégorie par laquelle elle avait répondu sur un point qu'elle ne voulait pas, qu'elle déclarait hautement ne pas vouloir révéler, le signe du roi. Quant à ses voix, elle les afiirme. Elle a vu de ses yeux, elle a ouï de ses oreilles: tous les témoins sont d'accord pour certifier cette solennelle déclaration; et les juges ne les contestent pas davantage, puisqu'ils s'appuient de leurs révélations mêmes pour les déclarer mensongères et décider Jeanne à les renier, comme des inspirations du malin esprit.
C'est ici leur triomphe-, mais c'est aussi le côté suspect du document dressé en vue de l'établir. Et pourtant, sans vouloir accepter tout ce qu'on y trouve sur cette défaillance de la foi de Jeanne en ses voix , on peut hésiter à déclarer le fait sans le moindre fondement. L'attaque des juges fut fort habile : ils ne prétendent plus accuser Jeannne elle-même de mensonge dans ce qu'elle disait de ses révélations : sa conscience se serait soulevée contre une affirmation dont elle eût senti la fausseté au fond de son âme. Ils acceptent ces apparitions comme réelles-, seulement ils les accusent d'être trompeuses. Ses voix lui ont parlé, mais elles lui ont menti; et ils allèguent ses propres déclarations , opposant la réalité à ses espérances -, à la délivrance qu'elles lui avaient prédite, la mort qui est là. Jeanne a-t-elle résisté à cette épreuve, et, si elle n'est point allés jusqu'au reniement , n'a-t-elle pas été au
^^^oins jusqu'au doute? Nous ne voulons pas l'iiflirmer; mais ce qui bien plus sûrement que les témoignages du document suspect nous porterait à le croire, c'est la douleuretl'amertumïdeses derniers moments. Elle est comme seule, et elle cherche des appuis parmi ceux mêmes qui lui ont ravi ses conseils : « Maître Pierre, dit-elle à P. Maurice, où serai-je ce soir ? — N'avezvous pas bonne espérance en Dieu? dit le docteur. — Oh! oui; et par la grâce de Dieu je serai en paradis, w
Laissée seule avec Martin Ladvenu, elle se confessa et demanda la communion. Mais pouvait-il donner la communion à une femme qui allait être publiquement excommuniée? Le cas méritait d'être soumis à l'évêque. Ladvenu envoya Thuissier ALissieu lui dire que Jeanne s'était confessée, et qu'elle demandait à recevoir Feucharistie. L'évêque en conféra avec plusieurs; après quoi il répondit à Massieu : « Allez dire au frère Martin de lui donner Feucharistie et tout ce qu'elle demandera. >>
L'eucharistie lui fut apportée sans aucun appareil , sur la patène simplement recouverte du linge du calice , sans lumière , sans escorte , sans surplis , sans étole. Frère Martin en fut scandalisé; il envoya chercher une étole et de la lumière; mais ce qui suppléait à l'absence de toute cérémonie, c'était la vive piété de Jeanne, qui reçut son Sauveur avec une telle dévotion et une si grande abondance de larmes, que le frère renonce à le décrire.
LA PLACE DL V I L L X - M A RCH li.
Vers neuf heures, Jeanne , qui avait repris l'habit de femme, sortit de prison pour se rendre à la place du Vieux-Marché. Elle allait au jugement, mais c'était à la mort , et tout l'annonçait dans l'appareil dont elle était environnée. Sa sentence était d'avance écrite sur son front : elle était coilTée d'une mitre où on lisait ces mots : Hérétique ^ relapse , apostate , idolâtre. Septàhuitcentshommes marchaient autour d'elle portant glaives et bâtons, « tellement qu'il n'y avoit homme qui fût assez hardi déparier à elle, excepté frère Martin Ladvenu et maître Jean Massieu » (le confesseur et l'huissier). Jeanne ne cherchait point à contenir sa douleur. Elle pleurait.... larmes respectables , qui ne trahissaient pas la sainteté de sa cause : en montrant
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