‹ Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 46 sur 110 · ROUEN. — 1,E SUPPLICE · texte numérisé non relu

ROUEN. — 1,E SUPPLICE

7 juin, le neuvième jour après la mort de Jeanne, information qui figure à la suite du procès, écrite de la même main que le procès lui-même, mais sans signature.

D'après les témoignages produits dans cette prétendue enquête , le jour de l'exécution, Pierre Maurice, qui avait témoigné de l'intérêt pour Jeanne, et Nicolas Loyseleur, qui avait gagné sa confiance pour la trahir, étaient venus dès la première heure à la prison, sous le prétexte de l'exhorter et de la faire penser à son salut. Ils la pressèrent de dire la vérité sur ses apparitions , et notamment sur Tange qui avait apporté au roi une couronne. Elle dit que l'ange, c'était elle , et la couronne, la promesse du couronnement qu'elle apportait au roi en s'engageant à le faire couronner. Quant à ses apparitions, elle les affirmait. Sous quelle forme lui venaient-elles? Elle ne le déterminait pas proprement. Mais elle a vu deses3'eux, elle a entendu de ses oreilles; et comme Pierre Maurice lui faisait observer que souvent, au bruit des cloches, on croit entendre et comprendre certaines paroles, elle rejeta l'explication et dit qu'elle avait réellement entendu ces voix. Il y avait un fait d'ailleurs qu'on ne cherchait point à contester, et dont on voulait s'appuyer pour ébranler la confiancede Jeanne en ses visions : c'est qu'elles lui avaient promis sa délivrance, et Jeanne allait mourir. Pierre Maurice lui rappela cette parole, et lui remontra qu'il apparaissait bien que c'étaient de mauvais esprits, puisqu'ils l'avaient trompée. — « Soient bons, soient mauvais esprits , dit Jeanne, ils me sont apparus. — Étaient-ils bons ou mauvais ? — Je ne sais, disait-elle, je m'en attends à ma mère l'Eglise, » ou bien encore, « à entre vous, qui êtes gens d'Église. »

Lorsque l'évêque arriva avec le vice-inquisiteur et plusieurs autres assesseurs, la victoire, selon ce même document, était donc déjà assurée. On a vu par la déposition de Jean Toutmouillé comme Jeanne l'accueillit. Ici , c'est l'évêque qui l'interpelle. Il place immédiatement la question sur le terrain où on avait bien compté la résoudre : « Or çà , Jeanne , dit-il , vous nous avez toujours dit que vos voix vous disaient que vous seriez délivrée, et vous voyez comme elles vous ont déçue ; dites-nous maintenant la vérité. » Jeanne répondit : « Vraiment , je vois bien qu'elles m'ont déçue. » Et elle ajouta même, selon un autre, que puisque les gens d'Église tenaient pour certain que ces apparitions venaient de mauvais esprits , elle croyait désor-

mais ce que crevaient les gens d'Église, et ne voulait plus ajouter foi à ces esprits. Jeanne abjurait donc de nouveau , mais il fallait rendre l'abjuration publique. Nicolas Loyseleur se chargea de l'y préparer. Pour ôter Terreur qu'elle avait contribué à répand;e, une chose, dit-il à Jeanne, lui restait à faire : c'était de déclarer publiquement qu'elle avait été trompée et qu'elle avait trompé le peuple, et d'en demander humblement pardon. Jeanne dit qu'elle le ferait volontiers, mais qu'elle n'espérait pas s'en souvenir quand il le faudrait au milieu du jugement public. Elle priait donc son confesseur de le lui remettre en mémoire. — Si elle ne le fait pas , ce sera la faute du confesseur.

A ces déclarations, l'un de ceux qui étaient là joint un récit qui les couronne et les complète. Frère Martin venait de confesser Jeanne. Au moment de lui donner la communion, tenant dans sas mains l'hostie sacrée, il lui dit : « Crovez-vous que c'est le corps de Jésus? — Oui, dit-elle, c'est lui seul qui me peut délivrer; je demande qu'il me soit donné. — Croyez- vous encore en ces voix ? — Je crois en Dieu seul et ne veux pas croire en ces voix, puisqu'elles m'ont trompée. »

Voilà dans leur ensemble les témoignages dont on a voulu faire comme un procès-verbal posthume de cette scène capitale. Les visions de Jeanne sont avouées, mais elles sont déclarées mensongères et par conséquent diaboliques. Désormais Jeanne refuse d'y croire, souscrivant à tout ce que les cens d'Église voudront en décider. Le triomphe de l'évèque est donc complet; il a regagné l'abjuration sans préjudice de la mort.

Mais quelle est la valeur de cette pièce : Pourquoi l'interrogatoire qu'elle révèle ne figure-t-il point à sa place dans la suite du procès-verbal? Et pourquoi , sous cette forme singulière d'un interrogatoire , non de l'accusée , mais des assesseurs transformés en témoins, n'est-il point cenifié par la signature des greffiers ? Avait-il si peu d'importance? Nul ne le croira; et l'évèque ne le croyait pas non plus, sans doute. Ce n'est pas sa faute si l'acte est dépourvu de cette attestation. Il voulut contraindre Manchon à le signer, bien que celui-ci n'eût point assisté à la scène. Manchon refusa. Mais Taquel y était ; et sa signature ne se trouve pas davantage au bas de la pièce. Qu'est-ce donc que ce procès- verbal rétrospectif que le greffier présent à l'acte n'a pas signé, et pour lequel on est réduit à réclamer, sans plus

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