‹ Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 74 sur 110 · TEXTE, TRADUCTION · texte numérisé non relu

TEXTE, TRADUCTION

La royne blanche comme ung lys La reine blanche comme un lis

Qui chantoit à voix de sereine , Qui chantait à voix de sirène,

Berthe au grant pie, Bietris, Ally», Berthe au grand pied, Béatrix, Alix,

Harembourges qui tint le Mayne , Eremburges qui tint le Maine,

Et Jehanne la bonne Lorraine Et Jeanne la bonne Lorraine

Qu'Angloys bruslerent à Rouen , Que les Anglais brûlèrent à Rouen ,

Où sont ils. Vierge souveraine ? Où sont-elles , Vierge souveraine.'

Mais où sont les neiges d'antan ? Mais où sont les neiges de l'an passé r

Mais l'image réelle de Jeanne, cette figure à la fois héro'ique et touchante, mélange charmant d'entrain guerrier, de charité compatissante, de gaieté naturelle et finement railleuse, et de piété céleste, tout cela s'altéra de bonne heure dans les esprits, et plus encore dans les esprits cultivés que dans Fimagination du peuple, demeuré, en dépit de tout, fidèle au souvenir confus de la vraie Jeanne. Les ornements banals d'une poésie de convention commencèrent, du vivant même de la Pucelle, à défigurer sa grandeur simple et sa sublimité na'ive. La poésie latine fut la première coupable. Toutefois, laissons en paix la médiocrité d'Antoine Astezan, qui versifiait en i53o la lettre adressée au duc de Milan par Perceval de Boulainvilliers. Un opuscule anonyme, transcrit à la suite du procès de réhabilitation et de la même main, dans le manuscrit latin 3970 à la bibliothèque nationale, et dont l'auteur, versificateur habile, avait probablement vu la Pucelle, nous offre un exemple de cette prétention mal raisonnée à l'élégance virgilienne, qui prépare déjà la métamorphose de la vierge de France en vulgaire héroïne de poème épique. Ecoutons un instant cet anonyme; ses vers latins ont après tout conservé une assez forte empreinte de vérité, et ils valent mieux sans aucun doute que beaucoup de vers français :

Annis nata novem simplex virguncula , patris, More loci, teneras pecudcs suscepit alendas. lUa, gregis custos, patriis erravit in agris Pastorum ritu; fugiens consortia quœque Humani generis, semper loca sola petebat. Non lupus insidias pecori, non latro paravit. Dum custodit oves, oculis manibusque levatis, Sœpius in cœlum prece sic orabat agresti : ■< O cives superi , pacem deposcite nobis

436 ÉCLAIRCISSF.MENTS.

•< A Christo Domino, necnon et gaudia cœli. »

Respicit Omnipotens dignissima vota precantis,

Tempore nec longo lapso, jam dicta Puella

Audivit vocem supero de cardine missam .

Regni stelliferi : « Salve, veneranda Johanna

" (Virginis id nomen fuerat\ magnalia crede

" Omnia posse Deum cœlum terramque regentcm.

" Hic te prœvidit pro libertate colenda

" Paceque. Francorum regum solabere mœstuni,

" Et regem, patria pulsum de sede, reduces.

" lUius antique populum relevabis ab hoste

<■ Oppressum, multis prius urbibus, ordine recto,

.< Régis in obsequium conductis atque receptis.

" Karolus ut superet , tu fundamenta locabis. ■■

Une simple petite fille, âgcc de neuf années, était chargée, selon la coutume du village, de mener paître les tendres agneaux de son père. Gardienne du troupeau, elle errait dans les champs paternels, selon l'usage des pasteurs. Fuyant toute rencontre avec le monde, elle cherchait toujours les endroits solitaires. Jamais le loup ne dressa d'embûches Ci son troupeau, ni le larron. Tandis qu'elle gardait ses brebis, les yeux et les mains levés au ciel, elle faisait souvent cette prière agreste : « O citoyens célestes, demandez pour nous la paix au Christ notre Seigneur, et aussi les joies du ciel. » Le Tout-Puissant jette un regard favorable sur les vœux très-méritoires de la suppliante, et après un petit espace , voici que la Pucelle entendit une voix qui partait du sommet le plus haut du royaume étoile : « Salut, « Jeanne, digne de vénération (Jeanne était le nom de la jeune vierge}, crois que tous les ■< prodiges sont possibles au Dieu qui régit le ciel et la terre. Il t'a vue et choisie d'avance « pour le culte de la liberté et de la paix. Tu consoleras l'affliction du royaume de France i< et tu feras remonter le roi sur le trône de ses ancêtres, d'où il a été chassé. Tu relèveras « son peuple écrasé par l'antique ennemi de la nation, après avoir d'abord, par une suite ■< logique de succès, ramené, fait recevoir un grand nombre de villes en son obéissance. •< Tu jetteras les fondements du triomphe futur de Charles. >■

C'est le même procédé qui fut appliqué un peu plus tard dans le poëmc •en quatre livres de Valerand ^'a^anius, natif d'Abbeville, et théologien de la faculté de Paris. « Il le composa, de son aveu, dit M. Quicherat, avec les pièces de l'un et de l'autre procès qu'il avait connus par le manuscrit de Saint- Victor. L'histoire y est en effet suivie très-exactement, et le poète ne s'est permis que des fictions conformes cà ce qu'on apprend par les interrogatoires de Jeanne. Toutefois, par l'expression et par la mise en scène, le sujet se trouve entièrement travesti, et l'on peut dire que l'exactitude des r^icherches se dérobe sans cesse sous l'emphase du rhétoricien. » Nous laisserons désormais de côté la poésie latine.

JEANNK D'ARC DANS LKS LETTRES.

Dans la poésie française nous notons dès le quinzième siècle, à côté du sentiment juste conservé par Martin le Franc, Villon et Martial d'Auvergne, une métamorphose du caractère de Jeanne, laquelle, jointe plus tard aux banalités épiques dont la poésie latine vient de nous offrir Texemple, forma cette Pucelle fausse qui usurpa la place de la vraie dans notre littérature au dix-septième siècle. Cette métamorphose dut en partie son origine à l'usurpation réelle de l'aventurière, qui soutint avec impudence durant plusieurs années le personnage de la libératrice et trompa, dit-on, jusqu'à

Fig. 2Î0. — La Pucelle, gravure sur bois tirée de la .\fer des Histoires. Lyon, Dupre', 1401, 2 vol. in-fol.

la famille de la Pucelle. Le caractère de la dame des Armoises se confondit malheureusement avec celui de Jeanne dans l'esprit d'un grand nombre de personnes, et de là vint la transformation en une sorte de virago chevaleresque de la vive et gaie, de l'énergique, mais aussi de l'humble et douce, de la bonne Pucelle de Domremy. On voit la confusion commencer dans quelques niéchants vers de l'historiographe officiel de Bourgogne, Georges Chastellain. qui eut le malheur dans sa Chronique, suivant l'exemple donné par son maître Philippe le Bon après le funeste

ECLAIRCISSEMENTS

événement de Compiègne, d'abandonner Jeanne aux Anglais. La méta-

Fig. 21 1. — Jeanne d'Arc, d'après une miniature du xvi« siècle, appartenant à .M. Jarry, à Orléans.

morphose du caractère de la Pucelle semble fort avancée dans le Séjour d'honneur d'Octavien de Saint-Gelais, composé en \-\^<).

Tantost aprcs en champ d'honeur paré

Et siège d'or tapissé de loucnge ,

Je vy ung roy glorieux, préparé,

Fulcy de paix , begnin, doulx comme ung

ange , Vaincu par mort; mais son bon bruyt ne

change.

C'estoit Charles, septiesme de ce nom , Qui tant voulut acroistre son renom Q.u'à luy reduyt Guyenne et Normandye ,

Quelque chose qu'Angloys ou Normant dye.

Près luy je vy, sur cheval fier marchant.

Femme qui fut d'harnoys luisant armée.

Pas ne sembloit escolier ou marchant;

Mais robuste, par prouesse affermée ;

Dont m'esbahis de voir femme fermée De si grant cueur, qui les gens incitoit Donner dedans et ung chascun citoyt

A guerroyer, comme si tous jours elle Tint en seurté les souldars soubz son aesle-

Pas n'eut quenoille attachée au costé,

.Mais espée poignante et deffensible ;

Fuyant repos et longue oysiveté , Où voulentiers cueur de femme est duysible. A autre affaire elle n'est entendible Qu'ordonner gens, pour batailles mouvoir.

Dont je congneu que c'estoit, pour tout voir, Selon sa geste et manière approuvée.

TRADUCTION

Tantôt après en un champ paré d'honneur , Et sur un siège d'or tapissé de louange, Je vis un roi glorieux, là disposé, Appuyé sur la paix, bénin, doux comme un

ange.

Vaincu par la mort ; mais sa bonne renommée ne change pas pour cela.

C'était Charles, septième de ce nom, Qui voulut tant accroître son renom Qu'à son obéissance réduisit Guyenne et

Normandie , Quelque chose qu'Anglais ou Normand dît.

Près de lui je vis, sur un cheval marchant

fièrement, Une femme qui était d'un harnais luisant armée.

Elle ne ressemblait pas à un écolier ou à un

marchand ; Mais elle était robuste et par prouesse endurcie ; Je m'ébahis de voir une femme affermie Et d'un si grand cœur, qui les gens incitait A donner sur l'ennemi et un chacun poussait A guerroyer, comme si toujours elle Tenait en sûreté les soldats sous son aile.

Elle n'avait pas une quenouille attachée au côté ,

Mais une épée bonne pour piquer et se défendre ;

Fuyant le repos et la longue oisiveté

Où volontiers cœur de femme se complaît.

Elle n'entend à autre affaire

Qu'à disposer ses gens et mouvoir ses bataillons.

D'où je connus que c'était , en toute vérité ,

Selon son histoire et sa manière d'être authentique,

La Pucelle, par miracle suscitée.

La Pucelle, par miracle trouvée.

Cette même métamorphose du caractère de Jeanne, qui, de plus, durant le siècle suivant, fut fardé du coloris classique et mythologique dont usèrent et abusèrent les hommes de la Renaissance, nous apparaît comme tristement achevée dans un grand nombre de pièces du Recueil publié par les soins de Charles du Lj's « de plusieurs inscriptions composées par diverses personnes pour estre mises tant sous l'Image de la Croix et de la Vierge Marie, que sous les statues du roy Charles VII et de la Pucelle de France, qui sont eslevées sur le Pont de la ville d'Orléans dès l'an

ECLAIRCISSEMENTS

TkLlS JR ARMA FVIT BELLACI SCHEMATE VIRGO.

Tunnaîc audentesffnUi:si taie tenehat^ Palladium titubaiisTroia^^ercnnis erat.

Fis. -'-• — '-^ Pucellc, gravure sur cuivre de Léonard Gaultier, datée de iiii2. Tirée du Recueil de Charles du Lys; Paris, Edme Martin, 1628, in-4''. — On lit autour de la gravure des légendes latines qui signifient : • Jeanne d'Arc, vulgairement appelée la Pucelle d'Orléans. — Telle se précipite au combat cette vierge dans cet appareil guerrier. — Combattez, vaillants Français; si Troie chancelante avait eu un pareil Palladium, elle aurait éternellement subsisté. »

MCCCCLVIII. » Voici, entre autres, une épigramme bien ridicule de Malherbe :

L'ennemy tous droits violant, Belle Amazone en vous bruslant , Témoigna son ame perfide;

Mais le destin n'eut point de tort Celle qui vivait comme Alcide, Devoit mourir comme il est mort.

JEANNE n'ARC DANS LES LETTRES

Fig. 21 3. — La Pucelle, gravure de Charles David, communiquée par M.BoucherdeMolandon, à Orléans, XVII* siècle. La gravure est accompagnée des vers de Malherbe cités à la page précédente, et qui caraclérisent bien le dix-septième siècle.

JEANNE d'arc. III. — 56

44» ECLAIRCISSEMENTS

Le même recueil nous fournit encore un huitain signé « Malherbe, >- plus raisonnable que le sixain, et qui, s'il l'a précédé dans la réalité comme il le précède dans le livre, aurait bien dû rcmpccher de se produire. Voici ce huitain :

Passans, vous trouvez à redire La raison qui vous doit suffire ,

Qu'on ne void icy rien gravé C'est qu'en un miracle si haut,

De l'acte le plus relevé II est meilleur de ne rien dire,

Que jamais l'histoire ayt fait lire ; Que ne dire pas ce qu'il faut.

Nous relevons dans le recueil de Charles du Lys un quatrain de mademoiselle de Gournay :

Pourquoy portes-tu, je te prie. Cet œil mignarde ma patrie.

L'œil doux, et le bras foudroyant? Ce bras chasse l'Anglois fuyant.

M. Quicherat cite et admire dans ses Aperçus nouveaux unj autre version de ce quatrain, qui semble en effet préférable. Cette seconde version faite , selon le savant éditeur, pour un portrait figurant dans la galerie du cardinal de Richelieu, est un heureux remaniement de la première :

Peux-tu bien accorder, vierge du ciel chérie, Cet oeil plein de douceur et ce glaive irrité? — Mon regard attendri caresse ma patrie Et ce glaive en fureur lui rend sa liberté '.

Nous empruntons enfin au mènie recueil une petite pièce qui, surtout par comparaison, nous semble d'un sentiment juste et d'une expression naturelle et forte. Elle est signée « le Clerc, sieur de la Forest : »

Dieu s'est servy de moy, qui n'estois que Bergère Pour restablir Testât de la France abbatu, Plustost que d'une main furieuse et guerrière, Pour monstrer que par moy luy seul a combatu.

1 Dans les notes de leur troisième édition de Tallemant des Réaus, .M.M. de Montmcrquc et P. Paris donnent une version un peu différente :

Peux-tu bien accorder, vierge du ciel chérie, La Douceur de mes yeux caresse ma patrie

La douceur de tes yeux et ce glaive irrité ? Et ce glaive en fureur lui rend sa liberté.

C'est à l'obligeance de M. de Bouteiller que nous devons, entre autres communications, celle du recueil de Charles du Lys, où il nous a signalé la première version du quatrain de mademoiselle de Gournay.

La transformation née du caractère de la dame des Armoises, si mal à propos attribué à la vierge de Doniremy, et couvert au s;izième siècle d'un vernis classique et m3fthologique; celle que la banalité de l'époque fausse-

Fig. 214. — Frontispice du poëme de Cluipelain : /,ii Pucclle. un la France délivrée. In-12, Paris, Auguste Courbé, i656. — La Pucelle relève la France aflaissée, les léopards et les vaissaux anglais prennent la fuite; deux anges tenant l'un une couronne, l'autre deux fleurs de lis, reproduisent, avec l'é pée de la Pucelle, la disposition des pièces de ses armes.

ment virgilicnne avait dès le principe produite, comme nous l'avons vu, dans la poésie latine : ces deu.\ métamorphoses s'unirent de façon à n'en plus faire qu'une, et en y joignant une mauvaise imitation du Tasse et de l'école chevaleresque italienne , en recouvrant le tout d'un style sérieuse-

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