‹ Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 76 sur 110 · THEATRE · texte numérisé non relu

THEATRE

Si la poésie a devance le théâtre pour célébrer la gloire de la Puccllc, c'a été de peu d'années. Le Mistère du siège d'Orléans, sous sa forme primitive, paraît avoir été représenté publiquement, au jour anniversaire de la délivrance de cette ville, dès 1435. Il le fut encore en i43(). Mais la rédaction que nous possédons, et où se décèlent les mains de divers auteurs n'écrivant pas tous à la même époque , cette rédaction singulièrement accrue et amplifiée , paraît se rapporter à une représentation que l'on a fixée par des raisons ingénieuses à l'an 1456 '-. Ce mystère est donc le résultat d'une collaboration successive et anonyme. Comme la rubrique le dit elle-même, c'est une compilation, destinée à rendre plus pompeuse la fête annuelle qui se célébrait et se célèbre encore aujourd'hui à Orléans. Il y fut représenté sous diverses formes , plus ou moins amples, et à divers intervalles, dans le second tiers du quinzième siècle. Comme dans la plupart des mystères de la même époque, l'art, sans être tout à fait absent peut-être, n'apparaît que faiblement dans cette chronique ou mémorial dialogué de vingt mille cinq cent vingt- neuf vers. Le style et la diction y sont plus mauvais que dans beaucoup d'autres. Mais on y sent ce souffle de l'enthousiasme contemporain, cette impression de vérité, que la représentation rendait plus vive encore, et que, comme nous l'avons dit, rien ne remplace en ce qui concerne Jeanne. C'est bien la vraie Pucelle, l'authentique vierge de France que le mystère met en scène, depuis le moment où elle y paraît pour la première fois, quelque peu après le sept millième vers, et où elle y reçoit les ordres de Dieu par la voix de l'archange, jusqu'à son glorieux retour dans Orléans après la victoire de Patay, qui termine la pièce. La vérité historique et théologique est fidèlement gardée en ce qui est des causes et des circonstances de sa mission. Le roi Charles VII y est repré-

1 Nous pouvions moins encore songera ûtre complet pour le theâire que pour la poésie e'pique ou lyrique. Nous nous sommes attaché à donner des spécimens pris, par ordre chronologique, dans les divers genres par lesquels a passé le drame, depuis les mystères jusqu'à nos jours. — 11 est clair que surtout pour les écrivains de nos jours, nos omissions n'impliquent rien autre chose que l'impossibililé de tout voir et la nécessité de nous borner.

2 Etude sur le mystère du siège d'Orléans, etc., par H. Tivier. Paris, Ernest Thorin, iXbS. Le chapitre IV de cette étude est consacré à une comparaison des diffcrciils poèmes composes en l'honneur de Jeanne d'Arc dont nous avons profité.

ECLAIRCISSEMENTS

sente implorant le secours de Dieu, mais prêt, si telle est la volonté du Ciel, à cesser la lutte , et désespérant de la pouvoir continuer après la chute d'Orléans :

Plus n'ay d'espoir que à Orléans ; Or n'y sçay plus que confort querrc Je voy, par fortune de guerre,

Et suffisant de la tenir.

Je vueil delesser le pays Et me consent estre desmis, Vray Dieu, se c'est vostre plaisir.

TRADUCTION

Je n'ai plus d'espoirquesur la ville d'Orléans; Or je ne sais plus quel secours chercher Je vais, — telle est la fortune présente de la

guerre , — Lequel soit suffisant pour soutenir cette ville. Je veux abandonner le pays Et je consens à perdre le trône Vrai Dieu, si c'est votre plaisir.

Notre-Dame prie son Fils d'exaucer la prière du roi :

Qui est vray roy des crestiens Et sur tous les rois parmanant,

Esleu par la vostre clémence...

O mon filz ! doulcement vous prie Que ce fait vous ne souffrez mie, De nostre bon roy crestien , Que perde ainsi la seigneurie De France et noble monarchie Qui est si noble terrien.

C'est le royaume ' qui tout soustient Crcstienté et la maintient , Par la vostre divine essence, Ne autre n'y doit avoir rien :

Au roy Charles luy appartient.

Qu'il est droit héritier de France.

Qui est vrai roi des chrétiens

Et pour être au-dessus de tous les rois élevé de façon permanente,

A été élu par votre clémence...

O mon fils! doucement je vous prie

Que ce fait vous ne souffriez pas.

Au sujet de notre bon roi chrétien,

Qu'il perde ainsi la seigneurie

De France et la noble monarchie

Qui est si noble territoire.

C'est le royaume qui entièrement soutient

Chrétienté et qui la maintient.

Non, par votre divine essence !

Nul autre n'y doit avoir rien :

C'est au roi Charles que ce royaume appartient ,

Puisqu'il est légitime héritier Je France.

Saint Euverte et saint Aignan, anciens évèques d'Orléans, prient powr la ville qui fut le théâtre de leurs travaux apostoliques. Dieu déclare que les malheurs des Français sont le juste châtiment des péchés commis par toutes les classes de la nation, mais il cède en ces termes aux prières redoublées de sa Mère et des deux saints :

Ma mère et vousj met bons amis,

Vueil entendre à vostre requeste.

Combien les avoye permis

A malédiction céieste ,

Pour leur vie faUlse et deshonneste,

Et François principalement ; Et vUeil que on les admoneste Que pugniz seront grandement.

Ma mère et VOUS, mes bons amis.

Je veux vous accorder votre requête

Quoique je les eiisse abandonnés

A la malédiction céleste ,

A cause de leur vie pleine de fausseté et

malhonnête, Et les Français principalement ; Et je veux qu'on les avertisse Que pUnis seront grandement.

l Prononcez riiumc.

Le royaulme je recouvreray Au roy Charles par sa prière, Et en honneur l'exauceray, Que tout temps en sera mémoire,

Sans que François ayent la gloire

De l'avoir par eulx recouvert,

Ne leur en doriray la victoire ;

On le verra à descouvert.

Michel ange, entend à moy :

Je vueil par toy faire messaige,

Pour subvenir au desarroy

De France , le noble heritaige.

En Barois yras en voyaige.

Et feras ce que je te dy.

Au plus près d'un petit villaige

Lequel est nommé Dompremy,

Qui est situé en la terre

Et seigneurie de Vaucoleur,

Là trouverras, sans plus enquerre,

Une pucelle par honneur.

Est en elle toute doulceur.

Bonne est et juste et innocente,

Qui m'ayme du parfont du'cueur,

Honneste, saige et bien prudente.

Tu luy diras que je luy mande

Qu'en elle sera ma vertu :

Je vueil que par elle on entende

L'orgueil des François abatu,

Et que je me suis consentu

Recouvrer le royaulme de France ;

Par elle sera debatu

Contre les Anglois par oultrance.

Premièrement, tu luy diras

Que par elle vueil qu'i soit fait,

Et de par moy luy commandras

Qu'i soit acomply et parfait.

Sy est qu'elle voise de fait

Pour lever le siège d'Orléans ,

Chasser les Anglois à destroit,

Sy ne s'en vont incontinant.

Puis après, elle le menra.

Le roy Charles, sacrer à Rains.

De par moy elle acomplira

Et en parviendra à ces fins ;

Que de ce ne se doubte point :

Ma vertu sera -avec elle.

Pour acomplir de point en point

Par Scelle jeune pucelle.

Dy lui aussi pareillement

Qu'elle se veste en abit d'omme ;

Je lui donray le hardiment,

Pour mieulx que le cas se consomme.

Puis elle s'en yra en somme

Le royaume je ferai recouvrer

Au roi Charles, selon sa prière,

Laquelle avec honneur j'exaucerai ,

De sorte qu'en tout temps il en sera gardé

mémoire.

Sans que pourtant les Français aient la

gloire D'avoir par eux-mêmes recouvré le royaume, Je ne leur donnerai pas telle victoire ; On verra cela à découvert.

Michel archange, écoute-moi:

Je veux par toi envoyer message.

Pour remédier au désarroi De France, le noble héritage.

Vers Barrois sera ton voyage.

Et tu feras ce que je te dis.

Tout auprès d'un petit village Lequel est nommé Domremy, Qui est situé en la terre Et seigneurie de Vaucouleurs, Là tu trouveras, sans plus de recherche, Une pucelle pleine d'honneur.

En elle est toute douceur.

Elle est bonne, juste «innocente, Elle m'aime du profond du cœur.

Elle est honnête , sage et bien prudente. Tu lui diras que je lui mande Qu'en elle sera ma vertu; Je veux que par elle on comprenne Que, tout en abattant l'orgueil des Français Je me suis pourtant consenti A sauver le royaume de France ; Par elle il sera disputé Aux Anglais en une lutte à outrance.

Premièrement, tu lui diras Que par elle je veux que tout cela soit fait, Et de par moi tu lui commanderas Que ce soit accompli et entièrement exécuté. C'est-à-dire qu'elle aille de fait Pour faire lever le siège d'Orléans, Poursuivre les Anglais et les serrer de près S'ils ne s'en vont sur-le-champ.

Et puis après, elle le mènera.

Le roi Charles, sacrer à Reims.

De par moi elle accomplira tout cela Et en parviendra à telles fins; Que de cela elle ne doute point :

Ma vertu sera avec elle Pour accomplir tout cela de point en point Par cette jeune pucelle.

Dis-lui aussi pareillement Qu'elle revête l'habit d'homme; Je lui donnerai la hardiesse Nécessaire pour que sa mission s'accomplisse

au mieux.

Elle s'en ira donc en somme tout d'abord

ECLAIRCISSEMENTS

Devers Robert de Baudrlcourt , Pour l'amener en ceste forme Devers le Roy et en sa court.

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