L ANGE MICHEL
Jeanne, ne vous effrayez pas de cela;
Car Dieu l'a ainsi ordonné,
11 veut que vous ayez l'honneur
De relever ce beau royaume , présent fortuné
De sa main, qui l'avait abandonné
.\ cause des péchés commis par les Français.
Par votre moyen le Roi sera couronné
Et remis en ses nobles droits
Jeanne soumet sa volonté à la volonté de Dieu, et la scène se termine par un rondeau qui n'est pas dépourvu d'une certaine grâce naïve :
A Dieu , Jehanne , vraye pucelle , Qui est d'icelui bien aymée ; Ayez tousjours ferme pensée De Dieu estre sa pastorelle'.
Adieu, Jeanne, franche pucelle Qui êtes de Dieu bien aimée; Ayez toujours ferme pensée D'être son humble pastourelle.
En nom Dieu , je vueil estre celle De le servir, si luy agrée.
En son saint nom, je serai celle Qui le servira, s'il m'agrée.
A Dieu , Jehanne, vraye pucelle , Qui est d'icelui bien avmée.
Adieu, Jeanne, franche pucelle.
Qui êtes de Dieu bien aimée.
Mon bon seigneur, vostre nouvelle De par moy sera reclamée Au seigneur de ceste contrée, Par la voye que dictes telle.
Mon bon seigneur, votre nouvelle Sera par ma bouche annoncée Au seigneur de cette contrée, Je veux suivre une route telle.
JEANNE D'Ane. III. — 5y
ECLAIRCISSEMENTS
A Dieu, Jehanne, vraye pucelle , Qui est d'icelui bien aymée ; Ayez tousjours ferme pensée De Dieu estre sa pastorelle '.
Adieu, Jeanne, franche pucelle, Qui êtes de Dieu bien aimée ; Ayez toujours ferme pensée D'être son humble pastourelle.
Plus d'un siècle après que le Mis/cre du sidgv SOrlcaus eut été représenté sous sa forme la plus ample, — au mois de mai i .^80, le roi de F>ancc Henri III et sa femme la reine Louise de ^^audemont, devaient se rendre à Plombières pour y prendre les eaux. Laville de Pont-à-Mousson se préparait à les bien fcter lors de leur passage. Parmi les divertissements projetés figurait une représentation dramatique. La pièce devait être jouée au collège des Jésuites et la composition en avait été confiée au P. Fronton du Duc, âgé alors de vingt-quatre ans, et qui professait la rhétorique. Le savant et modeste religieux accepta par obéissance la tâche que lui imposaient ses supérieurs, et dans le peu de temps qui lui était accordé, il écrivit en cinq actes Vllistoire trafique de la Pucelle d'Orléans. La peste ayant rompu le voyage royal, la représentation fut ajournée au 7 septembre suivant. Elle eut lieu devant Charles III, duc de Lorraine, qu'accompagnaient quelques grands seigneurs de la cour de France. Le duc en fut tellement satisfait qu'il fit présent de cent écus d'or à l'auteur, qui, dit le P. Abram, historien de l'université de Pont-à-Mousson, lui avait paru couvert d'une robe qui représentait la pauvreté évangélique. La pièce fut imprimée sans nom d'auteur en i58i.
Ce n'est pas une merveille assurément. C'est une vraie tragédie de collège. Mais il faut savoir gré à l'auteur du sujet qu'il a choisi, le plus national de tous, et de l'avoir choisi précisément pour cela :
Or on n"a point choisy ung argument estrange Sçachant que cil est fol , lequel ayant sa grange Plaine de grains cueilliz, emprunte à son voisin , Laissant pourrir chez soy son propre magasin.
1 Nous avons suivi l'édition donnée par MM. Guessard et de Certain dans les Documents inédits sur l histoire de France, sauf quelques légers changements que nous nous sommes permis pour remédier un peu aux fantaisies prosodiques du copiste, lesquelles, à la vérité, sont peut-être aussi de l'auteur. — La liste des pièces de théâtre sur Jeanne d'Arc, donnée en appendice par les savants éditeurs, nous a été d'un grand secours.
Tableau daté de i5Si, conservé au musée d'Orléans
l/inscription latine rappelle la visite que Henri III et sa jeune épouse firent solennellement à la ville d'Orléans, le i5 novembre iSyG. En voici la traduction :
Sur le portrait de Jeanne de Vaucouleurs, Pucelle d'Orléans :
La Pucelle revient chez le P'rançais, heureuse d'y être, même à l'état d'image muette, elle qu'autrefois Dieu et non une machination a envoyée au secours de la patrie. Bon roi Henri, salue cet augure. Venue du ciel pour combler tes vœux, qu'une pure vierge rende fortunés les auspices de ton règne, et qu'elle tienne la balance : que toutes deux refassent de ton siècle l'antique âge d'or.
Les Orléanais reconnaissants ont dédié cette image à la Pucelle : i58i.
LA PUCELLE
Tableau date de liSl . consei-vé aa musc
Il V a là une sorte de protestation contre les excès de la Renaissance alors triomphante. De plus, le savant et pieux jésuite , par sa science et par sa piété, en consultant de bons documents et en consultant son cœur, plein de patriotisme aussi bien que de foi, a su sinon mettre dans son plein jour, du moins entrevoir et montrer à demi la vraie figure de la Pucelle , si étrangement travestie avant et après sa pièce par les historiens et par les poètes. Ce n'est pas lui qui ferait de Jeanne une virago chevaleresque, ou une sorte d'intrigante dont usèrent habilement les politiques. Jeanne est renvo\ée de Dieu pour le salut de la France. Cette vierge héroïque est une pieuse , une humble, une charitable chrétienne. Voici comme la peint, à l'acte V, un gentilhomme qui déclare avoir quelque temps fait partie de sa garde :
Tous ses propos u'estoient que de choses honnestes :
Son oreiUe abhorrait les paroles mal nettes.
Louant le nom de Dieu en chascune action ,
Elle excitoit les gens à la dévotion ;
Edifioit chacun par sa doulceur humaine ;
Elle jusnoit aussi trois jours en la sepmaine.
Et au jusne joignant l'aumosne, soulevoit
Les pauvres de ses biens, aultant qu'elle pouvoit,
Et sachant les dangers auxquels est exposée
La vie des soldats, humblement confessée
Elle alloit recevoir le très Saint Sacrement
Jusqu'au jour de Dymenche, et d'iceluy s'armant ,
L'ame elle preparoit à la vie éternelle
Devant que son corps vint il la mort temporelle.
Il y a quelque élégance et quelque vigueur d'expression dans Fune des strophes chantées par le chceur à la fin du quatrième acte. Cette strophe s'adresse à Pierre Cauchon :
Est-ce ainsi , ô Pasteur lasche, Mais las! ce n'est pas merveille
Qui doibs souffrir qu'on te haschc Si tout pasteur poinct ne veille,
Et tue pour ton troupeau , Car mesme le Roy des cieulx
Que ceste brebis tu donnes Eut pour disciple le traistre
Au gré des bouches félonnes Qui livra son propre maistre
Des loups , craintif de ta peau r Ez mains des Juifz envyeux.
Enfin le patriotisme de l'auteur a mis dans ces deux vers comme un accent cornélien :
Rendez , selon le droit de la salique loy, , Nostre Roy à la France , et la France à son Roy.
ÉCLAIRCISSEMENTS
L.' Histoire tragique de la Piicelle d'Orléans, médiocre et plus que médiocre en elle-même, nous représente assez bien pourtant ce qu'auraient pu devenir, sans l'excessive réaction de la Renaissance contre les habitudes littéraires du moyen âge, les sujets nationaux maniés par les grands poètes du dix-septième siècle. La pièce du P. Fronton du Duc a beaucoup et même trop des caractères de la tragédie classique, telle qu'on devait la comprendre et la pratiquer en France, mais elle tient encore pourtant à la tradition nationaledes;;y5/ère5, et il y a même une scène les quolibets des soldats anglais devant Orléans) qui les rappelle tout à fait par sa familiarité naïve, et paraît précisément analogue à celles qui persistèrent dans le drame shakspearien. Ce drame représente, sans aucun doute, en face de la tragédie classique, la tradition littéraire du moyen âge. Il la représente, il est vrai, soit pour la pensée, soit pour la forme, à la façon anglaise, naturellement différente delà façon française, qu'interrompit le triomphe delà Renaissance. Les haines soulevées par la guerre décent ans étaient encore vivaces à la fin du seizième siècle, et la différence de religion, récemment survenue, devait contribuer à les entretenir. Jeanne d'Arc, aux yeux de la foule, était encore, en Angleterre, une ennemie détestable, une sorcière, que Bedford avait justement briilée. C'est ainsi qu'elle apparaît dans la première des trois parties de Henri T/, partie qui, dit-on, est de Green et a été seulement revue par Shakspeare. Chose surprenante , et qui atteste bien la grandeur et la beauté internes , si j'ose dire, de cette renommée , l'attrait inévitable exercé sur lésâmes par cette chaste et radieuse figure, quelque chosede la vraie Jeanne paraît à deux endroits de la pièce anglaise. Et d'abord dans ce dialogue avec le duc de Bourgogne (acte III, scène 3) :
LA PUCELLE
Brave duc de Bourgogne, l'infaillible espoir de la France, arrête un moment, et daigne accorder à ton humble servante l'honneur de t'entretenir.