‹ Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 84 sur 110 · L ANGE · texte numérisé non relu

L ANGE

Rassure-toi, et ne crains pas de me regarder. Ministre incorporel du Très-Haut, je viens, en son nom, ô Jeanne! t'enjoindre de quitter la chaumière pour la tente, la houlette pour le bâton de commandement, la peau de chèvre pour le harnais, et enfin pour le bruit belliqueux du tambour et du clairon le son pastoral de la fronde et du sifflet. Rends-toi à Orléans, embrasse d'un ferme regard les travaux guerriers de l'armée anglaise, prends à ta charge la défense du monarque français, et que partout refleurissent les lis. Charles, ii qui Dieu révèle également par moi l'arrêt de sa providence, te donnera le bâton de général, persuadé que le miracle qui lui envoie un chef lui assure d'avance la victoire... (On entend dans le lointain les tambours et les clairons battre et sonner la charge.) Le bruit sourd de cette marche est l'indice, heureuse bergère, que la colère britannique va mettre le siège devant Orléans. (Jl continue en chantant.) A Orléans donc pour secourir et vaincre! Puisque Dieu te le commande, c'est que Dieu va avec toi.

JKANNE.

Puisqu'on ne peut se soustraire à un tel ordre, et que la prière serait vaine, la résistance inutile, que mon obéissance, ô brillante merveille! ô secours éclatant de lumière! réponde avant mes lèvres. Aujourd'hui même je quitte la chère compagnie de mes agneaux et de mes rochers ; déjà je sens battre dans mon creur l'ardente et généreuse envie de restaurer l'antique honneur perdu de la France.

( Tous deux reprennent ^ l'ange en chantant et Jeanne en récitant : ) A Orléans donc pour secourir et vaincre! puisque Dieu me le commande, c'est que Dieu vient avec moi !

(La vision disparaît.)

LE ROI, s'éveillant.

Ecoute, divine merveille! attends, beau prodige! attends, ô Jeanne!

La Piicelle d'OrliJaiis de Schiller, reprcsentcc à Wcimar en iSoi, est un drame du genre qu'on peut appeler uoiivcaii sliakspcarien , et auquel se rattache le théâtre allemand moderne. Cette pièce n'est pas beaucoup plus historique que celle d'Antonio de Zamora; mais le poëte allemand paraît plus coupable en ce point pour deux raisons: la première, que la fiction romanesque substituée par lui à la vérité est de sa part un acte bien plus volontaire , bien plus réfléchi que chez l'auteur espagnol , à qui , on peut raisonnablement le croire , l'histoire vraie de Jeanne d'Arc n'était que trèsvaguement connue; la seconde, que l'éminente supériorité du génie de Schiller aurait dià l'empêcher de tomber dans une pareille faute de goijt. Quelles qu'en soient les beautés de scène ou de style , et de telles beautés ne peuvent guère faire défaut dans un drame sorti de ses mains, sa tragédie romantique (tel est le nom qu'il lui donna) est une tragédie manquée. Nous ne reproduirons ici que la dernière scène du prologue , où se retrouve quelque chose, mais quelque chose seulement de la vraie Pucelle. Ce mor-

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ceau lyrique, admirable sans doute par le souffle ardent qui Fanime , par la fraîcheur et la vivacité des images, ne semble pas en revanche exempt d'emphase et de prétention. Placée dans la bouche de Jeanne d'Arc , de la paysanne de Domremy, cette ode vraiment pindarique , malgré ce qu'elle peut exprimer d'idées ou de sentiments justes , n'est peut-être bien en somme qu'une magnifique dissonance.

Adieu, montagnes, et vous, prairies que j'aimais; vallée tranquille et solitaire, adieu! vous ne me verrez plus promener ici mes pas : Jeanne vous dit un éternel adieu. Plantes que j'arrosais, arbres que j'ai plantés, conservez votre douce verdure. Adieu, grotte chérie, et vous, sources transparentes, et toi, écho dont la voix a si souvent répété mes chansons! Jeanne part, et elle ne reviendra jamais.

Lieux témoins de mes innocents plaisirs, je vous quitte, et pour toujours. Agneaux, dispersez-vous sur la bruyère : vous êtes maintenant sans pasteur ; je vais guider d'autres troupeaux à travers les périls, au milieu des champs du carnage. Ainsi l'ordonne la voix qui s'est fait entendre à moi; une passion qui n'a rien de terrestre ni d'illusoire, m'y entraine.

Car celui qui, sur le sommet de l'Horeb, descendit aux yeux de Moïse dans le buisson ardent pour lui ordonner de se présenter à Pharaon; celui qui jadis envoya au combat ce jeune berger, pieux enfant d'Isaï; celui qui fut toujours favorable aux bergers, celui-là m'a parlé à travers les branches de l'arbre : « Va, a-t-il dit, tu dois témoigner pour moi sur la terre.

" Tu enfermeras tes membres dans un rude vêtement d'acier, et tu couvriras ton sein d'une armure. Que jamais l'amour d'un homme n'ose approcher de ton cœur; repousse ses flammes coupables et ses plaisirs terrestres et vains : jamais la couronne nuptiale n'ornera ta tète; jamais ton sein ne nourrira un doux enfant : cependant je répandrai sur toi la gloire des armes; tu seras illustre par-dessus toutes les autres femmes.

« Quand les plus braves seront découragés au milieu du combat , quand le destin de la France semblera toucher à son terme, alors tu élèveras mon oriflamme, et, comme les moissonneurs abattent les épis, tu terrasseras les vainqueurs orgueilleux; alors tu abaisseras la roue de leur fortune, tu ranimeras les héros de la France, et tu couronneras ton roi dans Reims délivré. »

Le ciel m'a avertie par un signe : c'est lui qui m'envoie ce casque ; c'est de là qu'il me vient. En le touchant j'ai senti une force divine, et le courage des milices célestes a enflammé mon cœur. Je me sens entraînée dans le tumulte des armes; j'entends qu'on m'appelle au milieu des orages de la guerre : la trompette sonne, et le coursier frappe la terre de son pied ' .

Quoique le drame de Schiller ait été traduit en français dès 1802, et qu'il en ait été publié en 1814 une imitation en vers par un poëte de Grenoble, J. Avril, ce n'est point au genre auquel ce drame appartient que

1 Théâtre iie Schiller, traduction de M. do Barante, librairie Firmin-Didot, in-S°, p. loi.

4/8 ÉCLAIRCISSEMENTS

se rattachent les pièces composées sous TEmpire et sous la Restauration en l'honneur de la Pucelle. La tragédie classique avait continué de régner durant tout le dix-huitième siècle, et elle maintint à peu près sauve durant le premier quart environ du dix-neuvième sa situation dominante. Mais un mouvement contraire à celui qui l'avait éloignée des sujets nationaux, s'était produit après les premiers successeurs de Racine, et par un besoin de nouveauté auquel il était dilHcile qu'elle échappât, elle s'était eflbrcée de faire rentrer dans son cadre conventionnel , d'assouplir à ses formules de scène et de style quelques épisodes de l'histoire de France, ou plus généralement de l'histoire du moj^en âge. Ce mouvement , évident déjà dans le cours du dix-huitième siècle, notamment dans le théâtre de Voltaire , et surtout dans celui de Belloy, s'accentua davantage sous l'Empire et sous la Restauration. Les poètes se forgèrent alors tout un monde romanesque , plein de sensibles châtelaines , de chevaliers preux et galants , de gracieux pages , de traîtres insidieux, de vertueux solitaires, de lugubres tyrans et de gémissants troubadours, dont il est resté des traces non-seulement dans leurs œuvres, qu'on ne lit plus guère, mais sur un bon nombre de pendules. C'est à ce moyen âge de fantaisie qu'ils empruntèrent la couleur dont ils essayèrent d'enrichir leur style tragique, servilement calqué sur le style divin de Racine, dont il aurait fallu se pénétrer seulement. L'alliance du faux classique avec le faux moyen âge produisit un mélange assez bizarre, dont la Jeanne d'Arcàe. d'Avrigny, représentée le 4 mai 1819, et celle de Soumet, jouée le 14 mars 1820, peuvent offrir un spécimen, en même temps qu'elles donnent l'idée de toutes les pièces du même genre consacrées à la Pucelle sous l'Empire et sous la Restauration. Ni l'élégance du langage, trop négligée depuis lors, ni le sentiment et l'habileté poétique ne manquaient à d'Avrigny, mais le genre qu'il a cultivé est doublement faux. Nous citerons le discours , la tirade que Jeanne adresse à Bedford :

JEANNE u'ari:, avec une noble fierté.

Si dans ce jour une aveugle furie.

Prince, par ses clameurs n'attaquait que ma vie, Celle qu'à la vengeance on veut sacrifier Dédaignerait le soin de se justifier.

Mais au Dieu dont je tiens ma force et mon courage, Guerrière, je dois rendre un noble témoignage

Je le dois, je le veux, et ma voL\, sans détours.

De ma vie à vos yeux va présenter le cours.

Mon nom vous est connu... Depuis que je suis née,

L'hiver n'a pas vingt fois vu s'achever l'année.

Sous un rustique toit Dieu cacha mon berceau :

Non loin de Vaucouleurs, quelques prés, un troupeau,

Des auteurs de mes jours composaient la richesse ;

Le travail de leurs mains nourrissait leur vieillesse.

Docile à leurs leçons, heureuse à leur côté.

Mon enfance croissait dans la simplicité ;

Et bergère, comme eux j'errais sur les montagnes,

Chantant le nom du Dieu qui bénit les campagnes.

Chaque jour cependant jusqu'à nous apportés.

Des bruits affreux troublaient nos hameaux attristés :

On disait qu'inondant et nos champs et nos villes,

L'Anglais, à la faveur de nos haines civiles ,

Allait bientôt, brisant nos remparts asservis,

Saper les fondements du trône de Clovis,

Et, de la Loire enfin franchissant la barrière.

Sur les murs d'Orléans arborer sa bannière...

Des maux de mon pays en secret tourmenté.

Tout mon cœur s'indignait jour et nuit agité;

Et du bruit des combats au milieu des prairies.

Seule, j'entretenais mes longues rêveries.

Un soir (il m'en souvient) , de la cime des monts

L'orage, en s'étendant, menaçait nos vallons;

Tout fuyait... Près de là l'ombre d'un chêne antique

Protégeait du hameau la chapelle rustique :

J'y cours; et sur la pierre, où j implorais les cieux.

Le sommeil, malgré moi, vint me fermer les yeux.

Tout à coup, de splendeur et de gloire éclatante.

Du céleste séjour une jeune habitante,

La houlette à la main, se montre devant moi :

•< Humble fille des champs, dit-elle, lève-toi !

Du souverain des cieux l'ordre vers toi m'amène,

Geneviève est mon nom. Les rives de la Seine

Me virent, comme toi, conduire les troupeaux.

Quand du fier Attila les funestes drapeaux

Envoyaient la terreur aux deux bouts de la France,

Ma voix, au nom du ciel, promit sa délivrance.

Le ciel veut par ton bras l'accomplir aujourd'hui.

Du trône des Français, va, sois l'heureux appui.

Le Dieu qui, des bergers empruntant l'entremise.

Jadis arma David et dirigea Moïse,

Dans les murs de Fierbois, au pied des saints autels.

Cacha, depuis longtemps, aux regards des mortels ,

4S0 ECLAIRCISSEMENTS

Le glaive qui, remis aux mains d'une bergère, Doit briser les efforts d'une armée étrangère. En secret, éclairé par un avis des cieux, Déjà Valois attend le bras victorieux Que suscite pour lui leur faveur imprévue. Pleine d'un feu divin va t'offrir à sa vue; Marche; Orléans t'appelle au pied de ses remparts ; Marche ; à ta voix l'Anglais fuira de toutes parts ; Et le temple de Reims verra, dans son enceinte. Sur le front de ton roi s'épancher l'huile sainte... >■ L'immortelle, à ces mots, remonte dans les airs ; Et moi, le cœur ému de sentiments divers, Je m'éveille incertaine, et n'osant croire encore Au choix trop éclatant dont rÉtcrnel m'honore. Mais trois fois, quand la nuit ramène le repos. Je vois les mêmes traits, j'entends les mêmes mots : « Humble fille des champs, lève-toi ! Dieu t'appelle. Au ciel, à ton pays, tremble d'être infidèle !... » Je cède enfin : je pars, respirant les combats... Le frère de ma mère accompagnait mes pas. J'avais atteint le front des collines prochaines... Là, muette et pensive, ù nos bois, à nos plaines, Par un dernier regard j'adressai mes adieux; Et le toit paternel disparut à mes yeux...

{Jeanne d'Arc, un moment attendrie, s'arrête et se lait. LE DUC, avec émotion.

Poursuivez.

JEANNK d'arc.

Au travers du trouble et du ravage.

Vers la cour de Valois le ciel m'ouvre un passage : J'arrive. On m'interroge; on doute de ma foi; Mais les pontifes saints ont rassuré mon roi : Je parais à ses yeux. Sans crainte, sans audace, J'entre; un de ses guerriers est assis à sa place; Lui-même, au milieu d'eux, il siège confondu : Mais un esprit céleste, à mes yeux descendu. Me le montrait du doigt et planait sur sa tête. J'approche; et devant lui je m'incline et m'arrête; Des cieux, à haute voix, j'annonce les décrets... u Oui, me dit-il, commande; et mes guerriers sont prêts A suivre sur tes pas l'ardeur qui les transporte. » Il dit; et de Fierbois, à son ordre , on m'apporte Le glaive qui bientôt doit venger les Français. Nous partons... Mais pourquoi retracer nos succès? Jeune et faible instrument de la faveur céleste. Je marchais, je parlais... Dieu seul a fait le reste...

Voici maintenant la dernière scène de la tragédie de Soumet :

HERMANGART. JEANNE D'ARC, ADHÉMAR, le Peuple, Gardes.

Allons... Plus de lien qui m'attache à la terre; Digne Adhémar, souvent votre voix salutaire A béni ma jeunesse au nom du Dieu sauveur. De ce cœur affaibli ranimez la ferveur. De la vie au tombeau ce terrible passage... L'éternel avenir que la foi nous présage, Au cœur même du juste inspire un saint effroi.

(Elle tombe à genoux.)

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