L'ANGE, LA PUCELLE
( Le ciel s'ouvre pur un i^rand esclair. el l'Aiif^e paroist sur une machine eslevée.) l'ange.
Fille du ciel, incomparable Pucellc, puissant et miraculeux secours de ton prince, vov tes prisons qui s'ouvrent , et tes chaisnes qui se brisent ; sors , sors à la faveur des divines lumières qui t'environnent, et viens apprendre icy quel doit estre le dernier acte de ta générosité et le comble de ta gloire.
LA PUCELLE
Quels mouvements célestes délivrent mon corps de la captivité qui le presse, et donnent à mon ame une si sensible joye? Est-ce donc toy, sacré Tutelaire de ma vie. Interprète secret des volontez du Dieu vivant? parie seulement et j'obey.
La Mesnardicre a ainsi rendu en vcns ce début :
l'anc.e.
Sainte tille dy ciel, Pucelle incomparable. De ton prince affligé le secours adorable. Quitte pour un moment la charge de tes fers, Et sors par ma faveur de tes cachos ouvers, Vien apprendre de moy ma dernière assistance Et de ton sort heureux la plus belle ordonnance. Dans les tristes horreurs de cette épaisse nuit Vov ce long trait de feu qui vers moy te conduit , Marche, marche et beny l'éclair que je t'envove Pour tracer à tes pieds une agréable voye.
LA PUCELLE
Quels nouveaux sentimens d'un céleste bon-heur M'ouvrent l'ame et les sens à la voix du Seigneur .■' Ha ! j'entens et je voy son divin interprète Qui me va déclarer sa volonté sccrette.
Le théâtre français dans son âge pleinement classique, celui qu'illustrèrent durant la vieillesse et après la mort de Corneille les tragédies admirables de Racine, s'écarta plus encore qu'il ne l'avait fait des sujets empruntés à l'histoire ou aux traditions nationales. Qui aurait osé, sous l'œil menaçant de Boilcau, après la catastrophe de Chapelain, produire la Pucelle au théâtre ? Nous la trouvons en revanche applaudie à une date un peu postérieure à cet âge d'or de la tragédie française, sur la scène d'un pays voisin. L'Espagne , où la renommée de Jeanne , mais aussi la confusion de la vraie Pucei le avec la fausse, avait pénétré de bonne heure, ne perdit point ce souvenir, et sans doute ses monuments littéraires, si nous les connaissions mieux, nous en offriraient la trace depuis le quinzième siècle jus-
TcLblecLU de Simon Vouet, conservé a.u musée d'Orléans. Dix-sepLième siècle
La. Pucelle devient ici une grande dame
aux manières distin^tjées des femines de l'hôtel de Ra.mtouillei.
qu'au commencement du dix-huitième, époque où l'un des derniers disciples de la grande école dramatique de Lope de Vega et de Calderon , Antonio de Zamora, fit paraître sur le théètre de Madrid une comedia famosa divisée, selon l'usage, en trois journées, et intitulée La Piicelle de Orléans K C'est une pièce peu historique, et les extravagances n'y manquent pas. Mais l'auteur était plein d'admiration pour Jeanne, et voici du moins une scène où, à défaut de vérité, se retrouve quelque chose des conceptions hardies, de l'imagination vive et puissante qui distinguent le drame espagnol issu, comme le drame shakspearien, dont il diffère d'ailleurs beaucoup, de la tradition littéraire du moyen âge. Charles est endormi dans sa tente et il a cette vision :
(Devant la tente passe un nuage lumineux, et sur ce nuage un ange vêtu de blanc.)
l'ange.
Charles, Charles!
LE ROI , rêvant.
Que me veu.K-tu, ombre brillante, en qui je vois confusément mêlé mon étonnement et ton prodige, qui es-tu, dis-moi?
l'ange.
Un messager de la divine puissance, envoyé pour te soutenir dans la lutte suprême à laquelle la France est en proie. Car opprimé par Henri, le monarque anglais, elle ne te laisse que le nom de ce que tu as été.
le roi.
11 n'y a que le bras tout-puissant de Dieu qui soit capable de me secourir.
l'ange.
Écoute donc, car sa pitié a voulu que ma voix fût en même temps ailleurs un commandement, ici un avertissement.
{Le nuage passe et glisse jusqu'au pied d'un coteau qui se verra d gauche, et qui laisse apercevoir sur son sommet les ruines d'un ermitage.)
UNE VOIX, chantant.
Holà ! de l'inculte désert dont la verte solitude nous montre ce bois fleuri ! Holà ! des ruines rustiques de cet édifice oublié, qui, tour à tour, temple ou chaumière, unit, sous des couleurs diverses, au jaspe de son linteau brisé ses traverses couvertes d'un chaume fragile ! Holà! Jeanne d'Arc!
(D'une cabane qui se dresse sur le sommet du coteau sort Jeanne d'Arc, vêtue en bergère, une houlette à la main.)
JEANNE
Qui m'appelle? mon Dieu ! qui m'éblouit tellement de l'éclat de sa splendeur, que mes yeux qu'elle embrase se sentent aveuglés au contact du volcan entrevu ^
1 Jeanne d'Arc sur la scène espagnole, dans la Revue Britannique, octobre 1S74. article de M. Antoine de Latour. C'est à M. de Latour qu'est empruntée la traduction de la scène citée plus loin.
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