‹ Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 93 sur 110 · i6 ÉCLAIRCISSEMENTS · texte numérisé non relu

i6 ÉCLAIRCISSEMENTS

puis à Berlin. Cet ouvrage n'a pas été traduit en français, et nous doutons qu'il eût reçu chez nous un favorable accueil. Autant en dirons-nous de la Jeanne d'Arc représentée ù Londres en iS3(): cet opéra anglais de Balfe (1808-1870), mélodiste aimable et facile, mais souvent banal, manquait d'élévation, de grandeur et d'originalité.

Nous venons de rappeler les oeuvres lyriques composées pour ou d'après le drame de Schiller. Nous allons à présent dire un mot des principaux opéras sur la Pucelle d'Orléans qui ont été donnés en Itah'e; nous parlerons ensuite des partitions françaises.

La Glovanna d'Arco de Vaccaj ( 1 791-1849) date de 1 N27 , il n'en est rien resté. Celle de Pacini ( 1 796-1867) fut représentée à Milan ,1c 1-2 mars i N3o ; on Ta oubliée depuis longtemps déjà. Quant à la Giovaiiua d'./rco de Guiseppe Verdi, écrite pour la Scala de Milan, où on l'entendit pour la première fois en février 1845, elle a fait son apparition au Théi'itre-Italien de Paris le 28 mars 1868, et elle a eu les honneurs de la traduction en français'. Est-ce à dire que Ton classe cet opéra parmi les chefs-d"(euvre? Bien loin de là, puisqu'il ne s'est point maintenu au répertoire et que, même en Italie et dès le principe, on l'a vivement critiqué. Le poëme, il est vrai, passe avec raison pour un des plus misérables qu'on ait imaginés. L'action ne comprend que trois personnages principaux : un roi qui débite des galanteries à celle qui doit l'aider à reconquérir son royaume-, une héroi'ne qui répond à l'amour qu'on lui déclare; un père assez dénaturé pour accuser sa fille de sorcellerie et la livrer aux Anglais. Ce n'est point à Rouen, c'est à Compiègne que se passe le dénoûment : .leannc d'Arc, frappée en combattant d'une blessure mortelle, embrasse l'oriflamme avant d'expirer dans les bras de Charles Vil et de son père repentant.

Cette donnée, contraire à l'histoire, au bon goût et au sens commun, a mal servi le compositeur qui avait déjà fait applaudir Nabiicco, i I.ombardi et Ernani. ^L Verdi possède toutefois un trop vif instinct de l'efiet théâtral pour écrire une partition qui ne renferme rien de remarquable ; aussi, tout en reprochant à sa Jeanne d'.\rc de chanter un peu à la façon

1 Outre la partition française, qui a paru chez .M. Léon Escudier, on a publié cette traduction du livret de Temistocle Sciera, à Bruxelles, en iS53. Elle forme une brochure in-32 de 6i pages, et elle porte le nom de Louis ûanglas, pseudonyme de M. Joos.

des héroïnes de Donizetti et de Bellini, reconnaissons-nous que ce rôle renferme des passages vraiment poétiques. Le début de la cavatine en la majeur, par e.xemple, nous semble avoir du charme et de la suavité. Dans le grand duo de la déclaration, le solo en la bémol est à la fois mélodieux et puissant' : cette phrase heureuse sert ensuite de dessin principal à un ensemble sonore et théâtral. Mais la page que nous préférons à toutes les autres, c'est la romance mélancolique et touchante : O fatidicaforesta. Malheureusement elle ne gagne pas à être entendue ainsi traduite :

O forêt d'où l'ombre plane , O mon père, ô ma cabane, Comme une humble paysanne , Près de vous retourne Jeanne...

Loin des biens que Dieu condamne , Rendez-lui la douce paix Qu'elle ignore en un palais !

Nous renvoj'ons donc à la partition italienne, et nous cro3'ons que cette mélodie suffira pour empêcher \d. Giovanna d'Arco, de Verdi, de tomber dans un oubli complet.

Il nous reste maintenant à passer en revue toute la musique française composée sur le sujet qui nous occupe.

Qui a écrit celle de la pantomime' représentée sur le théâtre de la Gaieté, le iG avril i8o3 ? Nous supposons qu'elle était de Demeuse, chef d'orchestre de cette scène populaire, et qu'elle s'adaptait à des divertissements réglés par le chorégraphe Hus. Il nous a été impossible d'en retrouver une seule bribe, et nous ne le regrettons guère.

Il n'y a jamais lieu de s'étonner qu'une œuvre d'art décèle l'esprit ou le gOLit de l'époque où elle a été conçue : sous le premier empire, Jeanne d'Arc devenait un sujet de pièce militaire; sous la Restauration, elle inspira des dithyrambes royalistes, à l'Institut aussi bien qu'au théâtre de l'Opéra-Comique.

1 Le programme en a été imprimé à Paris (in-S° de i3 pages) sous ce titre caractéristique -.Jeanne d'Arc, ou la Pucelle d'Orléans, pantomime en trois actes et à grand spectacle, contenant ses exploits, ses amours, son supplice, son apothéose; mêlée de marches, chants, combats et danses; par J. -G. -A. Cuvelier. Représentée sur le théâtre de la Gaieté, le 25 germinal an XI. Paris, au théâtre.

Nous signalons aux collectionneurs de pièces de théâtre unaautrejeanni; d'Arc, pantomime chevaleresque {.sic) en deux tableaux, par M. Alphonse Keller. Elle fut représentée aux Champs-Elysées, par la troupe des Funambules, le 29 juillet 1847, et le programme en a été imprimé (in-S" de 4 pages).

JEANNE d'arc. IM. — 63

4<)8 KCLAIRCISSE.MF.NTS.

L'Académie des Beaux- Arts couronne, chaque année, une cantate que les élèves admis à concourir pour le prix de Rome sont obligés de mettre en musique dans un délai assez court; en 1818, la scène lyrique choisie pour ce concours intéressant n'avait qu'un seul personnage : c'était un monologue de Jeanne d'Arc dans sa prison'. Le poète lauréat Vinat\', après avoir indiqué où se passe l'action, faisait ainsi parler la jeune captive :

O roi de France, ô ma patrie, C'est pour vous que je vais mourir, Heureuse en terminant ma vie De vous avoir servis jusqu'au dernier soupir.

Et la cantate se termine par cet autre quatrain :

La terre a disparu : vers le ciel élancée . Sur le bûcher je monte sans effroi.

Mes derniers vœiLx, ma dernière pensée Sont pour mon Dieu , ma patrie et mon roi.

Faut-il être surpris que de tels \ers n'aient pas enflammé l'imagination des jeunes gens appelés à les mettre en musique? En 18 iN, l'Académie des Beaux-Arts ne décerna point le grand prix de Rome : le second prix seulement fut obtenu par Aimé Leborne (ijoy-iSlSô) qui devint ce jour-là l'égal de F. Halév\% mais qui fut battu par lui l'année suivante. La cantate inédite de Leborne- dénote un bon sentiment de la déclamation et ne brille guère par l'abondance des idées. Le musicien, obligé de s'exercer sur des vers de huit, de di\ et de douze syllabes, ne sort de la mesure à quatre temps que pour adopter un moment la mesure à deux temps : cette similitude de rh\thmes refroidit sa musique et la rend monotone.

L'opéra en trois actes que Michel Carafa (Naples, lySS; — Paris, 1872) écrivit pour la scène de l'Opéra-Comique se fait remarquer, au contraire, par le mouvement et par des accents brillants. Cette Jeanne d'Arc à Orléans, le premier de ses ouvrages français, fut représentée au théâtre Feydeau le lo mars 1821-'. La pièce, due à la collaboration de Théaulon et Armand Dartois, appartient au genre troubadour. Le galant Dunois,

1 Cette pièce de vers n'a point été imprimée.

- Bibliothèque du Conservatoire de musique, fonds des prix de Rome.

3 Selon l'usage de ce temps-là, on n'en a publié que la grande partition.

énamouré d'une jeune bergère qu'il a rencontrée dans la campagne, se met à la poursuite de cette belle, et chante à son confident ce rondeau qu'accompagnent nécessairement les cors et les trompettes :

Un peu d'amour, beaucoup de gloire, C'est ma devise désormais :

Pour la beauté , pour la victoire , Je veux toujours être Français.

Puis, quand il se trouve en présence de celle qu'il cherchait, il lui débite ce madrigal :

Daignez, jeune bergère.

Sur moi lever les yeux , C'est l'espoir de vous plaire Qui m'amène en ces lieux.

De son côté, le roi chante arec expression à sa maîtresse :

Gente Agnès, ô ma bien-aimée.

Ah! que m'importent mes revers !

Près de toi mon âme charmée Sait oublier le trône et l'univers.

Être près de celle qu'on aime N'est-ce pas le bonheur suprême?

Et le chœur des courtisans de s'écrier :

Au sein d'heureux loisirs Oublions nos alarmes.

Et que le bruit des armes Respecte nos plaisirs.

Les vers que nous venons de citer comptent parmi les meilleurs de la pièce. Ils suffisent pour donner une idée du style de cet opéra très-royaliste, dont l'action n'a rien d'imprévu. Les auteurs y ont mêlé un paysan et une paysanne chargés d'égayer le public; mais ils ont eu le bon esprit de ne point rendre Jeanne d'Arc amoureuse et de la représenter toute à sa mission providentielle. Elle chante quatre airs, bien écrits pour la voix, très-peu chargés de roulades et d'une déclamation qui vise à la noblesse. Nous n'en reproduisons aucun, parce que le tour en a vieilli et ne plairait plus aujourd'hui. Nous jugeons inutile également d'extraire un morceau d'ensemble de

ECI^AIRCISSEMENTS.

la partiton de Carafa; seulement nous ferons remarquer que le finale du premier acte roule sur ces paroles entonnées par Jeanne d'Arc et répétées à satiété :

Partons, honte aux Anglais!

Honneur au nom français!

Au lieu de liante aux Afii^Iais! lisons i^iicrix' aux Anij,lais! et nous découvrirons l'idée mère du célèbre chant de (Iharlcs l'f qui a rendu l'opéra d'Halévy populaire.

Quarante-quatre ans après la Jeanne d'Arc à Orléans vint la Jcan>ie d'Arc dsMM. Méry et Kdouard Duprez, mise en musique par M. Gilbert Duprez. Cet opéra en cinq actes avec prologue n'eut pas un sort heureux : il fut représenté au grand théâtre Parisien, le 12 octobre iN()5, mais ne fut pas exécuté jusqu'au bout ce soir-là, et il fallut remettre la première représentation au 24 du même mois. La pièce parut mauvaise et la musique en fut jugée sévèrement. On eut raison de reprocher à cet opéra d'oiVrir une suite de tableaux qui se succèdent sans lien apparent, et, quand on lit cette partition arrangée pour piano et chant par l'auteur, on ne peut s'empêcher de redire avec un critique musical fort compétent : « Cet ouvrage est d'un chanteur qui a beaucoup appris et d'un comjwsiteur qui a beaucoup retenu. »

(>e n'est pas dans le goijt italien, c'est dans le style néo-germanique qu'est écrite la Jeanne d'Arc du violoniste anglais Alfred Holmes (iB'iy- 1876). Cette symphonie dramatique, entendue au 'riiéâire-Italien le 10 mai 1870, y reçut un froid accueil, bien que chantée par M"'' Krauss : on la trouva longue, confuse et monotone.

Aucune réminiscence allemande ne dépare la Jeanne d'Arc de M. Gaston Serpette, cantate couronnée par l'Académie des Beaux- Arts en 1871. Les paroles en sont de AL Jules Barbier, qui préludait par ces scènes lyriques à trois personnages au drame en cinq actes et en vers qu'il fit représenter, le 8 novembre 1^73, sur le théâtre de la Gaieté.

On reconnaît dans la disposition de cette cantate un poète expérimenté : ayant un nombre déterminé de morceaux à présenter au jeune compositeur pour lequel il travaillait, M. Jules Barbier a placé le trio au ciébut et a terminé sa pièce de vers par un grand monologue qui met en pleine lumière le personnage principal. Le sujet est exposé en quelques mots :

JEANNE D'ARC ET LA MUSIQUE. Soi

Jésus, notre unique espérance, Qui donc, au joug de l'étranger Arrachant la terre de France, Se lèvera pour la venger ?

Jacques d'Arc s'inquiète de voir sa fille toujours rêveuse, et désire qu'elle épouse le jeune Raj'mond ; mais à ce voisin qui lui ouvre son cœur et lui exprime ses vœux, Jeanne répond :

Frère, n'avons qu'une espérance :

L'honneur, le salut de la France !

Elle meurt ! elle meurt ! Ne parle pas d'amour !

En vain l'humble paysanne adresse au ciel cette fervente prière :

Seigneur, Dieu tout-puissant, j'implore ta bonté: Laisse, laisse ma vie en son obscurité !

en vain Jeanne souhaite d'échapper aux visions qui lui troublent l'esprit ; ses voix l'appellent, et il lui faut quitter sa famille pour remplir sa mission : Dieu le veut ! Dieu le veut !

AI. Gaston Serpette a su tirer un bon parti de cette donnée poétique'. La romance de Raymond a de la fraîcheur et de l'élégance. La prière écrite en trio :

Seigneur, verse à nos cœurs ta grâce et ta lumière !

De nos larmes touché, Daigne exaucer nos vœux, entends notre prière!

Défends-nous du péché '.

— cette prière, inspirée de l'oraison dominicale, est bien disposée pour les voix et d'un caractère vraiment religieux. La scène de la vision nous paraît habilement exécutée au point de vue de l'effet théâtral \ elle présente de l'intérêt musical, et le cor y résonne d'une façon heureuse et saisissante au milieu du chœur des cordes de l'orchestre '-.

Du reste, pour qu'on puisse juger du mérite de cette œuvre, nous en détachons la romance que nous donnons tout entière :

1 Le manuscrit autographe de cette cantate appartient à la bibliothèque du Conservatoire. - Ce morceau, très-bien arrangé pour chant et piano, a été publié par M. Heugel, qui a aussi édité la romance de Raymond.

romancp: de ravmond.

PIANO

toi de nos jeu-iies an . né . fs, Jours a ja-ni;iis be .

Où, coni - me nos deux mains lune à lautip iMi-cliaî.

Quand nos voix se mè . laient aux Boupiisdt- lu bri se

Dans un chant fniter - nel

Et quand nous e'- COU-

p. .1,;^^ . ^.KJjT^l I ^ fi"^

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M.ii du Loi;? elle nu nous portions nos ol'. f'iaii . des

FiLlet.tes et g'H' - çoiis-, T«s com. pa . gnes l'ai.

uiaienl pa.re' de leurs guir.Lui des, Fè - té par leurs chau.

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-r-fr

Mais tu ne voulais pas,dLuis la foi de ton

à - me,

Me . lui" tes dons aux

Ipiii's;

Et, pour les at - ta . cher au coude Notre - Da

i^p.ro^, ^..^~, , ^^^^

De mitre enl'ance heu- reu - se! 0 Jean . ne, souviens

toi,

ne, souviens-toi !

rM. ^ Tempo. J Ch"\

5o8 ECLAIRCISSEMENTS.

La cantate de M. Gaston Serpette fut considérée à bon droit comme un début plein de promesses; la musique que M. Charles Gounod a composée pour l'ouvrage de .M. Jules Barbier est une improvisation de grand maître.

Onze morceaux de chant et plusieurs morceaux symphoniques ornent ce drame de Jeanne d'Arc et le métamorphosent presque en opéra. Nous y trouvons, à la fin du premier acte, des vers dont le jeune lauréat de l'Institut avait dû s'inspirer :

Ah! les cloches!... il semble à leur voix familière Que l'âme vers le ciel s'envole tout entière! Seigneur, Dieu tout-puissant, j'implore ta bcinté! Laisse, laisse ma vie en son obscurité!

Mais ce qui formait un récitatif chanté dans la composition de M. Serpette devient ici un monologue déclamé sur une symphonie d'un mouvement modéré dans laquelle on remarque un dessin de cloches, prélude .de celui qui donne tant de couleur à la marche du sacre.

Le deuxième acte se termine par un chœur où ]\L Jules Barbier a utilisé aussi le Dieu le veut qu'il avait placé dans sa cantate. Nous nous applaudissons de pouvoir reproduire, à la page suivante, cette pièce chorale qui était redemandée à chaque représentation. Volontiers le public se montre sensible aux sonorités éclatantes, aux rhythmes énergiques, aux mélodies faciles à retenir. Mais, n'hésitons pas à le déclarer, nous préférons à ce morceau d'ensemble les couplets en sol majeur ; Rentre^ , Ani^'lats, rentre^ vos cornes, d'un tour fort piquant; la marche du sacre, symphonie faite à souhait pour remplir la vaste nef d'une cathédrale; et le chœur des soldats dans la geôle où est enfermée Jeanne d'Arc, chœur coupé par les voix des saintes qui apportent un céleste encouragement à l'héro'ique captive. La musique vit de contrastes, ainsi que nous l'avons rappelé, et l'antithèse que présente ce tableau de la prison produit beaucoup d'effet '.

1 I.a partilînn arrangée pour chant et piano par le regrette Georges Bizet,a été publiée par la maison E, Gérard et C"".

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