V. Elle dit que c'fflt par le commandeoient de Dieu
qu'elle a pris et qu'elle a encore Tliabit d'homine, portant les cheveux taillés en rond au-dessus des oreillea, « et ne gardant rien sur son corps qui dénote son sexe, que ce que la nature lui a donné comme la marque do sexe fémiain. » Elle a reçu plusieurs fois l'eucharistie en cet habit ; elle s'est refusée à toute instance pour le quitter, disantqu'elte aimerait mieux mourir, etc. ; et qu'en toutes ces choses elle a bien fejt, obéissant auccnomandement de Dieu.
VI. Elle avoue avoir écrit des lettres portant les noms Jesui Maria, et quelquefois elles les a marquées d'une croix pour qu'on fît le contraire de ce qu'elle disait. Elle a menaeé de faire périr ceux qui n'obéiraient pas à ses lettres, et elle dit souvent qu'elle n'a rien fait que par révélation et commandement de Dieu.
Le document expose ensuite son voyage auprès de Robert de Baudrieourt et du roi (VII) ; — l'affaire de Beaurevoir, et comment elle s'est précipitée de la tour, aimant mieux mourir que d'être livrée à ses ennemis(YIII); — la promesse de salul que lui ont laite les saintes si elle garde la virginité tant eu son corps qu'en son âme; l'assurance qu'elle en a et la confiance où elle est de n'avoir jamais fait œuvre de péché ■ mortel (IX); — son affirmation que Dieu aime certaines personnes, comme elle te sait de sainte Catherine et de sîÛDte Marguerite qui lui parlent français et non anglais, parce qu'elles ne sont pas du parti des Anglais (X); — les révérences et les honneurs qu'elle
133 LIVRE SEfTlËUE.
rend à saint Michel et à ses saintes, les invocations qu'elle leur adresse, l'obéisBance qu'elle leur a vouée, sans consulter ni père, ni mère, ni curé, ni homme d'Église ; la croyance qu'elle a en ses révélations aussi fermement qu'en la foi chrétienne ; et ce qu'elle ajoute, que si le malin esprit se présentait à elle sous le nom de saint Michel, elle le saurait bien reconnaître (XI). — ■ Il termine par raccusatioo capitale : Elle aditque si l'Église lui voulait faire faire quelque chose de contraire au commandementqa'elle dit avoir reçu de Dieu, elle ne le ferait pour chose que ce fût ; qu'elle ne veut s'en rapporter à la détermination de l'Éghse militante ni d'aucun homme au monde, mais à Dieu seul : qu'on répondant ainsi elle ne prend pas sa réponse de sa tête, mais du commandemeut de ses voix, et cela bien qu'on lui ait souvent fait connaître l'article Vnam sanctam EcclesiamcathoHcam, en lui expliquant que tout fidèle est tenu d'obéir et de soumettre ses dits et faits à l'Église militante, principalement en matière de foi et en ce qui touche la doctrine sacrée et les sanctions ecclésiastiques (XII). Cet acte, qui prétend résumer toutle débat, et que l'on pose comme fondement au procès, ne fut point communiqué à l'accusée. On n'a donc pu le rectifier sur ses réclamations ; on n'a pu y consigner ses répliques. C'est une œuvre clandestine qui va directement du juge aux docteurs dont il veut solliciter les lumières : mais qu'en doit-on attendre, si la réponse est dictée par la forme même de la question? Les de-
ROUEM. — LE jnCEMENT. 133
maadeurs au jugement de réhabilitation insîstentavee beaucoup de force sur l'illégalité de ce procédé; et, rût-il légal. en soi, ils ont signalé un fait qui, à lui seul, suffirait pour l'entacher de fraude : c'est que noD-seulemenl Jeanne n'a pas été mise en demeure de contester les douze articles, mais de plus que des corrections arrêtées par les assesseurs eu^t-mèmes n'y ont pas été faites, et que la pièce, déclarée inexacte, a été envoyée par le juge aux docteurs telle qu'il l'avait d'abord rédigée'.
Une note du greffier lui-même avait mis sur la voie de la fraude. Cette note, inscrite à la date du 4 avril, eu marge des douze articles, portait qu'ils difTéraient sur plusieurs points des déciaratione de Jeanne et devaient être corrigés. Manchon, interrogé, reconnut qu'elle était de lui et ajouta qu'il ne croyait pas que les corrections aient pu être faites, car l'envoi du document se fit dès le leademaiu. On ne s'était point borné pourtant à cette observation générale sur l'inexaclitude des articles : od avait signalé les endroits à corriger et proposé les corrections à faire. Les demandeurs en ont donné pour preuve cinq feuilles de la main de Jacques de Touraine, oùl'on retrouve les articles avec tant de changements et de contradictions dans la forme, tant d'additions et de corrections sur les marges et ailleurs, qu'il a été impossible de les reproduire au procès. Est-ce te brouillon des douze articles ou le brouillon de leur remaniement projeté? On pourrait hésiter à le dire.
134 LIVRE SEPnËKE.
mais il y a une autre pièce qui lève le doute sur le fait en question. C'est une feuille produite par Manchon à son tour , feaille écrite de sa main et transcrite au procès par les nouveaux juges, où l'on trouve le texte même des modifieatioDs arrêtées par les assesseurs '.
Cette pièce, qui justifie le reproche fait am premiers juges, en diminue à quelques égards la portée: car si elle prouve que des corrections ont été demandées, elle montre aussi, par sa comparaison avec larédaction définitive, que pla«ieurs ont été aecueillies. Il est vrai que la plupart sont bien insignifiantes: il s'agit de diviser un article en deux fies articles 2 et 3 ne faisaient d'abord qu'un seul article), ou de modifier la rédaction dans ses termes plus que dans «on esprit. Il en est même qni sont dans l'esprit de l'ace^BatioD. C'est conformément aux eorrectirais proposées que l'on a introduit en denx «adroits dans le texte officiel (I et IX ) ^ qoe Jeanne refusait de quitter l'habit d'homme si ce n'est par commandement de Bien, résMre dont l'aceusatenr lui faisait im grief particulier dans son réquisitoire (art. 43). Mais il y en avait aussi qui la pouvaient <léclMrger, et de cellefl-là on ne tient nul compte. D'après l'art. I, les voix ont promis que v par le secours et ia médiation de cette femme, le prince -doit être rétabli, « la révision dit qu'il faut ajouter ; «avec l'aide de Dieu. » On n'en fit rien. Dans l'article XH (XI ancien), la révision demande (ceci est capital) qoe l'on ajoute :
ROUEN. — LE lUGBHEMT. 1Ï5
« Elle déclare qu'Ole est eoumiae à rÉ^ise militante, Nolre-Seîgneur premier aerrî, et pourra que l'Église militante ne lui commande rien de contraire à ses révélatioBB passées <m fatores. » On trouva plus simple de mentionner le refus sans la déclaration de soumission'.
Ainsi le grief demeure fondé. Mais toutes les correctioHs eussentrolles été introduites , les dauEe articles n'en resteraient pas mmns ce qu'ils sont, une œuvre déloyale et perfide, établissant en fait des choses qui ont toujours ^té niées, ou présentant les dédaratioDsdeieaauede telle sorte qu'elles perdent leur sens naturel pour prendre «elui que leur veut doanc^' l'aceuBation. On y dit que sainte Catherine et sainte Marguerite se eoot, d'après ses aveux, montrées à elle corporellement près de Varbre des Fées (ce rap[Htidiement n'est pas sans iateation), qu'elles lui ont com^naandé de partir à l'ioiade ses parents (elle. a dit le contraire) ( 1 ). On y raconte le signe donné au roi, SEUte aucun des traits qui peuvent en révéler l'allégorie ou en 'lev«r les contradictions «ppareutes ( II ). On tourne contre la solidité de sa foi ce qu'elle disait pour marquer, par le terote Le plus fort, la fermeté de sa croyance à ce qui, pour eUe,étwtréviden€e même: à savoir, qu'elleeToitàsesappwitioascMnnKellen-oit à la Rédemption (Hl); ses vôvélations deviennent des divinations suspectes (IV); son habit une violation impudique des préceptes de f Ajicien et du Nouveau Testament, et un sacrilège : il semble qu'elle
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136 LIVBE SEPTIÈME.
ne l'a pris que par déréglemeDt ou par une dérision impie pour aller communier ( V ). Le signe de la croix dont elle mai'que ses lettres est une profanation (VI); sa mission, une révolte contre l'autorité paternelle (VII); sa tentative d'évasion, une tentative de suicide (Vlll); son innocence, de l'orgueil (IX); son inspiration , de la témérité ( X. )' ; sa vénération pour ses voix, de l'idolâtrie (XI); son refus de les mettre en question, un refus d'obéir à l'Église (Xn).
Ce grief, postérieur au procès, est devenu, U faut le dire, son unique fondement. Car sérieusement, que pouvait-on reprocher à Jeanne? ses visions? elle tes afiirmait, et il était difficile d'yvoir une illusion de son . esprit. Elle les avait eues dans les conditions les plus diverses t dans le calme de la maison paternelle, dans le tumulte des camps, dans la prison et l'abandon de tous. On pouvait bien l'accuser de mensonge; mais nul n'aurait pu, sans se déclarer soi-même hérétique, l'accuser d'inventer une chose -contraire à la foi. Ézéchiel avait eu'des visions, et les histoires des saints' en sont remplies. Il s'agissait donc beaucoup moins, ■pour les juges, de savoir si Jeanne en avait eu ellemême que de connaître d'oiî elles lui venaient : et l'intérêt et la passion pouvaient seuls les aveugler assez, pour qu'ils se crussent en droit de les rapporter au démon. Quant à l'habit d'homme, elle avait à diverses reprises assez clairement répondu; et chacun eût pu faire la réponse pour elle. La règle com-
muoe ne fait point loi pour tons les cas, et l'Église avait canonisé sainte Marine, qui prit et porta toute sa vie l'habit d'homme pour demeurer dans un couvent de moines : elle ne pouvait y rester sans le porter, sans doute; mais il était moins nécessaire qu'elley restât. Que si d'ailleurs pour absoudre Jeanne il fallait une décision canonique, elle l'avait eue. La question avait été examinée et résoluepar les docteurs de Charles Vil. Or Jeanne avait le droit de ne pas croire que ce que l'Église avait trouvé bon à Poitiers fût mauvais à Rouen, ni qu'il y eût plus d'autorité dans l'évêque de Beauvais que dans l'archevêque de Reims son métropolitain '.
Restait donc la question de l'Église, question née du débat et où il avait paru si facile de mettre son igDorance en défaut. La première fois qu'on lui en parla, on l'a vu , elle profita de l'occasion pour . demander pourquoi on ne t'y laissait point aller entendre la messe I et quand on lui eut expliqué la distinction des deux Églises, elle répondit, selon Massieu : «Vous me parlez d'Église militante et d'Église triomphante. Je n'entends rien à ces termes; mais je me veux soumettre à l'Église comme ledoit une bonne chrétienne: » et elle l'avait bien montré à Poitiers. Là aussi elle avait afBrmé ses visions, et elle n'avait pas refusé de les soumettre à l'examen des prélats et des docteurs. Pendant trois semaines ils l'avaient éprouvée avec toute sorte de précaution et de scrupule, comme le constate, sinon ces registres, si malheureu-
igtizecyGOOgk-
sèment perdus, auxquels Jeanne renvoie pluâeurs fois, au moinsk résultat.qu'oaeripublia. Us l'avaient prouvée, et ils l'avaient approuvée. C'était unesanctioB eeciésiastique comme une autre; et iei encore elle avait bien le droit de ne pïw vouloir Houmeittre la décision dn mêtropolitaiin an suffragant, le jugenent dliorames défiants, mais impartiaux, au jugement de ses eimemis.
Yoilà au foiKi i qttot se borne le refus que le pro>^ cès-verbal <le Rouen exmxtSbe. Uaisoe proeès-verbal le constate aosei : tout en maintenant la vérité de ses révélations, Jeanne acceptait tonjsurs le jugement de l'Église là où ellela.trouvait libre et impartiale, c'està-dire, dans son chef; et les iémoignagea consignés au procès de réhabilitation reproduisent sa réponse dans une forme qui fait -voir -daîrentent le fond de ea pensée quand ellerépondaitàdesinstanees sans bonne foi. Comme on lasoUicitaitdese soumettre àrÉglise: « Qu'est-ce querÉgliee?» dit-ëlie. On lui idit que c'était le pape, les prélats et tous eeux qui présideiït en l'Église militante. Elle répeiMËt qu'elle «e soumettait volontiers au pape, requérant être menée à loi ; mais qu'elle ne «e «oumcNitait point an jugement de «es «nnemis et en particulier de l'é^'Ëqoe de Beauvais, « parce que, luî dit-elle, vous-dtes mon ennemi capital.» Isambard de 'La Pierre lui emiseilla de sesoumetb'e au concile général de Bâie qui venait de se réunir (le 6 mars 1431) : é\e demanda 'ce que«'éta(t - que concile général; et comme i) lui expliquait que
ROUER. — Le JUGEMENT. 139
c'était Ttue assemblée de l'Église ntiiverseUe et de la chrétieDté, et qu'en ce eoncile il j en avait autant de son parti que du parti desÂDglaisTcrOhl s'écria-t'elte puisque eo ee lieu sont aucxms de notre parti, je reux bien me rendre et wurneltrean concile de Bàle. — Tai- BCB-vouB, de par le diable, h cria l'évéque un peu tr<^ tard. 11 avait bien laissé Paire la demande, il nes'attendait pas à la répoosâ.
Le procèB-verbal n'a mentionné ni l'ane ni Vautra. Il ne parle dans les interrogatoires que de la soomissioD au pape en ceUe forme : « qu'elle soit menée devant lui, et puis répondra devant lui tout oe qu'elle doit répondre.» (Séance d« ITmar».)***'* *"' apprend par la même déposition d'Isambard de La Pierre , présent à ta séance ainsi que Tévêque , au témoignage du mèmedocument officiel, pourquoi le reste ne s'y trouve pas. Le grefiîer demandante l'évéque s'il devait écrire la soumission de Jeanne au concile, l'évèque lui dit que ce n'était pas néceseaire. '< Ah! reprit Jeanne, vous écrivez bien ee qni est «outre moi ; mais TOUS ne voulez pas écrire ce qui est pour moi'.»
Cette déposition es* confirmée au fond par le greffier Manchon loi-même. Maie le témoignage de Manchon offre avec celui fllsambard de La Pierre des différences d'où l'on a lire sur l'un «t sur l'autre les conclusions les moins atteedues.
Manchon racante que Jean de La Fontaine, leambard de La Pierre et Martin Ladvenu, allant trouver Jeanne dans la prison, lui dirent qu'dle ne devait ■
pas craindre de se soumettre au pape et au concile, ~ puisqu'il y avait dans le concile des clercs de son parti autant que d'ailleurs* Le lendemain, Jeanne, . interrogée, répond qu'elle se soumet au pape et au concile. L'évêque, furieux, demande qui l'a visitée la veille, et apprenant du gardien que c'est La Fon-' taine et les deux religieux, il s'emporte contre le vice-inquisiteur, son collègue, patron des deux derniers. Jean de La Fontaine, se sachant menacé, part de Rouen et n'y revient plus'.
Isambard de La Pierre n'avait parlé que de lui; Manchon lui associe La Fontaine et Ladvenu. C'est dans la séance même, selon ïsambard, que le conseil fut donné à Jeanne ; selon Manchon, ce fut la veille. Isambard n'en détermine pas l'époque; Manchon indique la semaine sainte dans une autre déposition. Oo en conclut qu'il ne faut s'arrêter ni à l'un, ni à l'autre; non qu'ils mentent : mais ils se trompent. On n'accuse que leur mémoire.
Mais si leur mémoire est en défaut, c'est apparemment sur les circonstances où ils dîEtërent, et non sur le fond, où ils sont d'accord. Sur les personnes, Manchon ne contredit pas Isambard : il nomme La Fontai ne avec lui ; Isambard ne parle que de lui-même. Sur le moment, fut-ce dans la séance ou la veille 1 La différence est plus grave. Les deux assesseurs ont-ils , comme le veut Manchon, conseillé Jeanne la veille, et Isambard a-til renouvelé son conseil dans la séance du lendemain? Je ne propose pas ce mode de
ROUEN. — LE JUGEUENT. 141
conciliation ; je remarque seulement que, dans tous les cas, on ne peut démentir Isambard qui parle d'un fait personnel; et Manchon, qu'on pourrait soupçonner d'avoir placé volontiers avant la séance un incident dont on ne trouve pas la trace dans son procès- verbal, se lave de ce soupçon, mais confirme ailleurs ce témoignage, en disant qu'un jour Jeanne étant sommée de se soumettre à l'Église, Isambard de La Pierre lui conseilla de se soumettre au concile général, ce qui lui valut l'interpellation del'évêque : « Taisez-vous, de par le diable! »
Reste l'époque, dont Manchon parle seul. I désigne la semaine sainte. Or, il n'y eut pas de séance particulière dans les premiers jours, et le dernier jour, samedi, 31 mars, ni La Fontaine, ni Isambard ne sont présents. Mais puisque dans la semaine sainte aucun jour ne convient, c'est le cas, non de nier le fait, mais de le chercher ailleurs. Or Manchon lui-même y autorise; car dans une autre déposition il dit : «Dans la semaine sainte ou environ; » et un peu plus loin, quand il cite le fait d'Isambard : «Dans le jugement, quand Jeanne était examinée.» Nous avons pensé que l'incident se rapporte à la dernière séance des interrogatoires, le mardi 17, séance dans laquelle le procès-verbal mentionne, en effet, une question sur le pape. Et l'on comprend pourquoi, après ce refus d'enregistrer sa réponse, Jeanne a répondu comme elle l'a fait à l'évêque, dans la visite du samedi 31 mars. Mais quand il resterait un
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142 LIVRE SEPTIËHE.
doute sur lea circoDstanees accesBoires, les deux témoigoages n'en aoDt pas moins incontestablea au ioni. Manchon, qui sait si bien défendre son.procès- Terbal, et qui, à cette oecasîoD encore, prétend qu'il a écrit tout ee qu'il a entendu, s'avoue coupable par le fait, puisqu'il rapporte ici un conseil d'Isambard et une déclaration de soumission de la Pucelle qu'on ne trouve, nulle part dans le& actes du procès. Quant à Isambard de La Pierre, rapporter son téoïoiguage à une oeeasion où le procèa-verbal fait, il est vrai, poser à Jeanne la question du ccoieile, mais pour constater qu'elle refuse de répondre, ce n'est rien concilier; et son témoignage, qu'on n'accuse pas de mensonge, ne peut être taxé d'inexactitude involontaire. Ses souvenirs sont très-précis j j'en juge par cette parole de Jeanne, qui est une protestation contre le système entier du proeèa-vwbal : « Ah ! vous écrivez bien ce qui est contre moi , et voua ne voulez pas écrire ce qui est pour moi. » Parole décisive que le témoin n'a pas pu oublier, et qu'un historien ne devrait pas omettre dans l'examen de cette question '.
Ce ne sont pas là les seuls faits qui concernent la soumission de Jeanne à l'Église. Nous retrouveroDS dans le procès-verbal même des dédarations non moins décisives : mais. nous ne voulons pas dépasser, la limite des interrogatoires que les douze articles avaient la prétention de résumer. Voilà les douie articles, voilà leur sincérité, leur eiactitude. Ce ne sont
ROUI^N. — LE JUGERENT. IkZ
pas seulement des poiots àe droit que l'on souinet i. la discussion des légistes ^ ce sont des fûts qu'on snp* pose établis, £u>ts affirmés d'autant plus hardiment ' que l'accusée n'est point appelée à y contredire, et qu'on a eu soin de taire les démentis qu'elle y a donnés. C'est donc en toute sécurité que t'érèqae, dans sa lettre du 5 avril, invite les maîtres et les docteurs à lui donner leur avis sur la pièce qu'il leur envoie , et le9 prie de lui faire connaitre par écrit avant le mardi suivant ce qu'ils eu pensent : « si les choses ai^uées leur paraissent contraires à la foi orthodoie, à l'Écriture et à la détermination de l'Ëglise rowaine ou des doctears .approuvés par l'Église et aux sanctions canoniques ; scandaleuses, t^érairex, perturbatrices de la chose [Hibtique, injurieuses ou entachées de crimes contre \e» bonnes mœurs.» Les qualifications qu'il sollicite sont tout entières dans ces lignes. Sa lettre d'envoi contient en résumé la réponse qu'il attend*.
On réunit d'abord un certain nombre de consuU teurs (seize docteur» et six bacheliers), dont la réponse devait donner le ton aux autres. Ils s'assemblèrent le jeudis 12 avril, bous la présidence d'Énurd Émengard, dans la chapelle du palais archiépiscopal de Rouen, et déclarèrent que, coosidérant la qualité de la personne, ses dits, ses faits et le mode de ses apparitions, etc. ; ces révélations leur paraissùent fictives ou procédant du diable : les divinations superstitieuses, les faits scandaleux et impies, les paroles
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présomptueuses et téméraires. Ils y relèvent bien d'autres crimes encore : blasphème envers Dieu et les saintes, impiété envers les parents, violation du précepte de l'amour du prochain, idolâtrie, schisme louchant l'unité et l'aulorité de l'Église, et soupçon d'hérésie. Croire que ces apparitions sont de saint Michel, etc. , comme on croit à la foi chrétienne, c'est être véhémentement suspect d'errer dans la foi; dire qu'on a bien fait en ne recevant pas les saci'ements dans le temps marqué par l'Église et qu'on l'a fait par le commandement de Dieu, c'est blasphémer contre Dieu ' .
Les autres avis ne tardèrent point à suivre : la délibération des seize consulteurs donnait aux plus incertains une base oij s'appuyer. La plupart s'y réfèrent absolument, quelques-uns avec des sentiments d'humilité, d'autres avec un empressement qui va au-devant de toutes les exigences. « Que peut mon ignorance, dit Gilles, abbé de Fécamp, après tant de savants hommes colnme on n'en trouverait pas dans l'univers entier î Très - révérend père, ordonnez -moi tout ce que vous voudrez. Pour accomphr vos ordres, ma force pourra faillir, mais non ma volonté. >• L'évèque de Coutances, s'excusant d'avoir à juger une œuvre si bien élaborée, prend, pour exprimer son avis, les termes mêmes de la lettre d'envoi de P. Gauchon, Plusieurs vont déjà jusqu'à l'application de la peine. Si elle ne renonce point à ses erreurs, qu'on la livre
au bras séculier; ai elle y renonce, qu'on la garde en prison, h au pain de douleur et à l'eau d'angoisse, » pour qu'elle pleure ses péchés et n'y retombe plus. D'autres, tout en approuvant, font pourtant quelques réserves. Onze avocats de Bouen, réunis après les docteurs, dans la chapelle de l'archevêché, donnent une consultatioa conforme: ('A moins pourtant ,, disent-ils , que ces révélalions ne viennent de Dieu. » Us se hâtent d'ajouter que cela d'ailleurà ne leur paraît pas croyable, et s'en rapportent aux théologiens. Trois bacheliers en théologie avaient aussi déclaré que tout dépendait de l'origine de ces révélations, et que si elles venaient de Dieu (ce qui, ajoutaient-ils, n'est pas établi), ils ne pourraient interpréter à mal le dire de Jeanne. Mais un évêque (l'évêque de Lisieui) avait déclaré que, vu, entre autres choses, n la basse condition de la personne, » on ne devait pas croire qu'elles lui vinssent de Dieu *.
D'autres, tout en répondant selon le vœu de l'évêque, demandaient que l'on consultât l'Université de Paris, ou se réservaient d'adhérer, même après leur avis donné, à sa réponse. Le chapitre de Rouen, malgré quelques adhésions individuelles, se montra peu pressé de se prononcer en cette matière. Lorsqu'on le convoqua pour la première fois, le 13 avril, on ne put réunir qu'une vin'gtaine de membres. Ils s'ajournèrent au lendemain, avec menace de retenir les distributions pendant huit jours à qui ne viendrait
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146 UVRG SEP.TIËHK.
pas. Ils furent treule et ud, et décidèrent que, pour donner un avis plus sûr» ils attendraient qu'on leur mît sous tea yeux la délibération de l'Université de Paris. Les abbés de Jumiéges et de Gormetlles avaient réclamé la même chose ; mais l'évêque se f^ha, et comme il insistait, ils réduisirent leur réponse à quatre points : 1° l'antorité de l'Ëglise : Jeanne se rendrait suspecte en refusant de s'y soumettre; 2° et 3° les révélations en général et l'ordre de Dieu de porter l'habit d'homme : au premier abord, on n'y pouvait croire, faute de miracle ou d'une évidente sainteté; V qu'elle n'est pas en péché mortel : Dieu seul le sait; et comme ils ne peuvent sonder les choses secrètes , et que d'ailleurs ils n'ont pas assisté à l'examen de Jeanne, ils s'en remettent aux liiéologiens *.
Parmi ces réponses, on en trouve une enoore, fort longuement motivée, et de nature à plaire à l evèqne par ses développements, sauf un point, cependant. L'auteur trouve qu'en prenant l'habit d'homme Jeanne a fût une action « indécente, indigne d'une femme qui se dit pucelle ; — à moins pourtant, ajoute-t'it, qu'elle ne l'ait &it pour se défendre contre la violence et garder sa virginité. » L'accusation n'avait jamais paru se douter de cette raison-làl De plus, il coneluait que, pour donner à la sentence plus de force et de sûreté et la défendre contre tout soupçon d'injustice, pour l'honneur de la majesté roysie et de l'évêque, et pour la paix de la conscience
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de plusieurs, il convenait de soumettre les assertions de Jeanne à l'examen du souverain pontife'.
Ni révèque de Beauvais, ni ses adhérents ne se souciaient de renvoyer la question au souverain pootire. QuantàTUniversité de Paris, sadécision leur était moins suspecte. Six de ses membres avaient assisté au procès dès le commencement : trois d'entre eux, J. Beaupère, Jacques de Touraine et Nicole Midi, devaient lui porter la piàce qni tenait lieu des débats, les douze articles. Mais pour aller plus avant on n'attendit pas sa réponse.
Jeanne était tombée malade; grand trouble patmî les Anglais : si elle échappait à la condamnation pai> la mort ! Des médecins furent mandés aussitôt par le cardinal de Winchester et le comte de Warwick. « Prenez-en bien soin, dit le comte : le roi ne veut pour rien au monde qu'elle meure de mort naturelle. Le roi l'a chère, car il l'a achetée cher et ne veut pas qu'elle meure, si ce n'est par justice et qu'elle soit brûlée. Faites donc en sorte qu'elle guérisse. •
- Les médecins l'allèrent voir , conduits par Jean d'Estivet. Ils lui demandèrent d'oill lui venait son mal.
« L'évêque de Beauvais, dit Jeanne, m'a envoyé nne carpe, dont j'ai mangé, et c'est peutrêlre la cause de ma maladie.
— Paillarde, s'écria le promoteur, lu as mangé
148 LIVRE ^EPTIËHE.
des harengs (halleca) et autres choses qui t'ont fait mal. »
Les médecins, lui trouvant de la fièvre, crurent qu'une saignée serait honne, et le dirent an comte de Warwick. a Gardez-vous de la saigner, dit le comte; elle est rusée, elle pourrait se tuer. » On la saigna pourtant et elle se trouva mieux. Mais Jean d'Estivet revint la voir, et, tout ému encore du péril qu'avait couru l'édifice de son accusation, il redoubla d'injures, à tel point que Jeanne en i^prit la fièvre. hè comte, inquiet, inUma au promoteur de ne plus l'injuriera l'avenir'.
Cet incident avait montré qu'il fallait se hâter. Jeanne n'était point encore remise, que l'évéque voulut, sans plus attendre, donner suite aux consultations qu'il avait déjà réunies. Il vint donc, avec plusieurs docteurs, la trouver dans sa prison, afin de lui faire les exhortations charitables qui étaient un premier degré p<]ur la mener au bûcher. Il lui représenta que, parmi ses réponses, plusieurs avaient paru à de savants hommes mettre la foi en péril , et comme elle était sans lettres , sans connaissance des Écritures, il lui offrait de remettre à des hommes de probité et de science le soin de l'instruire : elle n'avait qu'à choisir parmi les docteurs présents ou désigner quelque autre, si elle en savait de capables. « Nous somme?, ajoutait- il, des gens d'Église, disposés par notre volonté comme par notre vocation à vous procurer par toutes les voies possibles le salut
ROUEN. — LE JUGEMENT. Ïk9
de l'âme et du corps , conune nous le ferions pour nos proches ou pour nous-mêmes. Nous voulons faire ce que fait l'Église, qui ne ferme pas son sein à qui lui revient. » Il unissait en l'adjurant de tenir grand compte de cette admonition salutaire, car si elle y contredisait pour s'en tenir à son sens propre et à sa tète sans expérleuce, il la faudrait abandonner; et elle pouvait voir à quel péril elle s'exposait : il l'en voulait préserver de toute sa force et de toute son affection*.
Jeanne répondit en le remerciant de ce qu'il lui disait pour son salut, et elle ajouta :
«Il me semble, vu la maladie que j'ai, que je suis en grand péril de mort ; s'il en est ainsi, que Dieu veuille faire son plaisir de moi, je vous requiers avoir confession et mon Sauveur aussi, et qu'on me mette en la terre sainte.
— Si vous voulez avoir les sacremenls de l'Église, il faudrait que vous fissiez comme les bons catholiques doivent faire, et que vous vous soumissiiez à la sainte Église.
— Je ne vous en saurais maintenant autre chose dire.
— Plus vous craignez pour votre vie, plus vous devriez amender votre vie; vous n'auriez pas les droits de l'Église comme catholique, si vous ne vous soumettiez à l'Eglise.
— Si le corps meurt en prison, je m'attends que vous le fassiez mettre en terre sainte ; si vous ne te faites mettre, je m'en attends à Notre-Seigneur.
oyGOOglf
IbO LIVRE SEPTIËIB.
— Autrefois voas aviez dit ea votre procès, que si vous aviez fait ou dit quelque chose qui fût contre notre foi chrétienne, vous ne le voudriez soutenir.
— Je m'en attends à la réponse que j'en ai faite et à Notre-Seigneur.
— Vous avez dit avoir eu plusieurs fois révélations de par Bien, par saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite : s'il venait aucune bonne créature qui affirmât avoir eu révélation de par Dieu louchant votre fait, la croiriez-vous?
— il n'y a chrétien au monde qui vînt devers moi se disant avoir eu révélation, que je ne sache s'il dit vrai ou non ; je le saurais par sainte Catherine et sainte Marguerite.
— N'imaginez-Tous point que Dieu puisse révéler quelque chose à une bonne créature qui vous soit inconnue?
— Il est bon à savoir que oui; mais je ne croirais homme ni femme si je n'avais aucun signe.
— Croyez-vous que la sainte Écriture soit révélée de Dieu?
— Vous le savez bien, et il est bon à savoir que oui'. »
On la somma de nouveau de prendre conseil des clercs et des docteurs, et on lui demanda, pour finir, si elle se soumettait, elle et sea bits, à notre sainte mère l'Ëglise. Elle répondit :
u Quelque chose qui m'en doive advenir, je
ROUEN. — LE JUGEMENT. l&I
n'en ferai ou dirai outre i^ose, que oe que j'ai dit devant, au procès'. »
Les docteurs qui accompagDaicot l'évèque prirent tour à tour la parole, alléguant les autorités de t'Ëcritore et des exemples pour ramener à se soumettre. Nicole Midi lui cita, entre autres, le passage dé saint Matthieu : « Si Totre frère a péché contre vous, etc., » et ce qui suit : « S'il n'écoute pas l'Église, qu'il TOUS soit comme an païen et un publicain.» Il ie lui dit en français, et il lui représenta que si elle ne voulait se soumettre à l'Église, il faudrait qu'on rabandonnftt comme une Sarrasine. Jeanne répoodit :
V Je suis bonne chrétienne, j'ai bien été baptisée; et je mourrai comme une bonne chrétienne.
— Puisque voua requérez que l'Église vous donne votre Créateur, aoumettez-vous à l'Église, et on promettra de vous le donner.
— Je n'en répondrai autre chose que ce que j'ai fait : J'aime Dieo, je le sers, je suis bonne chrétienne, et je voudrais aider et soutenir l'Église de tout mon pouvoir.
— Ne voudriez-voua pas, dit l'évèque, qui avait son projet, que l'on ordonnât une belle et notable' procession pour vous réduire en bon état si voua n'y êtes?
— Je veux très-bien que l'Eglise et les catholiques prient pour moi*. »
Cependant, parmi les docteurs consultés, plusieurs
153 LIVRE SEPTIËHE.
avaient été d'avis que ^Jeanne fût de nouveau instruite et admonestée sur les faits mis à sa charge. li fallait donc la placer en présence des douze arUcles, et c'était s'exposer à lui faire publiquement renier, comme à elle inconnu, cet acte que l'on devait croire avoué par elle comme résumé du débat. L'évêque, sans aller à l'encontre des opinions exprimées, s'appropria la chose de manière à ne rien compromettre. II sut s'arranger de telle sorte que Jeanne, qui ne connaissait point les articles, loin de soupçonner dans la communication une pièce of&cielle, y vît toat simplement une admonition comme une autre, et que les assesseurs, qui les connaissaient, trouvassent dans son silence à la lecture une preuve, s'ils en avaient besoin, qu'eu leur forme originale, ils lui avaient été depuis longtemps communiqués'.
Le mercredi '2. mai, il réunit tous les assesseurs dans une salle du château de Rouen, et leur fît une allocution. 11 leur exposait que les aveux de Jeanne, résumés en un certain nombre d'articles, ayant été soumis aux docteurs, les réponses déjà arrivées la jugeaient coupable en bien des points. Cependant, avant qu'il prononçât définitivement sur elle, plusieurs ont cru qu'il fallait l'instruire encore de ses erreurs et tenter de la ramener à la vérité. Il l'a fait, et il y a employé plusieurs notables docteurs en théologie : mais l'astuce du diable prévalant, rien n'y a servi encore. L'admonition privée n'ayant point porté de fruit, il lui a paru opportun de recourir à
ROUEN. — LE JOCEHEHT. 153
une admoDÎtion publique, pensant que la présence et lea exhortatiooa du grand nombre la ramèneraient plua facilement à l'obéiBeance et à l'humililé. C'est pourquoi il a désigné un savant et ancien maître en théologie, Jean de Châtillon, archidiacre d'Érreux, pour s'acquitter de cette charge ; et il annonça que Jeanne allait comparaître devant l'assemblée'.
Jeanne fut amenée, et l'évèque l'engagea à se rendre aux exhortations qu'on allait lui faire, faute de quoi, elle se mettrait en péril pour l'&me et pour le corps. Alors l'archidiacre, prenant la parole, commença par remontrer à Jeanne que tous lea fidèles chrétiens étaient tenus de croire les articles de foi, et il l'invita, par forme de monition générale, à corriger et réformer ses faits et dits selon la délibération des docteurs. Comme il tenait à la main le texte de ses exhortations : k Lisez votre livre, dit Jeanne, et puis je vous répondrai. Je m'attends de tout à Dieu mon Créateur; je l'aime de tout mon cœur*. »
L'archidiacre lut donc le discours qu'il avait écrit : c'étaient les douze articles réduits à six, mais sous une forme singulièrement tempérée par les raisons qu'on donne à Jeanne et les considérations qu'on y ajoute pour la convaincre ou la séduire.
Après lui avoir rappelé qu'elle a promis de s'amender si les clercs trouvaient dans ses dits ou dans ses faits quelque chose à reprendre (1°'), il lui signale les points notés à ce titre par les docteurs : son refus de soumettre ses apparitions à l'Église ou h
154 LIVRE SEPTIËHG.
homme qui vive (11); bod obatioation coupable à garder l'habit d'homme (III); à dire qu'en te gardant elle ne pèche pas (IV); à soutenir des révélations indignes, par leur nature , de l'origine qu'elle leur attribue , et capahlee d'entraîner le peuple dans l'erreur (V) : révélations qui l'ont poussée elle-même à des témérités de toute sorte, en actes ou en pa- ' rôles, comme quand elle prétend anooncer l'avenir, savoir qui Dieu aime, etc., ou quand elle rend honneur à des apparitions qu'elle n'a pas raison suffisante (n'ayant pas même consulté son curé) de croire de bons esprits (VI)'.
Cette remontrance fut faite à Jeanne en firançais, et 8ur plusieurs points on la pressa d'y répondre.
Après qu'on lui eut déclaré ce qu'était l'Église militante, et qu'on l'eut pressée d'y croire et de s'y soumettre :
n Je crois bien l'Église d'ici-baa, dit-«Ue; mais de mes faits et dits, ainsi qu'autrefois je l'ai dit, je m'a^ tends et rapporte à Dieu.
— Croyez-vous que l'iîlglise puisse se tromper?
— Je crois bien que l'Église militante ne peut errer ou faillir; mais, quant âmes dits et mes faits, je nr'en rapporte à Dieu qui m'a fait faire ce que j^ai fait. »
Elle ajouta qu'elle se soumettait à Dieu son créateur qui lui a fait faire ces choses, et-s'en rapportait à lui, à sa propre personne;
n Voulez-Tous dire que vous n'avez point de juge
sur la terre? et noire eaiqt-père le Pïipe n'eat-il paa votre juge ?
-r-St ne TOUS en dirai autre chose. J'ai bon maître, c'est à savoir Notre-Seignear, à qui je m'attends de tout, et non à antre.
— Si TOUS ne voulez croire l'Église et l'article Ecclesiam sanclam caiAo/tca?n,Tous serez héréUque en vous y obstinant, et punie du feu par la sentence d'autres juges.
— Je ne vous en dirai autre chose; et si je voyais le feu , si dirais-je ce que je vous dis , et n'en ferais autre chose. »
(Superba responsiol écrit le greffier en marge de son procès-verbal.)
u Si le concile général, conuae notre saint-père, les cardinaux et autres membres de l'Ëglige, étaient ici, voudriez-vous vous en rapporter et vous soumettre à eux?
— Vous n'en tirerez de moi autre chose. »
Mais le juge insista :
<( Voulez-vous vous soumettre à notre sain^pè^e le Pape?
— Menez-m'y, et je lui répondrai. »
C était une réponse sérieuse à une question qui ne l'était pas : car personne dans le parti anglais ne voulait l'appel au pape. Le juge vit qu'il était allé trop loin et changea de matière'.
Il passa à la question de l'habit et ne fut pas plus heureux. Jeanne, faisant tomber d'un mot toutes les
156 LIVRE SEPTIËHE.
fausses imputations de ses accusateurs, répondit qu'elle voulait bien prendre longue robe et chaperon de femme pour aller à l'église et 'recevoir son Sauveur, comme elle l'avait dit autrefois (ce point est à noter), pourvu que tantôt après, elle le quittât et reprît l'autre. On insista sur ce qu'elle l'avait pris sans nécessité, et spécialement depuis qu'elle est en prison. Et elle, sans rien dire des raisons impérieuses qui le lui faisaient garder en prison, elle répondit :
« Quand j'aurai fait ce pour quoi je suis envoyée de par Dieu, je prendrai l'habit de femme.
— Croyez-vous faire bien de prendre l'habit d'homme? dit le juge, suivant imperturbablement son thème.
— Je m'en atteads à Notre-Seigneur. »
Et comme le juge lui remontrait qu'en prétendant qu'elle faisait bien, et en disant que Dieu et les saints le lui faisaient faire, elle les blasphémait, elle répon^ dit simplement :
H Je ne blasphème point Dieu ni ses saints. »
On insista encore pour qu'elle renonçât à porter l'habit d'homme et à croire qu'elle faisait bien de le porter; mais elle dit qu'elle n'en ferait autre chose'.
On en vint alors à ses apparitions : si elles n'étaient feintes, elles étaient diaboliques; on n'admettait pas d'autre alternative. On lui demanda si, toutes les fois que sainte Catherine et sainte Mai^erîte venaient, elle se signait du signe de la croix.
« Quelquefois, dit-elle, sans attacher à la question
RODEN. — LE JUGEMENT. 157
d'autre importî^nce, je fais le signe de la croix, d'autres Fois, non. »
De ses révélatioss et de ses prédictions , elle dit qu'elle s'en rapportait à son juge, c'est à savoir Dieu; et ajouta qu'elles lui venaient de Dieu sans autre intermédiaire. Quant au signe donné au roi , oo lui demanda si elle voulait s'en remettre à l'archevêque de Reims, au sire de Boussac, à Charles de Bourbon, à La Trémouille ou à La Hire qui étaient présents, avait-elle dit, quand l'ange apporta la couronne, ou si elle voulait s'en rapporter à d'autres de son parti, qui écriraient sous leur sceau ce qui en était.
(( Baillez-moi un meas^er, dit-elle, et je leur écrirai de tout ce procès. »
Ce n'est que dans ces conditions et sous celte forme qu'elle accepta de s'en rapporter à eux.
« Si OR voua envoie troia ou quatre chevaliers de votre parti, qui viennent ici par sauf-conduit, voudrez-vous vous en remettre à eux de vos apparitions et des choses contenues eu ce procès ?
— ; Qu'on les fasse venir, et je répondrai. »
On lui demanda enSn si elle voulait s'en référer à l'Église de Poitiers où elle avait été examinée. Mais Jeanne, excédée de cea offres sans bonne foi :
« Me cuidez-rous prendre par cette manière, et par lu m'attirer à voua'?»
On conclut en l'exhortant en général à se soumettre à l'Église, BOUS peine d'être laissée par l'ËgUse. n Et si l'Église vous laissait, continuait le juge.
158 LIVRE SEPTIËKE.
vouB seriez en graud péril de corps et d'âme; car TOUS pourriez biea encourir la peine do feu éternel quant à l'àme, et du feu temporel quant au corps par la sentence d'antres juges. »
Elle répondit :
« Voua ne ferez jà ce que voua dites contre moi, qu'il ne vous en prenne mal au corps et à l'âme. »
On lui demanda de dire une cause pour quoi elle ne s'en rapportait point à l'Ëglise. Elle aurait pu dire qu'elle ne s'en rapportait point à l'Eglise des Anglais ; mais elle ne voulut faire aucune autre réponse. Vainement les docteurs insistèrent tour à tour dans le même sens : ils n'obtinrent rien de plus. Enfin l'évêque l'avertit d'y faire bien attention et de se bien aviser sur les admonitions et conseils charitables qu'elle venait de recevoir.
« Quel temps me donnez-vous pour m'aviser? dit Jeanne.
— C'est à présent même qu'il le faut faire. »
Et comme elle ne répondait pas davantage, l'évêque se retira, et elle fut ramenée à sa prison '.
On voulut employer le dernier moyen pour la faire parler, la torture. Le 9 mai , l'évêque la fit mener dans la grosse tour du château de Rouen. Il avait avec lui l'abbé de Saint-Gomeille de Compiëgne, Jean de Cbâtilloo et Guillaume Érard; André Marçuerie et Nicolas de Venderez, archidiacres de Rouen; Guillaume Haiton et Aubert Morel , Nicolas Loyseleur, et l'huissier JeanMassieu. L'évêque lui signala plusieurs
ROUES. — LE lUGEMENT. 169
points de son procès où elle était soupçonnée de n'avoir pas dit laTérité; et il lui dit que, si elle ne la voulait déclarer, on la mettrait à la torture, dont on lui faisait v<»r les instruments étalés à l'entoor. Les bourreaux étaient ià, tout prêts à remplir leur office « pour la ramener dans les Tâles de la vérité, » comme disait l'évèque, n afin d'assurer par là le salut de son âme et de son corps , si gravement compromis par ses inventions erronées, h Jeanne répondit :
« Vraiment, si vous me deviez faire détraire (arracher) les membres et faire partir l'âme hors du corps, si tie vous dirai'je autre chose; et si je vous disais autre chose, après je vous dirais toujours que vous me l'auriez ^t dire par force. »
C'était d'un mol faire voir ce que vaut la torture. Elle ne refusa point d'ailleurs de parler, mais elle le fit pour confirmer toutes ses paroles. Elle dit que le tendemaÎQ de son dernier interrogatoire public, à la fête de la Sainte-Croix (3 mai), elle avait eu le secours de saint Gabriel : « Et croyez que ce fut saint Gabriel, dit-elle; mes voix me l'ont, fait connt^tre. » Elle dit encore qu'elle avait demandé conseil à ses voix pour savoir si elle devait se soumettre à l'Église comme on la pressait de le faire , et qu'elles lui avaient dit, que si elle voulait que Notre-Seigneur lui aidât, elle s'attendit à lui de tous ses faits. Elle ajouta, contre les imputations qui rapportaient ses apparitions au malin esprit, qu'elle savait que Notre- Seigneur avait toujours été maître de ses faits, et que
160 LIVRE SEPTIÈttE.
l'enDemi c'y avait jamais eu puissance. Enfin elle avoua qu'elle avait demandé à ses Ti)ix si elle serait brûlée, et que ses voix lui ont répondu qu'elle s'en attende à notre Sire, et qu'il lui aidera. On lui reparla de la couronne donnée, selon qu'elle l'avait prétendu, à l'arcbevêque de Reims, et on lui demanda si elle voulait s'en rapporter à lui. Posée par les juges, la question ne pouvait pas être douteuse ; posée par Jeanne, rien n'eût été plus facile que de s'y entendre. Elle répondit :
H Faites-le venir et que je l'entende parler, et puis je vous répondrai. Il n'oserait dire le contraire de'te que je vous ai dit'. »
Les juges, frappés de sa fermeté , comprirent que la torture n'y ferait rien, et crurent sage d'y surseoir. Ils se réunirent, le 12, pour en délibérer de nouveau, et résolurent d'y renoncer définitivement, les uns disant que la question était inutile, que l'on avait sans torture assez ample matière-, les autres, que le procès était bien fait, et qu'il ne fallait point par là l'exposer à la calomnie. Dans la minorité qui approuvait la.torture, on compte le jeune et brillant docteur Thomas de Courcelles, et celni qui s'était fait agréer comme confesseur de Jeanne, Nicolas Loyselenr*.
Les choses marchaient vers la conclusian. Dès après laséancedu'i mat, quand Jeanne eut publiquement refusé de s'en remettre, touchant ses faits, à la décision de l'Église, dans les termes oii on l'y invitait,
le chapitre de Rouen se réunit, et renonçant au délai qu'il avait réclamé d'abord, il n'hésita plus à déclarer quei'opinioQ des docteurs sur les assertions de Jeanne lui paraissait fondée en raison, et que Jeanne, vu son obstination, devait être réputé'e hérétique (4 mai). C'était déjà un suffrage important pour l'évêque de Beauvais; mais depuis, il en avait reçu un autre de bien plus grande autorité, un suffrage auquel beaucoup d'autres s'étaient référés par avance : je veux dire l'avis officiel de l'Université de Paris '.
L'Université de Paris avait reçu, un peu tard, communicatioQ des douze articles. Les trois docteurs, ses suppôts, chaînés de les lui remettre, Jeaa Beaupère, Jacques de Touraine et Nicole Midi, étaient partis de Roueuàla suite de l'Exhortation charitable du 1 8 avril, et devaient lui donner de vive voix toute explication sur l'affaire dont ils avaient suivi les débats. L'Université avait dès l'origine vivement désiré d'attirer à elle le procès de Jeanne d'Arc ; elle se jeta avec passion encore sur ces restes qu'on lui eu donnait. Le 29 avril, elle se réunit à Saint-Bernard pour prendre connaissance et des articles, et des lettres du roi d'Angleterre et des juges de Rouen qui les accompagnaient. Sur la proposition du recteur, elle chargea les deux facultés de théologie et des décrets (de droit) d'examiner chacune à part la pièce soumise à ses délibérations, et, le 14 mai, elle s'assembla de nouveau pour entendre leurs rapports *.
Jean de Troyes, remplissant les fonctions de doyen
163 UYBE SEPTIÈME.
de la faculté de théologie, prit le premier la parole, et lut la réponse de la faculté à chacun des - douze articles.
1 " Les apparitions de Jeanne : La facilité déclare que, TU la fin, le mode et la matière des rérélations, la qualité de la personne et les autres circonstances, elles lui paraissent fictives, mensongères, séductrices et inspirées plutôt par les esprits diaboliques ; et elle les nomme : à savoir, Bélial^ Satan etBehemmoth.
2" Le signe du roi : Mensonge présomptueux et per^ nicieux, attentatoire à la dignité des anges.
3° Les visites de saint Michel, de sainte Catherine et de sainte Marguerite, et la foi qu'y a la Pucelle: Crojance téméraire et injurieuse dans sa comparatsonaux vérités de la foi.
A' Les prédictions : Superstition, divination et vaine Jactance.
' 5' V habita' homme porté par commandement de Dieu i Blasphème envers Dieu, mépris de Dieu dans ses sacremeots, violation de la loi divine et des sanctions ecclésiastiques, et suspicitm d'idolâtrie.
6" Les lettres: Elles peignent la femme : traîtresse, perfide, cruelle, altérée de sang humain, séditieuse, poussant à la tjrannie, blasphématrice de Dieu.
T Le départ pour Chinon: Impiété filiale, violation -du commandement d'honorer père et mère, scandale, blasphème, aberration dans la foi, etc.
8° Le saut de Beaurevoir : Pusillanimité tournant au désespoir et à l'homicide, assertion téméraire tou
ROUBM. — LE JUGEMENT. 161
chant la remise de la faate, wreor sur la libre arbitre.
9° Confiance de Jeanne en son salut : ÂSMrtion pré^ somptueuse et téméraire, mensonge peroicieux, etc.
1 0' Que sainte Catherine et sainte Marguerite ne parlent pas anglais, etc. : Blasphème envers sainte Catherine et sainte Marguerite; -violation du préci^te de l'amour du procbaio.
M' Les honneurs qu'elle rend à[s0s saintes : Idolâtrie, invocation des démons, etc.
^T Refus de s'en rapporter de ses faits à l'Église : Schisme, mépris de Tuoité et de l'autorité de l'Église, apostasie, obstination dans l'erreur '.
Guérold deBoissel, doyeadelalaculté des décrets, lut ensuite les délibérations de sa faculté, réBuméflfl en six points :
Si cette femme, disait la faculté, était dans son bon sens quand elle a affirmé les propositions contenues dans les douze articles, on peut dire, par manière de conseil et de doctrine, et pour parler charitablement :
r Qu'elle est scbismatique comme se séparant de l'c^issance de l'Église ;
2' Hors de la foi, comme contredisant à l'article Cnam sanctam Ecclesiam catholicam ,'
3" Apostate, comme s'étant coupé les cheveux que Dieu lui a donnés pour Toiler sa tète, et ayant quitté l'habit de Femme pour l'habit d'homme ;
4* Vicieuse et devineresse, quand elle se dit envoyée
,gt,zec.yGOOg[f
164 LIVRE SEfTIÈHE.
de Dieu sans le montrer par des miracles ou par des témoignages de l'Écriture, comme fit Moïse, comme fit saint Jean-Baptiste ;
5° Égarée dans la toi, quand elle demeure sous le coup de l'anathème prononcé par les canons, quand elle aime mieux ne pas communier aux temps marqués par l'Église que de laisser l'habit d'homme ;
6° Abusée, quand elle se dit aussi sûre d'aller en paradis que si elle y était.
C'est pourquoi, si, avectie charitablement, elle ne veut pas revenir àl'unitéde la foi catholiqueetdonner satisfaction, elle doitètreabandonnée.aux juges sécu' llers pour subir le châtiment de son crime '.
Cette lecture faite, le recteur demanda si c'était bien l'avis des deux facultés; et, sur la réponse affirmative des doyens, il soumit les deux actes à l'approbation du corps entier. L'Univei^ité se sépara pour en délibérer par faculté et par nations, et bientôt, se réunissant en assemblée générale, elle déclara qu'elle les approuvait '.
A l'expédition authentique de ces actes qui fut remise aux trois envoyés de Rouen, étaient jointes les lettres de l'Université, tant peur l'évèque deBeauvais que pour le roi d'Angleterre. L'Université complimen- , tait l'évèque du zèle qu'il avait montré, comme un bon pasteur, contre cette femme dont le venin avait iafecté tout le troupeau des fidèles en Occident; elle louait la marche du procès et sa conformité au droit, vantait les docteurs qui n'y avaient épargné ni leurs person-
nea ni leurs peines, et recommandait à la sollicitude paternelle de t'évèque de ne rien négliger, jusqu'à ce qu'il eût vengé la majesté divine de l'insulte qu'elle avait reçue. Dans sa lettre au roi d'Angleterre, elle louait lé prince de Tardeur avec laquelle il avait, en celle occasion, défendu la foi et eitirpé l'erreur. Elle rappelait les letlres qu'elle lui avait écrites elle-même touchant la Pucelle, donnait son approbation au procès, et suppliait le prince de faire toute diligence pour qu'il fût mené à terme brièvement : car, en vérité, disalt-elle, a la longueur et dilation est très- périlleuse, et si est très-nécessaire, sur ce, notable et grande réparation, à ce que le peuple, qui par icelle femme a été moult scandalîzé, soit réduit à bonne et sainte doctrine et crédulité!', n
Ces pièces à peine arrivées, le 19 mai, l'évèque de Beauvais réunit les assesseurs dans la chapelle du palais archiépiscopal de Rouen pour leur en donner lecture. Tous y adhérèrent, et alors chacun fut invité à donner son avis sur la marche à suivre pour arriver à la conclusion*.
Gilles, abbé de Fécamp, opina que l'on prit jour pour que le promoteur dtt s'il avait quelque chose à ajouter, et qu'on avertit Jeanne. D'autres pensaient que l'alîaire était suffisamment instruite, et qu'il no restait qu'à conclure en présence des parties. La plupart adoptaient purement et simplement l'avis de l'Université de Paris : avertir Jeanne charitablement, soit en particulier soit en public, lui faire connaître la
,gt,zec.yGOOJ^If
l«e UVRE SEPTIËHE.
peioe à laquelle ton obstinalioD l'exposait. Et si elle se refusait à ces instances, les uns s'en remettaient au juge de ce qui resterait à faire, les autres prononçaient d'eux-mèioea qu'elle devait être déclarée hérétique et livrée au bras séculier. Quelquec-unspeasaieût qu'on pouvait le même jour conclure et prononcer la sentence, et ta livrer au bras séculier*.
L'évoque, après avoir recueilli ces opinions, annonça, confonnément à l'avis du plus grand nombre, qu'il emploierait encore auprès de Jeanne l'admonition charitable pour la ramener dans la voie de la vérité et du salut de son âme et de son corps : après quoi il procéderait selon leur sentiment, feraenût le débat et prendrait jour pour proDoncer la sentence.
Le 23 mai, il fît amener Jeanne dans une salle voisine de sa prison. H y siégeait^ ayant à ses côtés les évêques de Tbérouaune et de Noyon, et quelques-uns des docteurs qae l'on a déjà vus au jH'ocèB, Jean de Châtilloo,JeanBeaupère,NicoleMidi,GuillaameËrard, Pieire Maurice, André Marguerie et Nicole de Venderez. Pierre Maurice était chargé d'exposer à l'accusée les fautes, les crimes et les erreurs où elle étaittombée, au sentiment de l'Université de Paris, c'est>à-dire de lui reproduire en substance et sous les voiles de son discours l'acte capital qu'on lui dérobait toujours dans sa forme officielle, et de l'inviter à renoncer à ses erreurs et à se soumettre au jugement de l'Église.
■ Jeanne, disait*il, tu as dit que, depuis l'âge de treize ans environ, tu as eu des révélations; que des
ROUEN. ~ LE JUGEHENT. 167
anges, que sainte Catherine et sainte Marguerite te sont apparus, que tu les as vus fréquemment des yeux de ton corps, qu'ils t'ont parlé et te parlent eacore souvent, qu'ilst'ontditplusieurs choses eiposées plus pleinement dans ton procès. Or les clercs de l'Université de Paris et d'autres, considérant le mode et la fin de ces apparitions, la matière des choses révélées et la qualitéde ta personne, ontdit que ces choses sont feintes, séductrices et pernicieuses, ou que de telles révélations et apparitions procèdent des esprits diaboliques.
« Tu as dit.... » Et il reprenait ainsi, en résumé, chacun des douze articles, en tes faisant suivre du jugement de rUniversité de Paris '. ..
Après quoi , fflrocédant à l'exhortation charitable :
« Jeanne, ma très-chère amie, disait-il, il est temps, maintenant que l'on touche au terme de votre procès, de bien peser ce qni a été dit... n
Il lui rappelait combien de fois on l'avait pressée de se soumettre à l'Église, l'obstination de ses refus et la longanimité de ses juges, qui, étant en mesure de prononcer dans la cause, avaient voulu soumettre ses paroles à l'examen de l'Université de Paris. L'Université a répondu, et les juges veulent supplier Jeanne encore de revenir sur ses résolutions, de ne se point Iwre retrancher de la communion de Jésus-Christ pour aller se perdre avec les ennemis de Dieu. Le prédicateur l'invitait à se dé&er de cet ennemi du
168 UVAE SEPTIÈME.
genre liumain, qui, pour le séduire» se transforme quelquefois en auge de lumière :
a C'est pourquoi , ajoutait-il , si quelq'ue chose de tel TOUS est apparu , n'y croyez pas , mais bien plutôt repoussez toute adhésion de votre esprit à de semblables choses, acquiesçant aux dires et aux opinions de rUoiversité de Paris et d'autres docteurs qui connaissent la loi de Dieu et la sainte Écriture, et jugeât qu'on ne doit point croire à de semblables apparitions ni à aucune apparition extraordinaire, si ce n'est su;* l'autorité de la sainte Écriture ou d'un signe suffisant , et d'un miracle. Or vous n'avez eu ni l'une ni l'autre de ces garanties ; vous y avez cru légèrement, sans vous tourner à Dieu par une oraison fervente, pour qu'il t«us en assurât; vous n'avez recouru ni à un prélat, ni à quelque autre homme d'Église éclairé qui pût tous instruire, ce que vous auriez dû faire, vu votre état et la simplicité de votre savoir. El prenez un exemple : Si votre roi, de son autorité, vous avait commis la garde de quelque forteresse, vous défendant d'y recevoir personne; quand même quelqu'un dirait qu'il vient en son nom, à moins qu'il ne tous apportât des lettres ou quelque signe certain, tous ne devriez le croire ni le recevoir. Ainsi, lorsque Notre Seigneur Jésus-Christ, montant au ciel, a commis au bienheureux Pierre, apôtre, et i ses successeurs le gouvernement de son Église, il leur a défendu de recevoir désormais aucun de ceux qui viendraient en
BUU£N. — LE JUGEIENT. 169
soD Dom, BÎ cela n'était établi surTisamment autreraeot que par leur dire. C'est donc chose certaine ; TOUS n'avez pas dû ajouter foi à ceux que vous dites voua Être venus de cette sorte; et nous, dé même, nous ne devons pas vous croire, puisque le Seigneur nous ordonne le contraire.
« Jeanne, remarquez-le bien encore : si, dans les États de votre roi, lorsque vous y étiez, un chevalier ou tout autre, né sous sa domination et son obéissance, s'était levé, disant : u Je n'obéirai point au « roi et je ne me soumettrai point à ses oCBciers, > n'auriez-vous pas dit qu'il dût être condamné? Que direz-vous donc de vous-même, qui êtes née dans la foi du Christ, devenue , par le sacrement du baptême, fille de l'Église et épouse de Jésus-Christ, si vous n'obéissez point aux officiers du Christ, c'està-dire aux prélats de l'Église? quel jugement porterez-vous de vous-même ? Cessez donc, je vous prie, de parler de la sorte,, si vous aimez Dieu votre créateur, vetre précieux époux et votre salut, et obéissez à l'Eglise en acceptant son jugement. Sachez que, si TOUS ne le faites et si vous persévérez dans cette erreur, votre âme sera condamnée au supplice éternel, livrée à des tourments sans fin ; et quant au corps, je doute fort qu'il ne vienne en perdition I Que le respect humain ne vous retienne pas, ni cette fausse honte qui peut-être vous domine, parce que vous avez été en de grands honneurs que vous pensez perdre eu agissant comme je dis. U faut préférer l'honneur de
,9t,zec.yGOOJ^If
Dieu et le aalut tant de votre corps qoe de votre âme : or tout cela se perd si vous ne faites ce que j'ai dit, parce que, de cette sorte, vous voua séparez de l'Église et de la foi que vous avez promise au sacré baptême; vous mutilez l'autorité de Dieu et celle de l'ËgUse, qui pourtant est conduite, régie et gouvernée par l'autorité de Dieu et par son Esprit. 11 a dit aux prélats de l'Église : « Qui vous écoute m'écout«, et « qui vous méprise me méprise. » Lors donc que vous ne voulez pas voua soumettre à l'Église, de fait vous vous en séparez, et, en refusant de voua aoumeltre à elle, vous refusez de voua soumettre à Dieu. Vous errez contre l'article Vnam sanctam Ecdesiam, dont 1b -cantctère et l'autorité vous ont été suffisamment montrés^ dans les précédentes admonitions. Cela étant, je vous avertis donc, dé la part de messeigueurs l'évêque de Beauvais et le vicaire de l'inquisiteur, vos juges, je voua avertis, voua prie et vous conjure, par cette piété que vous avez pour la passion de votre Créateur, par l'intérêt que vous prenez au salut de votre âme et de votre corps, de corriger et redresser les choses susdites, et de rentrer daas la voie de ta vérité en obéissant à l'Église, en acceptant son jugement et sa détermination doua les choses qui ont été dites. Et en agissant ailisi, vous sauverez votre lUne et rachèterez, coname je p«nse, votre corpsdelamort. Mais si TOUS ne le faites et que vous vous obstiniez, sachez que votre âme sera frappée de damnation, et je craina la deatruction de votre corps:
ROUEH. — LE JUGEMENT. 171
desquelles cboaes daigne tous préserver Jésus- Christ'! » * .
Jeanne écouta cette admonition, et sans se laisser ébranler par les prières plus que par les menaces, elle dit :
« Quant à mes faits et mes dits que j'ai dits au procès, je m'y rapporte et m'y yeux soutenir.
— Croyez-vous que voua ne soyez point tenue de soumettre vos dits et faits à l'Église militante ou à autre qu'à Dieu ?
— La manière que j'ai toujours dite et tenue au procès, je la veux maintenir quant à ce. »
Et elle ajouta :
a Si j'étais en jugement et voyais le feu allumé, et les bourrées allumées et le bourreau prêt à bouter le feu ; si j'étais dans le feu, je n'en dirais autre cbose et soutiendrais ce que j'ai dit au procès, jusqu'à la mort. »
Le juge demanda au promoteur et à Jeanne s'ils n'avaient rien à ajouter ; et sur leur réponse négative, il déclara la clôture du débat, renvoyant au lendemain pour prononcer la sentence et procéder au delà « comme de droit et de raison *. »
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LeajugQS pouvaient maioteDant condamner Jeanne; mais tant qu'elle demeurait ferme dans ses affirmations, l'impression qu'elle avait faite dans les esprits restait entière, et le jugement, en quelque nom qu'on le prononçât, était révocable au tribunal de l'opinion publique. Il fallait donc obtenir qu'elle se condamnât elle-même, qu'elle abjurât. On tenta un dernier effort pour ébranler la jeune fille. Ni la prison, ni le secret des interrogatoires privés, ni la solennité des séances générales n'avaient pu l'émouvoir :on voulut mettre en oeuvre l'impression de la foule ramassée sur la place publique, et la vue du bourreau.
Au jour fixé par l'évéque, le jeudi après la Pentecôte, 34 mai, deux échafauds furent dressés dans le cimetière de l'abbaye de Saint-Ouen. Sur l'un siégeait
igtizecyGoOglf
]'évêque,et avec lui le cardinal de Winchester, oncle du roi, et une nombreuse aBsistance d'abbéa, de prêtres et de docteurs; l'autre attendailJeanne*.
Avant de l'y conduire, on n'avait rien négligé qui pût servir à la fin proposée. Dès le matin, Jean Beaupère, le pluB habile et le plus considérable des docteurs, le bras droit de l'évêque, l'était venu trouver à la prison pour lui annoncer la cérémonie préparée. Il lui dit, que, si elle était bonne chrétienne, elle déclarerait s'en remettre sur toutes choses en l'ordonnance de notre sainte mère l'Église : et, de quelque manière qu'il lui ait jurésenté la chose, il prétendit, au jugement de réhabilitation, qu'elle promit de le ■ faire. N. Loiseleur vint ensuite : il lui avait été donné à titre de ctMiseil; et snr le liM même de la cér^onie, comme on avait placé Jeanne au teuil d'une petite porte, avant de la faire monter sur l'écfaafaud, il était près d'elle, l'exhortant de toute sa force à faire ce qu'on loi demanderait, et l'assarsot qu'il ne lui arriverait rien de mal, qu'elle serait remise à l'Église. C'est ainsi préparée qu'elle arriva sur l'échafand, où un prédicateur de grand renom, G. Ërard, devait porter le dernier coup*.
Si l'on en croit le serviteur d'Ërard; Jean de tenosoliiê , qu'on entendit au procès de réhabilitation , le prédicateur n'accepta pas volontiers cette lâche: il disait qu'elle lui déplaisait fort et qu'il aimerait mieux être en Flandre; mais il s'en acquitta avec un zèle qui n'eût point laissé aux
ROUEN. ~ L'AWORATION. 175
Anglais même le moiodre soupçon de son mauvais vouloir '.
11 prêcha sur ce teite de saint Jean : « La branche ne peut perler de fruit elle-mémei si elle ne demeure sur la vigue; » et il exposa avec ampleur comment tous les catholiques doiveat demeurer sur la vraie vigne de notre sainte mère l'ËgUse, que la main de Jéeus-Christ a plantée : montrant que Jeanne, par sea erreurs et par sea crimes^, s'était séparée de l'unité de l'Église, et avait, de mille sortes, scandalisé le peuple chrétien.
Au milieu de cette longue diatribe, qui se résumait en ces mots : sorcière, hérétique, schismatique, le prédicateur, entraîné par son ardeur :
a France! s'écria-t-il, tn es bien abusée! Tu as toujours été la chambre (maison) très-chrétienne; et Charles qui se dit roi, et de toi gouverneur, s'est adhéré comme hérétique et schismatique (tel est-il) aux paroles et aux faits d'une femme inutile, diffamée et de tout déshonneur pleine; et non pas lui seulement, mais tout le clergé de son obéissance et «eigneurie, par lequel elle a été examinée et non reprise, comme elle a dit. »
Puis, se tournant vers Jeanne, et, pour donner plus de force à l'apostrophe, l'interpellant de la main :
« C'est à toi, Jeanne, à qui je parle, et te dis que ton roi est hérétique et schismatique. »
Jeanne avait accepté toutes ces injures pour elle; mais, entendant qu'etlea montaient jusqu'au roi:
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Il Par ma foi ! sire, dit-elle, révérence gardée, je vous ose bien dire et jurer, sur peine de ma vie, que c'eat le plus noble chrétien de tous les chrétiens, et qui mieux aime la foi et l'Église.
— Fais-la taire, n dit à l'huissier le prédicateur, mal content de son interpellatioD.
11 reprit son discours, eti la fin, s'adressant à elle sur un ton plus adouci :
M Voici, dit-il, messeigneurs les juges qui, plusieurs fois, vous ont sommée et requise de soumettre tous vos faits et dits à notre sftinte mère l'Église, vous montrant qu'eu vos dits et faits étaient plusieurs choses lesquelles, comme il semblait aux clercs, n'étaient bonnes à dire et à soutenir. D
Il s'attendait sans doute au dénoûment dont l'avait pu flatter Jean Beaupère. Jeanne dit :
H Je TOUS répondrai. »
Et, vraiment inspirée :
« Quant à la soumission à l'Église, je leur ai répondu. Je leur ai dit en ce point, que toutes les choses que j'ai faites ou que j'ai dites, soient envoyées à Rome, devers notre saint-père le Pape, auquel, et à Dieu premier, je me rapporte; et, quant aux dits et faits que j'ai faits , je les ai faits de par Dieu. »
Elle ajouta que de ses faits et dits, elle ne chargeait personne, ni son roi, ni aucun autre, et que s'il y avait quelque faute, c'est à elle et non à un autre qu'il le fallait rapporter.
On lui demanda si elle ne voulait pas révoquer -
ceux de ses faits ou de ses dits qui étaient réprouvés par les clercs. Elle répondit :
« Je m'en rapporte à Dieu et à notre eaint-père le Pape'. »
Cette scène oiî les juges avaient cherché la glorification puhlique de leur procès allait tourner à leur coufiision. Comment accuser de ne point se soumettre à l'Église celle qui s'en rapportait au Pape? Ne pouvait-on pas, avec bien plus de raison, accuser de mépris pour l'autorité del'ÉgHse ceux qui ne tenaient aucun compte de cet appel fait à son chef? Les juges embarrassés représentèrent c qu'on ne pouvait pas aller quérir notre saint-père si loin; que tes ordinaires étaient juges chacun dans leur diocèse ; qu'il fallait qu'elle s'en rapportât à notre sainte mère l'Église ainsi entendue, et qu'elle tînt ce que les clercs et les gens en ce se connaissant endisaient et avaient déterminé de ses dits et de ses faits*.»
Tous les voiles tombaient donc : l'Église, c'étaient ses juges ; c'est à l'ennemi qu'elle avait eu mission de combattre et de chasser de France que l'on voulait qu'elle s'en remît, sous peine de schisme et d'hérésie, de la vérité de sa mission. Il fallait bien conclure. Érard prit la cédule oii étaient énumérées les diverses choses dont on l'accusait, et la somma de tes abjurer. Mais qu'était-ce qu'abjurer? Elle n'en savait rien, ni surtout combien ce qu'on lui présentaitcomme moyen de salut offrait de périls.... Elle demanda donc ce que cela voulait dire, et l'huissier Massieu, chargé par
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178 MVSE HUITIÈIIE,
Ërard de le lui expliquer, en profita pour lui dire à quoi elle s'exposait si elle reveuait jamais sur le dés* aveu qu'on aurait obtenu d'elle. Elle suivit aon conseil et dit à baute voix :.
« Je m'en rapporte à l'Église uniyerselle si je les doia abjurer ou non.
-c^ Tu les abjureras présentement ou tu seras ars« aujourd'hui même, v s'écria Ërard furieux, *
N. Lojseleur, qui ne l'avait point quittée, lui répétait : « Faites qe que je tous ai dit ; reprenez l'habit de femme. » Tout- le monde la pressait : « Faites ce qui TOUS est conseillé. Voulez-vous vous faire mourir ?'u Et les juges eux-mêmes prenaient le langage de la compassion : « Jeanne, nous avons tant pitié de vous! Il faut que vous retranchiez ce que vous avez dit ou que nous vous livrions à la justice séculière. » Jeanne protestait toujours qu'elle n'avait rien fait de mal, qu'elle croyait aux douze articles de foi et aux commandements deDieu, disant déplus qu'elle s'en référait à la cour de Rome et croyait ce que la cour croyait. Et comme on insistait ; <■ Vous vous ' donnez bien du mal pour me séduire, » ajoutait-elle*.
Cependant l'évêque, ayant par trois fois inutilement renouvelé ses sommations, commença à lire la seatence. L'heure était redoutable : et qui s'étonnera qu'une pauvre fille y succombe ? Épuisée par la lutte et comme étourdie par ces voix de toutes sortes, conseils, menaces, prières, elle tombe tout à coup dans ce silence imposant où il semble que tout le monde
ROUEN. — l.'AMUfUT]ON. 179
l'abandonne devant le juge qui la condamne et le bourreau qui l'attend. Elle cède; elle dit : * Je me soumets à l'Église; » etelle priait encore saint Michel de l'aider et de la conseiller. On se hâta de prendre acte de ea soumission en forme auUienlique. Ce long débat, et plus encore la lutte intérieure qu'elle avait dâ subir, avaient brisé tout ressort en elle. L'huissier Massieu lui lisait la formule, et elle la redisait aprèa lui comme sans savoir ce que cela voulait dira ; elle souriait en répétant les mots, si bien que plusieurs croyaient qu'elle se moquait'.
\a formule d'abjuration, telle qu'elle eslau procès, donnait pleine satisfaction aux juges. Jeanne coiitre-^ signait les douze articles et les plus violentas qualifi*' cations de l'accusateur. Elle oonfessait qu'elle avait très-grièvement péché en feignant meusoogèrement K avoir eu des révélations et apparitions de par Dieu, en séduisant les autres, en faisant superstitieuses divinations, en blasphémant Dieu et ses saints; a qu'elle avait transgressé la loi divine, la sainte Ëerlture et les canons « en portant habit dissolu, difforme et désbonnête contre la décence de nature, et cheveux rognés en rond en guise d'homme contre toute hounêteté du sexe de femme ; » en portant les armes, « en désirant crueusement (cruellement) effusion de sang humain ; n en disant qu'elle avait fait tout cela par commandement de Dieu, et qu'elle avait bien fait ; « en méprisant Dieu et ses sacrements ; » en faisant sédition, idolâtrant et invoquant les mauvais
180 LIVRE HUITIËHE.
esprit^. Elle confessait de plils qu'elle avait été schismatique et par plusieurs manières avait erré dans la foi. Lesquels crimes et erreurs elle abjurait, se soumettant à la correction de l'Église et à bonne justice, et promettant à saint Pierre et au pape, comme à l'évêque et aux juges présents, de n'y plus retomber'.
Cette formule, qui figure au procès et en français et en latin, a pourtant contre elle des difBcultés assez graves. C'est qu'elle est très-longue (nous l'avons fort abrégée), et, au témoignage de tous ceux qui l'ont vue et entendue, la formule lue à Jeanne était fort courte. Elle duraà peu près comme un Pater noster, dit Pierre Miget; et elle fut lue deux fois, Jeanne répétant les mots après Massieu. Elle avait six lignes de grosse écriture, dit le greffier Taquel, qui était proche; six ou sept lignes, disent J. Monnet et G. de La Chambre et ce dernier ajoute qu'il était assez près pour en voir les mots. Mais on n'a pas seulement le témoignage de ceux qui l'ont vue ou entendue, on a la parole de celui qui l'alueà Jeanne. Massieu déclare" n que la formule contenait huit lignes au plus, et qu'il sait fermementque ce n'est pas celle dont il est parlé au procès ; que la formule insérée au procès n'est pas celle qu'il a lue lui-même et que Jeanne a signée'. »
Il n'est pas impossible, en effet, qu'en vue de l'accusation, on ait dressé cette longue formule qui la résume et la sanctionne. Mais il n'est pas invraisemblable non plus qu'en vue de l'accusée et de ce qu'on
voulait obleoir d'elle, on eu ait proposé une autre moins auseeptible de provoquer la révolte de sa conscience. H y était dit qu'elle ne porterait plus les armes, ni l'habit d'homme, ni les cheveux coupés en rond, et . plusieurs autres choses, dit Massieu; selon un autre témoin, elle y disait qu'elle s'était rendue coupable du crime de lèse-majesté et qu'elle avait séduit le peuple; et probablement (la suite tient lieu de témoignage en ce point) qu'elle s'en remettait de ses dits et de ses faits à l'Église : avec le protocole et la conclusion de rigueur, sept ou huit lignes n'en pouvaient guère tenir davantage.
Voilà ce qu'on lut à Jeanne, et ce n'est pas ce qu'on Ht au procès-verbal sous son nom. Le pcocès^verbal art-il faussement donné, avec son signe et son nom, une pièce qu'elle n'a pas signée, ou comment a-t-elle signé une pièce qu'on ne lui a pas lue? Si le faux n'est pas supposable avec la connivence du greffier, on doit le chercher dans une substitution d'une autre sorte, et on en peut trouver la trace dans un témoignage recueilli au procès de réhabilitation. Si l'on en croit Haimond de Macy, qui était là, un Anglais, le secrétaire du roi d'Angleterre, Jean Calot, serait venu ici en aide aux juges. Dès que Jeanne eut cédé, dit le témoin, il tira de sa manche un petit papier qu'il lui donna à signer, et ce fut lui qui, mal content du signe qu'elle y avait tracé, lui tintlamaiu et la guida pour qu'elle y mit en toutes lettres son nom'.
Une chose pressait encore les juges d'abréger
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1$2 LIVRE aUlTIËHE.
la scène : c'est qu'elle était fort mal goâtée des Ad- "gla.is. Les Anglais croyaient toucher au terme de ce procès dont les longueurs suspendaient tout poiir eux: ■ car, tant que Jeanne vivait, iU n'osaient, on l'a vu, rien entreprendre. Ils étaient venus, sûrs de la ressaisir enfin : puisque, si elle s'obstinait, comme on devait s'y attendre, la sentence la livrait au bras séculier, et le bourreau était là. Ils ne comprenaient donc rien aux efforts des juges pour obtenir qu'elle abjurât, et plus d'une fois ceux-ci furent interrompus par des murmui-es. Mais quand on vit qu'ils avaient réussi,' la fureur fut au comble : on leur jeta des pierres; un chapelain du cardinal de Winchester, qui se trouvait auprès de l'évèque, l'appela traître. « Vous avez menti, » dit Tévêque. ~ L'évèque avait raison : le chapelain avait menti'.
Pour rendre à l'Angleterre l'autorité qu'elle avait perdue, il ne suffisait pas de brûler Jeanne, comme le croyait cette soldatesque superstitieuse qui ajournait jusqu'à sa mort toute espérance de la victoire. C'était peu que de la faire mourir, si on ne frappait d'abord sa mission. Or pour l'atteindre, rien de sûr^ Qoua l'avons dit, que sob propre désaveu. Il le fallait avoir à tout prix, dût-on l'acheter pour le moment par la gràce de la vie. D'ailleurs,- l'abjuration acquise, la grâce était facilement révocable. La fermeté avec laquelle Jeanne avait, pendant près de deux mois, soutenu devant ses juges la vérité de sa mission, marquait assez comme elle en était convaincue lel
ces conTictiods ne se perdeat pfts dans un moment d'étourdissemenl, 4e lassitude ou même de faiblesse. De plus elle n'avait pas seulement renoncé à ses idées, elle avait renoncé à son habit d'homme. Or, il j avait un moyen infaillible de lui faire reprendre cet habit : c'était, au pis aller, de ne lui en pas laisser d'autre. Il n'en fallait pas plus pour qu'elle devînt relapse. L'évêque de Beauvais savait donc bien ce qu'il faisait; et le cardinal de Winchester ne l'ignorait pas non plus, sans doutq. Il imposa durement silence à son chapelain, et quand l'évêque, après l'abjuration, prit son avis sur ce qu'il fallait faire ] H L'admettre à la pénitence, » dit le cardinal*.
L'évêque prononce donc la sentence.
» Après avoir rappelé son devoir de pasteur et rô-' sumé le procès dans toutes ses phases, il étiumérait tous les crimes déjà vus dans la formule d'abjura-' tiou prêtée à Jeanne, et l'en déclarait coupable i mais considérant qu'à la suite de tant d'avertissements charitables elle était rentrée au sein de l'Église et avait publiquement abjuré ses erreurs, .il l'absolvait de l'eicommunication. Toutefois, comme elle avait péché contre Dieu et TËglise, pour sa salutaire pénitence il la condamnait à la prison perpétuelle, h au pain de douleur et à l'eau d'angoisse, » afin qu'elle y apprît à pleurer see fautes et à ne les plus commettre'.
Jeanne, absoute de l'excommunication, aurait bien pu espérer sa mise en liberté. C'est pu* là qu'on
l&k . LIVRE HUITIËHE.
avait lenlé de la séduire : Ërard lui avait dit qu'en abjurant elle serait délivrée de prison. Condamnée à la prison par forme de pénitence, elle pouvait eomp' ter au moins n'en avoir pas d'autre que celle de l'Église. C'était de droit; tout le monde s'y attendait. Plusieurs en parlèrent à l'évêque; et Jeanne ellemême, comme Loyseleur la félicitait, disant « qu'elle avait fait une bonnejournée,» Jeanne disait à cens qui l'entouraient : « Or çà, entre vous, gens d'Église, menez-moi en vos prisons, et que je ne sois plus en la main dus Anglais. » Mais l'évêque dit : » Menezla où vous l'avez prise. » ■ — PouvaiMl la renvoyer ailleurs? Jeanne était aux Anglais : ils avaient fait leurs conditions en la livrant à l'évêque. Ils ne la lui avaient donnée que pour la juger : condamnée ou non, elle retombait en leur puissance. Mais c'était à l'évêque de île point accepter des conditions qui dénaturaient le caractère de la peine et ne laissaient à son jugement de force que pour la mort; c'était à lui de nepas tromper sa victime sur les suites de la soumission qu'il avait tant travaillé à lui surprendre. En la remettant aux Anglais, il s'avouait leur complice : il rendait infaillible cette parole d'un docteur à Warwick, comme il se plaignait que le roi était mal servi et que Jeanne échappait : « Sire, n'ayez cure, nous la rattraperons bien'. »
Dans l'après-midi du même jour (jeudi), les juges vinrent trouver Jeanne à la prison. Us lui rappelèrent la grande miséricorde qu'ils lui avaient faite
IlOUEH. — L'ABJURATION. 185
en la recevant au pardon de l'Église, l'engagèrent à se bien soumettre et à ne plus reveair à ses erreurs: l'avertigaant que l'Église, bï elle y retombait encore, oe la recevrait plus. Puis ils l'invitèrent à laisser l'habit d'homme et à reprendre l'habit de femme, comme l'Église l'avait ordonné : et Jeanne promit d'obéir en toute chose, et elle prit l'habit qu'on lui présentait.
Mais le dimanche, un bruit se répand tout à coup : Jeanne a repris ses habits d'homme; elle est relapse, c'en est fait d'elle ! U fallait constater la chose; ou courut à la prison ; et ce ne fut pas sans péril'.
On a vu dans quelle disposition d'esprit étaient les Anglais depuis le jugement. Au cimetière de Saint- Ouen, ils avaient jeté des pierres aux juges; au retour de cette scène , ils les avaient poursuivis de leurs menaces et de leurs insultes, brandissant leurs épées et disant que le roi avait perdu son argent avec eux. Du moins ils gardaient leur prisonnière, et les assesseurs avaient maintenant grand'peiiie à la revoir. P. Maurice, qui [l'avait officiellement admonestée, le 23 mai, devant te tribunal, fut très-sérieusement menacé pour avoir, après le jugement, renouvelé ses conseils. Isambard de La Pierre, Jean de La Fontaine et G. Vallée étant venus pour la fortifier et la maintenir dans ses bons sentiments, les soldats irrités les chassèrent du château à coups d'épée et de bâton; et La Fontaine en fut tellement effrayé qu'il n'osa plus reparaître dans la ville. Au
186 LtVnE HUITIÈME.
rapport de Jean Beaupère, te vendredi déjà et le samedi, on avait dit que Jeanne manifestait du repentir d'avoir pris l'habit de femme, et Beaupère fut envoyé avec Nicole Midi pour la maintenir dans son bon propos. Mais au lieu de celui qui les devait introduire dans laprison, ils trouvèrent des Anglais qui se disaienf. entre eux qu'on ne ferait pas mal de les jeter dans la Seine. Et comme ils repassaient le pont, n'en demandant pas davantage, on les menaçait encore de les jeter à l'eau.— 'Ceux qui vinrent pour constater la chute de Jeanne, ne furent pas mieux accueillis ; on se déliait de ces prêtres; on soupçonnait qu'ils avaient encore dessein de tout accommoder. Quand ils arrivèrent dans la cour du château, ils virent arriver sur eux une centaine d'Anglais criant qu'eux gens d'Église étaient tous faux, traîtres, Armagnemtœ et faux conseillera; et ils eurent grand'peine d'échapper à ces furieux qui les menaçaient de leurs épées et de leurs haches*.
Rien ne se fit donc ce jour-là; et le lendemain, le greffier Manchon, mandé au château pour y remplir SOD ofRce, était encore si effrayé, qu'il refusa de s'y rendre, s'il n'avait sûreté : il y vint abus la proteotection de l'un des gens du comte de Warwick. Ce même jour, i'évêque et le vice 'inquisiteur, accompagnés de sept ou huit maîtres, se rendirent eux-mêmes  ta prison. En même temps que l'on prenait acte du fait, il n'était pas sans intérêt d'eu savoir la cause. Jeanne n'était pas libre là où elle était. Comment,
ItOUÉN. — L'ABJURATION. 187
si bien gardée, avait-elle repris l'habit d'homme? Il fallait de la part de ses gardiens de la connivence au moins, sinon autre chose. Dans tous les cas, il était bon d'en savoir les molirs avant d'en rien décider : un des assesseurs, Marguerie, osa en faire l'observation, u Taisez-vouB, de par le diable, » lui dit quelqu'un; » et les soldats, t'appelaot traître Armagnac, avaient levé leurs lances pour l'en frapper'.
Les juges vinrent donc et demandèreni à Jeanne pourquoi elle avait pris cet habit , et qui le lui avait fait prendre. Elle répondit, selon le procès-verbal, qu'elle l'avait pris de -sa volonté, sans nulle contrainte; qu'elle aimait mieux l'babit d'homme que l'habit de femme.
« Mais, lui dit-on, vous aviez promis et juré de ne pas reprendre cet habit.
— Je n'ai jamais entendu faire serment de ne pas le reprendre.
— Pourquoi donc l'avez-voua repris?
— ParCe qu'il est. plus convenable d'avoir habit d'homme étant entre les hommes, que d'avoir habit de femme. »
Elt elle ajouta d'ailleurs qu'elle avait eu te droit de le reprendre, puisqu'on ne lui avait pas tenu ce qu'on lui avait promis , c'est-à-dire d'aller à la messe , de recevoir son Sauveur et d'être mise hors des fers.
il Vous aviez abjnré et tout spécialement promis de ne pas reprendre l'habit d'homme.
-^ J'aime mieux mourir que d'être aux fers. Mais
188 LIVRE HUITIËHE.
si OD me veut laisser aller à la messe et m'ôler des fera, si on veut me mettre ea prison gracieuse, et que j'aie une femme, je serai bonne et ferai ce que l'Église voudra'. j>
L'Eglise, telle que la faisait Pierre Cauchon, n'avait plus de conditions à débattre avec elle. Le juge, bien sûr de la trouver relapse autrement que par l'babit, lui demanda si depuis le jeudi, jour de l'abjuration, elle n'avait point entendu ses voix.
« Oui , dit Jeanne sans éviter le piège qu'on lui tendait.
— Et que vous ont-elles dit? »
Elle répondit (on lit à la marge des manuscrits authentiques ces mots : Réponsb iiortbi.i.e , responsio viortifera) :
a Dieu m'a mandé par sainte Catherine et sainte Marguerite la grande pitié de la trahison que j'ai consentie en faisant abjuration pour sauver ma vie; que je me damnais pour sauver ma vie. »
Elle ajouta qu'avant le jeudi même ses voix lui avaient dit ce qu'elle ferait en ce jour; que sur l'écbafaud, elles lui disaient de répondre hardiment à ce prêcheur, à ce faux prêcheur, comme elle l'appelait elle-même, qui l'avait accusée d'avoir fait des choses qu'elle n'avait pas faites; et, afiirmant de nouveau sa mission :
n Si je disais que Dieu ne m'a pas envoyée, je'me damnerais : la vérité est que Dieu m'a envoyée. »
Elle unissait par s'accuser de sa faiblesse :
« Mes voix, disait-elle, m'ont dit que j'avais fait une graode mauvaieeté de confesser n'avoir pas bien fait ce que j'ai fait, » ajoutant que c'est par peur du feu qu'elle avait dit ce qu'elle avait dit.
« Croyez-vous que vos voix soient sainte Marguerite et sainte Catherine ? dit le juge, reprenant avec empressement loua les poijits de l'abjuration.
— Oui, qu'elles sont de Dieu.
— Mais sur l'échafaud vous aviez dit que mensongèrement vous vous étiez vantée que c'était sainte Catherine et sainte Marguerite.
— Je ne l'entendais point ainsi faire ou dire. » Elle affirma de nouveau qu'elle n'avait jamais en-
tendu révoquer ses apparitions; et que si elle avait révoqué quelque chose, c'était par peur du feu et contre la vérité. — Elle pouvait maintenant avouer cette peur, car elle ne l'avait plus, et elle savait où la menaient ces paroles. Mais elle déclarait qu'elle aimait mieux faire sa pénitence en une fois, c'est-à-dire mourir, que d'endurer plus longuement la prison. Elle protestait qta'elle n'avait jamais rien fait contre Dieu ou la foi, quelque chose qu'on lui ait fait révoquer; qu'elle n'entendait rien révoquer sans le bon plaisir de Dieu. Elle ajoutait que si. les juges voulaient, elle reprendrait Thabit de femme (elle en avait dit les conditions) et que du reste elle n'en ferait autre chose '.
Les juges se retirèrent. Tout était consommé. Plusieurs s'en affligèrent sincèrement, Pierre Maurice, par
199 UVRg HUITIËIIE.
exemple; mais d'autres s'en réjouirent en témoigoant brayammentleur joie. L'évèque, sorlaDlde la prison, vit le comte de Warwiuk et une multitude d'Anglais qui attendaient avec impatience le résultat de cette visite; et ne voulant pas le tenir ~ptu8 longtemps en suspens : n Farewell , Farewell, cria-t-il en riaot^ faites bonne chère : c'est Fait'. »
Cette fière déclaration semblait pourtant détruire tout ce qu'on avait gagné par la scène de l'abjuration; mais on ne pouvait tout faire à la fois, et, pour le moment, elle donnait au juge la satisfactioti de mener le procès où les Anglais voulaient qu'il aboutît, sans avoir rien sacrifié des formes imposées par là procédure de l'Ëglise. La procédure a suivi toutes ses phases sans précipitation : mais la conscience du juge en est-elle plus assurée, et l'habileté qu'il montre dans cette conduite ne le rend-elle pas plus coupable? Soo intelligence ne s'abuse pas, mais il refuse de voir et d'entendre. Et qu'est-ce donc s'il supprime ou s'il voile ce qui, aux yeus des autres, pourrait laisser percer la vérité? «
En effet, dans ce dernier et solennel interrogatoire, notamment sur le point qui le motiva, la reprise de l'habit d'bomme, le procès-verbal a-t-il tout dit? Thomas de Courcelles, qui le mit en latin , s'exprime dans le procès de révision à peu près comme le faisait le texte officiel : « interrogée sur ses motifs , elle répondit qu'elle l'avait fait parce qu'il lui paraissait plus convenable de porter l'habit d'homme parmi les
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RODBN. — L'ABIDUTION. 19J
hommes, que l'habit defemme. » Mais Manchon, qui tenait la plume alors, ajoute comme témoin à ce qu'il avait écrit comme greffier : « Elle répondit qu'elle l'avait fait pour défendre sa pudeur, parce qu'elle n'était point en sûreté sous ses habits de femme avec ses gardiens qui voulaient attenter à sa pudeur '. w
Qu'on se rappelle comment Jeanne était gardée, et quelles étaient les dispoeilionsdes Anglais envers elle. Jeanne était aux fers eous la garde de cinq soldats, dont trois se tenaient dans sa prison et deux à la porte : « Je sais, a dit l'huissier Massieu, celui qui l'allait prendre à la prison pour la mener au tribunal, « je sais de certain que de nuit elle était couchée ferrée par les jambes de deux paires de fers à chaîne, et at- ' tachée moult étroitement d'une chaîne traversante par les pieds de son lit, tenante à une grosse pièce de bois de longueur de .cinq à six pieds, et fermante à clef, par quoi ne pouvoit se mouvoir de la place. » Plu' sieurs fois, BOUS seshahits d'homme qu'elle ne quittait jamais, elle avait été en butte aux brutalités de ses gardiens ; l'évè^e le savait bien; il avait reçu ses plaintes, et un jour il avait fallu que Warwick accourût pour la sauver du dernier outrage parmi ces délégués de la justice! Mais maintenant la sentence était portée} l'évêquc l'avait rendue &a\ Anglais: elle leur était comme livrée. Lorsqu'on la ramenait de Saint- Ouen, les valets \mangones) l'insultaient et les maîtres les laissaient faire. A quoi n'était-elte point exposée, seule dans la prison, enchaînée, en compagnie
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de ces cinq houspilleurs, comme ils sont appelés quel* que part! Isambard de La Pierre, qui est nommé au procès-verbal parmi les assistants de l'évêque en ce même interrogatoire, cooûrme, comme l'ayant en* tendu lui-même, ce qu'en a dit dans sa déposition le greffier Manchon, et il ajoute que « de fait » quand il entra « il la vit éplorée, son visage plein de larmes, défigurée et outragée en telle aorte qu'il en eut pitié. » Il en sut davantage de Jeanne dans un entretien qu'il eut plus tard avec elle : et ici son témoignage est confirmé par celui de Martin Ladvenu, qui confessa Jeanne et l'administra pour la dernière fois. Ce ne furent pas seulement ces soldats de bas étage, ces houspilleurs placés auprès d'elle : c'est un milord anglais qui entra dans son cachot et tenta de la violer'.
Voilà pourquoi Jeanne reprit l'habit d'homme, dâtelle après cela mourir. L'huissier Massieu en donne une autre raison encore. Le dimanche matin Jeanne, étant dans son lit, dit à ses gardiens : « Déferrez-moi et je me lèverai. > Mais l'un 4'eux s'approchant lui retira ses habillements de femme, et ils lui jetèrent ses habits d'homme que l'on gardait (pourquoi?) dans un sac en quelque coin de la prison. « Messieurs, leur dit , Jeanne, vous savez qu'il m'est défendu : sans faute, je ne le prendrai pas. a Mais ils ne voulurent point lui en donner d'autres, et à la fin, forcée de se lever, elle le dut prendre et garder, nonobstant ses protestations. II n'est pas impossible, en effet, que les Anglais,
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ROUBN. — L'ABJURATION. 193
n'ayant pu parvenir à leurs fins, aient résolu d'en finir avec elle de cette autre manière ; mais si Jeanne réclama ses habitsde femme, voulaot savoir à quelle , intention on les Lui ôlait, il est douteux qu'elle ait tant insisté pour les reprendre. Elle put donner celte raison à Massieu, parce que cela sulfisait bien pour l'excuser; elle n'en dit rien devant ses juges, parce qu'elle était résolue de ne plus se vêtir en femme , àmoins d'être gardée dans une autre prison, a ayant une femme avec elle. » C'est uq trait que Thomas de Courcelles a supprimé de sa rédaction oflîcielle, comme insignifiant sans doute, mais qu'on retrouve dans la copiede la minute française du procès-verbal; et il achève de répandre la lumière sur ceux qu'on y a gardés. La minute même n'a-t-elle pas supprimé autre chose? On serait en droit de le conclure en rapprochant ce que Manchon a écrit alors et ce qu'il a dit plus tard. Que si rien d'important n'a été supprimé, il faut croire que les paroles de Jeanne, avec le commentaire qu'on avait sous les yeux, en disaient assez pour la faire comprendre, puisque deux témoins de la scène, l'un assesseur, l'autre greffier du juge, l'ont comprise ainsi.
Le juge l'avait bien comprise lui-même sans doute, et, s'il eût voulu reconnaître que la pudeur de la femme n'est pas moins sacrée que son habit, il aurait dû s'accuser d'avoir mis Jeanne dans la nécessité de retomber, en la renvoyant dans ces prisons où il fallait qu'elle sacrifiât l'une des deux choses à
194 LIVRE BUITIÈHE.
l'autre. Or, pour Jeanne, raltematÎTe n'était pas douteuse, dût-elle se placer par son choix eu présence de la mort. Mais il ferma son cceur à ce sentiment ; et, bien loin d'être touché de cet héroïsme, il avait ramené Jeanne à d'autres questions où il était bien sûr de la retrouver telle qu'elle était au procès, comme pour l'entraîner de chute en chute au plus profond de l'abîme où elle devait périr. Les Anglais avaient donc calomnié Pierre Cauchon : il n'était pas traître au roi. Tout en satisfaisant sa propre haine, il avait bien gagné son argent.
Le lendemain, mardi» l'évêque réunit dans la chapelle du palais archiépiscopal une nombreuse assemblée d'abbés et de docteurs. IL leur rappela tout ce qui s'était passé depuis la veille de la Pentecôte : l'abjuration de Jeanne» et comment, après avoir accueilli ses admonitions et reçu l'habit de femme, elle avait repris l'habit d'homme et renouvelé toutes ses affirmations touchant ses voix. Il fit lire l'interrogatoire qui avait suivi et ses réponses consignées au procès-verbal. Puis il prit l'avis de chacun. Tous la déclarèrent relapse , non-seulement Nicolas Loyseleur, le traître, mais ïsambard de La Pierre et Martin Ladvenu , qui l'assistèrent à ses derniers moments ; et pourtant ils ne se faisaient aucune illusion sur le crime qu'elle pouvait avoir commis en reprenant l'habit d'homme : ils témoignent au procès de révision des raisons capitales qui l'y contraignirent. Personne n'entreprit de l'excuser, je ne dis pas de la dé-
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fendre. La plupart, à l'exemple de l'abbé de Fécamp, furent d'avis qu'on lui relût la formule d'abjuration (cela les décharge au moins de toute complicité dans la substitution d'une fausse formule), et qu'on l'avertît charitablement touchant le salut de son âme; mais ils voulaient qu'on lui déclarât qu'elle n'avait plus rien à espérer de la vie présente. Elle devait être livrée au bras séculier'.
L'évêque, ayant recueilli les avis, remercia ses conseillers, et fit assigner Jeanne à comparaître le lendemain sur la place du Vieux-Marché; c'était ta qu'il devait achever la procédure en livrant Jeanne au juge civil, et par ee juge, au bourreau*.
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Le mardi, 30 mai, dès le matin, frère Martin Ladvenu et frère Jean Toutmouillé vinrent, sur l'ordre de l'évèque, trouver Jeanne dans la prison pour la préparer à mourir. Jeanne, en révoquant sur tous les points son abjuration , savait à quoi elle s'exposait; en avouant qu'elle avait cédé à la crainte de la mort, elle montrait bien qu'elle ne la craignait plus. Néanmoins, la première annonce du supplice auquel on la destinait réveilla en elle tonte la sensibilité de la femme. « Quand ledit Ladvenu annonça à la pauvre femme la mort dont elle devait mourir ce jour-là, qu'ainsi ses juges l'avaient ordonné et entendu, et qu'elle ouït la dui'e et cruelle mort qui lui étoit prochaine, elle commença à s'écrier douloureusement eï piteusement, se destraire (tirer) et arracher les cheveux : « Hélas! me traite-t-on si horriblement
198 LIVRE NEDVIÈHE.
« et cruellement, qu'il faille que mon corps net en 1 entier, qui ne fut jamais corrompu, soit aujour- « â'hui consumé et rendu en cendres ! Ah ! ah ! j'ai- « merois mieux, être décapitée sept fois que d'être « ainsi brûlée. Hélas! si j'eusse été en la prison ec- « clésiastique à laquelle je m'étois soumise, et que H j'eusse été gardée par les gens d'Église, non pas « par mesenuemis et adversaires, il ne me fût pas si « misérablement meachu, oomma il est. Oh ! j'en ap- (t pelledevantDieu,le grand juge, des grands torts et a ingravances qu'on me fait'. »
Comme elle se plaignait ainsi, survint l'évèque. A sa vue, elle s'écria :
(* Évêque, je mçura par vou» \
— Ah! Jeanoe, dit l'évoque, prenez en patience. Voua mourçz pour ce qqe vous n'avez tenu ce que voua D0U8 aviez promis, et que vous êtea retournée à votre premiep maléfice. »
Et la pauvre Pucelle, continue le frère, lui répondit :
H Hélsft ! si voua m'eussiez misq en priaon de cour d'Égtise, et rendue entre les mains des oonciergea eçclésiaatiquea compétents et convenables, ceci ne fût pas advenu; pour quoi j'appelle de vous devant Dieu'. B
Que venait faire le juge à la prison ? et pourquoi devançait-il le moment qu'il avait marqué à Jeanne pour comparaître?
Ce qui le rameneul auprèa de Jeanne, ce n'était
point cette question de l'habit. Il savait trop bien à quoi s'en tenir sur ce poiat. D'ailleara, que faisait mainienant t'habit? il avait accompli son otBce, puisqu'il menait Jeanne h la mort; et ta Puoetle ne le réclamait pas davantage. Elle le voulait pour être en prison; elle ne te demandait point pour mourir. Lorsqu'au milieu de ses refus de quitter rbabit d'IioDtme, elle avait prié ses juges de lui donner, si elle devait être menée au supplice, « s'il la falloit dévestir en jugement, » une chemise de femme, et que ceux-ci s'en étonnaient comme d'une contradiction, elle avait répondu : » Il suffît qu'elle soit longue. » Mais il y avait d'autres points de sa rétractation qui mettaient à néant tout l'effet de cette procédure. Tant d'efforts pour ruiner par sa propre parole l'autorité de sa mission, pour y montrer une illusion du diable, et retourner ainsi contre le roi de France l'impression qu'elle avait faite en sa faveur,' devaient-ils donc être perdus? Non. Pour l'amener à l'ï^juration, on lui avait laissé la vie; pour lui reprendre la vie, on l'avait poussée à s'en dédire. Il s'agissait de la ramener à son premier désaveu, à présent que cela même ne pouvait plus lui sauver la vie'.
Le moyen aurait été trouvé, si l'on en croit une information iaite le jeudi, 7 juin, te neuvième jour après la mort de Jeanne, information qui figure à la ■ suite du procès , écrite de la même main que le procès lui-même, mais sans signature.
200 LIVRE NEUVIËMK.
D'après lea témoignages produits dans cette prétendue enquête, le jour de l'exécution, Pierre Maurice qui avait témoigné de l'intérêt pour Jeaune, et Nicolas Loyseleur, qui avait gagné sa confiance pour la trahir, étaient venus dès la première heure à la prison, sous le prétexte de l'exhorter et de la faire penser à son salut, lis la pressèrent de dire la vérité sur ses apparitions, et notamment sur l'ange qui avait apporté au roi une couronne. Elle dit que l'ange, c'était elle, et la couronne, la promesse du couronnement qu'elle apportait au roi en s'engageant à le faire couronner. Quant à ses apparitions, elle lea affirmait. Souç quelle forme lui venaient-elles? Elle ne le déterminait pas proprement. Elles lui venaient, autant que l'a pu comprendre et que se 1^ rappelle UD des déposants (Ladvenu), en nombre très-grand et en dimensions fort petites [in magna mullitudine et quantilate minima); un autre restreint ce mode d'apparitions à quelques cas particuliers (^uandogrue); un troisième à la multitude des anges qui l'accompagnaient. Mais elle a vu de ses yeux, elle a entendu de ses oreilles; et comme Pierre Maurice lui faisait observer que souvent au bruit des cloches on croit entendre et comprendre certaines paroles, elle rejeta l'explication et dit qu'elle avait réellement entendu ces voix. 11 y avait un fait d'ailleurs qu'on ne cherchait point à contester, et dont on voulait s'appuyer pour ébranler la confiance de Jeanne en ses voix : c'est qu'elles lui avaient promis sa délivrance, et
Jeanne allait mourir. Pierre Maurice lui rappela cette parole, et il lui remontra qu'il apparaissait bien que c'étaient de . mauvais esprits, puisqu'ils l'avaient trompée. « Soient bons soieot mauvais esprits, dit Jeanne, ils me sout apparus. — Étaient-ils bons ou mauvais? — Je ne sais, dit-elle, je m'en attends à ma n)ère l'Église, » ou bien encore « à entre vous qui êtes gens d'Église'. »
Lorsque l'évèque arriva avec le vice-inquisiteur «t plusieurs autres assesseurs, la victoire, selon ce même document, était donc déjà assurée. On a vu par la déposition de Jean Toutmouillé comment Jeanne l'accueillit. Dans la pièce que nous analysons, c'est l'évêque qui l'interpelle. Il place immédiatement la question sur le terrain où on avait bien compté la résoudre : H Or çà, Jeanne, dit-il, vous nous avez toujours dit que vos voix vous disaient que vous seriez délivrée , et vous voyez comme elles vous ont déçue; ditcs-noua maintenant la vérité. » Jeanne répondît : < Vraiment, je vois bien qu'elles m'ont déçue. » Et elle ajouta même, selon un autre, que puisque les gens d'Église tenaient pour certain que ces apparitions venaient de mauvais esprits, elle croyait désormais ce que croyaient les gens d'Église, et ne voulait plus ajouter foi à ces esprits. Jeanne abjurait donc de nouveau, mais il fallait rendre l'abjuration publique. Nicolas I^yseleur se chargea de l'y préparer. Pour ôter l'erreur qu'elle avait contribué à répandre, une cbose, dit-il à Jeanne, lui restait à faire : c'était de
déclarer publiquemeDt qu'elle avait été trompée et qu'elle avait trompé le peuple , et d'en demander humblement pardon. Jeanne dit qu'elle, lé ferait volontiers • mais qu'elle n'espérait paB s'en souvenir quand il le faudrait au milieu du jugement public. Elle priait donc son confesseur de le lui remettre en mémoire. — Si elle ne le fait pai, ce sera la faute du confesseur'.
A cea déclarations, un de ceux qui étaient là joint ee récit d'une scène qui les couronne et le» complète. Frère Martin venait de confesser Jeanne. Au moment de lui donuer la communion, tenant dans ses mains l'hostie sacrée, il lui dit : i< Groyez-vous que c'est le corps du Christ? — Oui, dil^elle, c'est lui seul qui me peut délivrer, je demande qu'il me soit donné. — Grojeï-vous encore en ces voix? — Je crois en Dieu seul et ne veux plus croire en ces voix, puisqu'elles m'ont trompée*. «
Voilà dans leur ensemble les témoignages dont on a voulu faire comme un procès-verbal posthume de cette scène capitale. Lee visions de Jeanne sont avouées, mais elles sont déclarées mensongères et par conséquent diaboliques. Désormais Jeanne refuse d'y croire, souscrivant à tout ce que les gens d'Église voudront en décider. Le triomphe de l'évèque est dono complet ; i) a regagné l'abjuration sans préjudice de la mort.
Mais quelle est la valeur de cette pièce, et pourquoi l'interrogatoire qu'ellej^vèle ne flgure^t-il point
à sa place dans la suite du procès-verbal signé des greffiers ? L'acte était-il insignifiant, ou n'avait-il point un caractère officiel? Quelque forme qu'on lui ait donnée, il Be produit avec le caractère d'une démarche juridique : les deux juges, l'évèque et )« vicejuquisiteur viennent accompagnés de plusieure assesseurs et d'un greffier, comme cela s'était fait dans les interrogatoires de la prison; et l'on peutoroire qu'ils viennent en exécution de l'avis donné dans la séance de la veille. Tous avaient opiné que Jeanne fût déclarée relapse, mais le plus grand nombre avaient demandé en outre qu'on lui donnât de nouveau lecture de la formule d'abjuration.
La visite du juge à l'accusée est donc officielle. Mais pourquoi le résultat n'a-t-il pas été mis en la forme donnée aux actes de même nature dans le reste du procès? Et pourquoi, même sous cette forme irrégulière d'un interrogatoire, non de l'accusée, mais des assesseurs transformée en témoins, n'est-il point certifié par la signature des greffiers? Avail-il si peu d'importance? Nul ne le croira-, et l'évêque ne le croyait pas non plus, sans doute. Ce n-'estpas sa faute si l'acte est dépourvu de cette attestation. Il voulut contraindre Manchon à le signer, bien que celui-ci n'eût point assisté à l'interrogatoire. Mancboo refusa. Mais Taquel y était; et sa signature ne se trouve pas davantageau bas de la pièce. Qu'est-ce donc que. ce procès-verbal rétrospectif que te greffier présent à l'acte n'a pas signé, et pour lequel on est réduit à ré-
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204 I.IVHE ^£UVlËltli:.
clamer, sans plus de succès, la -signature d'un greffier qui n'y élaitpas? C'est un procès-verbal comme t'eût été celui du procès tout entier, si la volonté de l'évèque n'avait échoué contre l'honDètelé desgreffiers, et aussi,, il le faut dire, contre le ferme esprit de Jeanne : car le procès-verbal lui était lu ; et si des omissions, des reproductions plus ou moins inexactes, des expressions équivoques étaient possibles, des suppositioDS purement gratuites ne l'étaient pas en face de l'accusée qui eût nié et de toute une assemblée qui l'eût entendue. Mais celte fois Jeanne était morte et on se passa des greffiers! On s donc le droit de récuser cetie pièce en tant qu'elle peut invalider les résultats du procès officiel : juridiquement elle est nulle; historiquement, suspecte. Détruire la foi en la mission de Jeanne, c'était tout l'objet du procès : si on l'avait pu faire par un acte authentique, l'évèque de Beauvaia était trop habile homme pour le faire par une pièce qui se produit avec tous les signes de la clandestinité '•
La forme seule de cette addition au procès-verbal la rend donc légitimement suspecte, et pour ce qu'elle dit et pour ce qu'elle ne dit pas. Il est certain qu'elle n'a pas tout dit sur cette suprême entrevue des juges et de leur victime, et l'on doit tenir en défiance la manière dont elle en a parlé. Mais, ces réserves faites, nous ne prétendons pas qu'elle doive passer sans qu'on y regarde davantage. L'interrogatoire est constant, et il n'est pas possible qu'on ait falsifié de tout point les témoignages recueillis après coup pour
en constater les résultais. Il en est dont s'est appuyé un des plus anciens apologistes de Jeanne, un des plus considérables, Théodore {/e Z«/tts; et le savant éditeur du procès a montré aussi ce qu'on en peut tirtr en sa faveur. Qn'en résulte-t-il en effet? Qu'elle a faussemeat inventé ses visions ? Non. Elle explique l'allégorie par laquelle elle avait répondu sur un point qu'elle ne voulait pas, qu'elle déclarait hautement ne pas vouloir révéler, le signe du roi : la couronne, c'est cette couronne de France, dont la couronne du sacre n'était aussi qu'un emblème; et l'ange, c'est elle-même , envoyée de Dieu au roi pour la lui faire donner. Mais quant à ses visions, elle les affirme. Elle a vu de ses yeux, elle a ouï de ses oreilles : tous les témoins sont d'accord pour constater cette solennelle déclaration, n Elle le proclamait hautement, disent-ils, et !e soutint jusqu'à la fin. » Qu'a-t-elle vu? en quelle forme? Ici, au rapport des témoins, elle ne détermine rien. Mais, pour ce qu'elle a ouï, point d'équivoque : et les juges ne le contestent pas, puisqu'ils s'appuient des révélations mêmes de ses voix pour les déclarer mensongères et décider Jeanne à les renier, à ce titre, comme des inspirations du malin esprit'.
C'est ici le triomphe des juges; mais c'est aussi le point où l'on a surtout le droit de révoquer en doute leur document : car, nous le répétons, si les choses s'étaientpassées comme il est rapporté, on aurait pris la peine, sans doute, de les constater d'une au-
D,9i,zec.,yGOOglf
306 LIVaE MEUVlËMe.
tre manière. El pourtant. Bans vouloir accepter tout ce qu'on y trouve sur cette défaillance de la foi de Jeanne en acs voix, j'hésiterais à déclarer le fait sans le moindre fondenieat. L'attaque des jugea fut fort habile : ils ne prétendent plus accuser Jeanne elle-même de mensonge dans ce qu'elle disait de ses révélations i sa conscience se serait soulevée contre une allirmation dont elle eût aertti la fausseté au fond de son âme. Ils acceptent ces apparitions comme réelles; seulement iU les accusent d'être trompeuses. Ses Yoix lui ont parlé, mais elles lui ont menti ; et ils s'appuient de ses propres déclarations, opposant la réalité à ses espérances; à la délivrance qu'elles lui avaient prédite, la mort qui est là. Jeanne a-t-elle résisté à cette épreuve, et, si elle n'est point allée jus-' qu'au reniement, û'a-l-elle pas été au moins jusqu'au doute? Nous ne voulons pas l' affirmer ; mais ce qui I^ien plus sûrement que les afËrmations du document suspect nous porterait a le croire^ c'est la douleur et l'amertume de ses derniers moments. Elle est comme seule, et elle cherche des appuis parmi ceux mêmes qui lui ont ravi ses conseils :
H Maître Pierre, dit-elle à P. Maurice, où serai-je ce soir?
— N'avez-vous pas bonne espérance en Dieu? dit le docteur.
— Oh! oui; et par la grâce de Dieu je serai en paradis '. M
Laissée seule avec M. Ladvenu, elle se confessa et
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demanda ta communion. Mate pouvait-il donner la communioa à une femme qui allait être publiquement excommuniée? Le cas méritait d'être eoumia à l'évêque. Ladvenu envoya l'huissier Massieu lui dire que Jeanne s'était conressée, et qu'elle deman- .dait à recevoir rEucliarietie. L'évêque en conféra avec plusieurs; après quoi il répondit à Massieu: a Allez dire au frère Martin de lui donner l'Eucha-ristie et tout ce qu'elle demandera '. )i
L'Eucharistie lui fut apportée sans aucun appareil, sur la patène , simplement recouverte du lingedu calice, sans lumière, sans escorte, sans surplis, sans étole. Frère Martin en fut scandalisé; il envoya chercher une étole et de la lumière ; mais ce qui suppléait à l'absence de toute cérémonie, c'était la vive piété de Jeanne, qui reçut son Sauveur avec une telle dévotion et une si grande abondance de larmes, que le frère renonce à le décrire '.
Vers neuf heure8,Jeanne, qui avait repris l'habit de femme, sortit de prison pour se rendre à la place du Vieux-Marché. Elle allait au jugement, mais c'était à la mort, et tout l'annonçait dans L'appareil dont elle était environnée. Sasentence était d'avance écrite sur son front : elle était coiffée d'une mitre où on lisait ces mots : hérétique, relapse, apostate, idolâtre. Sept à huit cents hommes marchaient autour d'elle portant glaives et bâtons, « tellement qu'il n'y avoit homme qui fût assez hardi de parler à elle, excepté frère Mar-
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lin Ladvenu et maître Jean Massieu (le conresseur et l'huissier). D Jeanne ne cherchait point à contenir sa âouleur. Elle pleurait,. •• larmes respectables, qui ne trahissaient pas la sainteté de sa cause : en montrant en elle la faiblesse de la femme, elles témoignaient d'oij lui était venue la force qui l'avait, guidée dans sa mission. Elle pleurait, se recom-' mandant à Dieu et aux saints; et tout le peuple qui l'entendait pleurait avec elle. Nicolas Lojseleur luimême ne put tenir à ce spectacle; c'était en lui que Jeanne s'était fiée le plus, l'accueillant comme un compatriote, l'écoutant comme un conseiller, le suivant comme un directeur ; et on a vu comment, jusqu'à la fin, il avait trompé sa confiance. lorsqu'il vit qu'on la menait mourir, il sentit le remords, et se précipita vers la charrette pour lui demander pardon; mais les Anglais le repoussèrent avec menaces, l'appelant traître parce qu'il ne l'était plus. Ils l'auraient tué sans le comte de Warwiek ; et le comte lui déclara qu'il ne répondait pas de sa vie s'il ne quittait Rouen au plus tôt'.
Trois* échafauds avaient été dressés sur la place du Vieux -Marché : l'un pour les juges, l'autre pour plusieurs prélats et de hauts personnages^ le troisième en maçonnerie pourJeanne, avec ces mots inscrits sur un tableau placé devant: «Jehanne qui s'est fait nommer K la Pucelle, menteresse, pernicieuse, ahuseresse du « peuple, divineresse, superstitieuse, blasphémeresse « de Dieu, présumptueuse,malcréantdelafoydeJésus-
ROUEH. — LE SUPPLICE. ^ S09
a Christ, vanteresse, idolâtre, cruelle, dissolue, 4,nvo- « cateresse de diables, apostate, schismatique, héréticque. ') Au-dessus s'élevait le bûcher. Eu attendant qu'on l'y menât, elle fut placée sur une des estrades, où, à la vue d'un peuple iinmense, elle dut entendre d'abord le sermon d'un savant docteur en théologie , l'un des assesseurs, mûtre Nicole Midi. Il prêcha sur ce texte de saidt Paul aux CorinLbieus : a Si un membre souffre, tous les membres souffrent, » et aa conclusion était que, pour préserver les autres membres de la maladie, il fallait retrancher le membre malade.
(( Jeanne, disait-il en finissant, va en paix, l'Église ne peut plus te défendre; elle te livre au bras séculier'. »
Jeanne l'écoula en silence, et elle dut écouter encore les exhortations de l'évèque, qui l'engageait à pourvoir au salut de son âme, à penser à tous ses méfaits et à en faire pénitence, à suivre les conseils des clercs, et notamment des deux frères prêcheurs qu'il lui avait donnés pour l'assister. Il aurait dâ, suivant l'avis presque unanime des assesseurs, lui relire sa , formule d'abjuration, d'autant plus qu'il se vantait plus tard dbl'y avoir ramenée. Mais il aurait pu s'attirer dé sa part un démenti public, une déclaration solennelle qu'elle n'avait jamais avoué ces infamies ; et, eu démasquant cette fraude, Jeanne aurait, du même coup, rendu impossible ta nouvelle imposture que l'information apocryphe eut pour objet d'accré-