IV PRÉFACE
les livres les plus éloignés de l'esprit de système, à les recevoir ou à les rejeter de la même sorte. Et pourtant, quand on les jugerait au fond de même nature, encore serait-il bon d'en signaler et d'en discuter Torigine, afin que chacun pût voir ce qu'il en doit prendre ou laisser.
D'autres fois, au contraire, on établit plus de distinction qu'il ne faut. Les deux procès ont un caractère et un esprit bien opposés ; mais, peut-on dire qu'ils nous font de Jeanne d'Arc deux portraits différents? et M. J. Quicherat, qui, comme éditeur de tous les deux, les pouvait voir du même œil l'un et l'autre, a-t-il raison de dire du second, dans ses Aperçus nouveaux : « Le procès de réhabilitation vint ensuite donner une tournure de commande aux souvenirs, qu'il eut au moins le mérite de fixer. — 11 est la source de tout ce qu'ont écrit les chroniqueurs favorables à la Pucelle : il a fourni les traits de cette froide image qui a trop longtemps défrayé l'histoire, image d'une chaste fille venue pour rendre cœur à son roi, d'abord prise en défiance, puis écoutée et suivie ; malheureuse de sa réussite , puisque la reconnaissance du monarque, en la rete-
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nant plus qu'il n'aurait fallu ^ la précipita vers une funeste fin \ »
S'il fallait^ de toute nécessité^ choisir entre les deux documents; mon choix ne serait pas douteux: je préférerais le premier au second; et en. cela je ne croirais pas nuire à Jeanne. Dans le second procès nous voyons un portrait de. la PuceUe, tracé par ceux qui ont conversé avec elle à toutes les époques de sa vie ; dans le premier nous la voyons elle-même, et elle est assez grande pour se montrer imposante encore au milieu des retranchements et des altérations que sa parole a pu subir. Mais pourtant on ne peut pas tout dire sur soi-même, et les juges ont supprimé les témoins. Le premier procès a donc des lacunes; c'est avec le second qu'il faut les remplir.
Le second procès d'ailleurs, autant qu'il la pu, a puisé, s'il est permis de le dire, aux sources du premier. Il en a appelé non pas les témoins, mais les acteurs, les hommes les plus intéressés
1 . Aperçus nouveaux sur V histoire de Jeanne âHArc , page 156.
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à le défendre : J. Beaupère, le second de P. Cauchon; Th. de Courcelles, qui mit le pro*cès-verbal en latin; les greffiers^ Thuissier, et presque tous les assesseurs encore vivants; et ^ quand bien même les autres dépositions recueillies pourraient être regardées comme produites au nom de F accusée^ elles ne feraient encore que rendre au premier procès un élément qu'on ne peut> sans injustice, retrancher de la cause. Leur appréciation ne ressemblera pas à celle des juges; mais apprécieront-ils moins justement? Et Jeanne^ dans leurs témoignages, sera-t-elle autre qu'on ne la voit quand elle se montre elle-même dans son procès? Sont-ce les dépositions de Dunois> de L. de Contes et du duc d'Alençon qui ont subi cette « tournure de commande » et « fourni les traits de cette froide image » des histoires postérieures ? Où trouvet-on Jeanne plus Vive, plus pleine de vigueur et d'entrain^ soit que^ arrivant devant Orléans, et s'en voyant séparée par la Loire> elle interpelle rudement Dunois sur le détour que la timidité des chefs a fait prendre, en la trompant, au convoi qu'elle amène; soit que, se réveillant à la
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nouvelle de l'attaque de Saint-Loup, elle gourmande son page : ec Ah ! sanglant garçon, vous ne me disiez pas que le sang de France fût répandu ! 9 soit qu'à Jargeau elle entraine aux murailles^ criant au duc d' Alençon qui veut attendre : ce Ah! gentil duc, as-tu peur? » Est-elle moins ferme et moins prompte à la réplique dans le témoignage de Séguin, un des examinateurs de Poitiers, que dans le procès-verbal des juges de Rouen ?
Mais il nous faudrait reprendre dans cette préfacé les traits les plus saillants de Thistoire qui va suivre. Et si le même document qui nous dépeint sËi hardiesse à Poitiers, son aisance à la cour^ sa bonne tenue sous les armes, et ce coup d'œil et cette science militaire dont les plus vieux capitaines étaient surpris, nous la montre en même temps pieuse et recueillie, accomplissant avec la ferveur d'une nonne et la simplicité d'un enfant toutes les pratiques de la dévotion la plus vulgaire, dira-t-on qu'ici, du moins, il a affadi son image et imprimé à sa figure la couleur que la réhabilitation avait pour objet de faire prévaloir? Mais comment le dire, si l'on trouve les
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mêmes choses dans le procès même de condam* nation ou dans des pièces qui Font précédé? Ce ne sont pas seulement les témoins de Vaucouleurs ou d'Orléans, ce sont les docteurs de Poitiers, qui attestent, avant qu'on se décide à l'envoyer à Orléans, la dévotion de la Pucelle; c'est Jacques Gelii, archevêque d'Embrun, qui, dans son traité, composé le mois même où Orléans fut délivré, argumente en sa faveur, de sa piété, de son assiduité à la confession et à la communion \ C'est Percevàl de Boulainvilliers qui, dans une lettre écrite au duc de Milan, le 21 du mois suivant, avant le sacre, parle, en témoin, des mêmes choses * . Ce n'est pas un témoin endoctriné ou prévenu, c'est Jeanne qui raconte comment, à Sainte-Catherine de Fierbois , elle entendit trois messes le même jour (séance du 27 février). C'est elle encore qui, interrogée par ses juges si elle
1 . « Sollicite sacramenta ecclesiastica veneratur et fréquentât, confitendo sœpe, et corpus Domini dévote recipiendo.» {Procès^ t. III, p. 406.)
2. «Immobilis Deo serviendo, missam audiendo, eucharistiam percipiendo, prima proposita continuât. » {Ibid,^ t. V, p. 119.)