‹ Jeanne D'ArcChapitre 1 sur 83 · Jeanne D'Arc · texte numérisé non relu

Jeanne D'Arc

Michelet, dans une lettre qu’il adresse à Gustave d’Eichthal le 21 septembre 18#1, peu après la mise en vente du tome V de l'Histoire de France, prie son correspondant de « considérer avec quelle méthode sévère, dans l'affaire de la Pucelle…», il a & écarté la chronique por (s)'en tenir aux actes». Quel imprudent conseil! Lorsqu'il sera suivi, beaucoup plus tard, par un Rudler, on découvrira tous les manquements de l'historien à sa « méthode sévère ». Elle lui commandait de dépouiller les « actes» manuscrits des deux procès, celui de la condamnation et celui de la réhabilitation. Il se contenta de consulter les copies, tardives, qu'il avait sous la main à la section historique des Archives et il utilisa couramment les extraits qu’il héritait de ses prédécesseurs : L'Averdy, Lebrun de Charmettes ou Buchon. Il lui fallait critiquer l’ensemble des dépositions. Il prit le parti facile de ne retenir que le témoignage de l’'accusée. Il devait encore s’enquérir de la procédure, si complexe, de l'Inquisition. IL ne put comprendre, en l’ignorant, certaines intentions ou réactions de Cauchon et de ses conseillers. Il ne lui était pas interdit, enfin, d'éclairer, par des recoupements, les épisodes de la carrière de Jeanne

que les interrogatoires laissent dans la pénombre.

nn Préface

Il préféra les négliger, donnant, par exemple, un simple résumé de la période de neuf mois qui sépare le sacre du roi de la capture de la Pucelle.

Voilà ce qu’il ne fit pas. Mais il reste ce qu’il fit, mieux que personne, et que ni les progrès ni les modes de la science historique ne sauraient disqualifier. Louis Hachette, éditeur émérite, s’avisa le premier que l’imparfait chapitre de l'Histoire de France composait un véritable livre et qu’il exercerait sur un vaste public la fascination dont Michelet citait l'exemple au début de son récit: «J'entrais un jour chez un homme qui a beaucoup vécu, beaucoup fait et beaucoup souffert. Il tenait à la main un livre qu'il venait de fermer, et semblait plongé dans un rêve; je vis, non sans surprise, que ses yeux étaient pleins de larmes. Enfin, revenant à lui-même : “ Elle est donc morte! dit-il. — Qui? — La pauvre Jeanne d'Are,”» La Jeanne d’Arc que la Bibliothèque des chemins de fer proposa, en 1853, aux voyageurs pressés se conformait à un modèle littéraire que Michelet s'était proposé depuis longtemps en désespérant de le reproduire. Elle avait la minceur et la densité d’un livre populaire. Elle ressemblait ainsi à L’Imitation de Jésus, dont Pétude admirative introduit, au tome V de l'Histoire de France, l'épisode de la Pucelle, ou à ce «livre unique» qui suffisait au Français d'autrefois et dont le pédagogue de Nos Fils

garde la nostalgie quand il confie « Dans ma jeu-

nesse un mot me frappait quelquefois, un mot que Pouvrier, le pauvre, répétaient volontiers : Mon livre. On n’était pas, comme aujourd’hui, inondé de journaux, de romans, d’un déluge de papiers. On n’avait guère qu'un livre (ou deux), et on y tenait fort,

comme le paysan tient à son almanach. Ce livre .

unique inspirait confiance. C'était comme un ami. .

A tel moment de vide, où un ami vous eût mené au

cabaret, on restait près des siens, et on prenait |

“son livre”. On lisait beaucoup moins, avec un

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esprit neuf, on y mettait du sérieux, et la disposition qu’on avait ce jour-là... On l'avait lu vingt fois. H ne dominait point par l'attrait de la nouveauté, comme tant de livres d'aujourd'hui qui prétendent être neufs et s'imposent à ce titre. Ce livre aimé était réellement un texte élastique, qui laissait le lecteur broder dessus. Il ne pouvait donner Pinformation diverse des livres d'aujourd'hui. Mais en revanche il stimulait, éveillait l'initiative. La pensée solitaire, se lisant à travers, souvent entre les lignes, voyait, trouvait, créait… » Tel est bien le « livre de poche» que Michelet écrivit lui-même, comme par mégarde. Il devint, avant l'avènement de la littérature de consommation et le débordement de ses produits, le livre de beaucoup. Quel homme capable de « pensée solitaire » laisserait-il indifférent?

La Jeanne d’Arc, si elle n’était qu'un livre. d’hisloire, ne pourrait aborder aujourd’hui une seconde carrière. Mais elle est une « histoire », qui mobilise l'imagination et que la mémoire retient. Michelet, en 1841, se défend d’en faire une « légende ». Il annonce que rien ne la distingue d’un chapitre ordinaire de FHistoire de France. Quel aveu, cependant, dans l'insistance de sa dénégation! L'heureux conteur n’est pas sans savoir que la composition de son récit, suspecte à l'historien, respecte les étapes obligées de toute geste. II a déjà succombé à la « tentation » qu’il prétend écarter : « Le cadre serait tout tracé, précise-t-il; c’est la formule même de la vie héroïque : 1, la forêt, la révélation; 2. Orléans, l’action; J. Reims, l'honneur; #4. Paris et Compiègne, la tribulation, la trahison; 5. Rouen, la passion. Mais rien ne fausse plus l’histoire que d'y chercher des types complets et absolus. Quelle qu’ait été l’émotion de l'historien en écrivant cet Evangile, il s’est attaché au réel, sans jamais céder à la tentation d'idéaliser.» Lorsqu'il accepte, en 1853, la publication séparée de sa Jeanne, Michelet ne s’embarrasse

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plus de pareils scrupules. L'échec de la Seconde République vient de lui signifier la nécessité d'une

littérature militante; il travaille à une Légende d'or

de la démocratie. Retrouvant la confiance que le témoignage de la tradition orale lui avait inspirée dans sa jeunesse, il a cessé surtout de déprécier la « formule de la vie héroïque ». Au Collège de France, en 1843, il a fait l'apologie de la Légende dorée et admis que ces vies de saïnts, colportées à travers les campagnes avant d’être recueillies par des moines diligents. composaient une « histoire, vraie et réelle » des mœurs du temps : « La voilà, cette petite histoire, cette pauvre fille du peuple, qui a l'honneur d’être adoptée du couvent, de bien des couvents, du diocèse, de l'Eglise universelle. Elle s’en va figurer

glorieusement dans la légende dorée. Mais n'est-ce

pas poésie, vaine fable? Non. Le miracle, c’est que plus elle est travaillée et plus elle devient vraie, vraie comme histoire des mœurs du temps, urate et réelle, criant, son objet (vous avez vu la Pucelle). Voilà ce que la scolastique allemande ne voit pas, croyant que la légende aboutit à des mots, et non à des actes, à des êtres réels. La légende trop histo-

rique n'a pas la grandeur, la fécondité; même elle:

trompe souvent.» La « formule » spontanément adoptée dans la biographie de la Pucelle se trouve donc réhabilitée. Bien loin d'en rougir, Michelet se flatterait plutôt d’avoir imité les rédacteurs de la Légende dorée. Si la Jeanne d’Arc n'est pas «trop

historique», elle n'en est que plus suggestive et

plus fiable. Il faut la prendre comme elle est. Elle appartient au genre romantique de la « légende », conçu par des écrivains qui se mirent à l’école des conteurs pour innocenter la littérature en la délivraänt de ses artifices. ;

Parmi eux, Michelet jouit d’un privilège qu'il par-

lage avec Quinet, maïs qui fait défaut à Lamartine ou à Hugo. Il connaît, pour les avoir étudiés sous

la direction de Vico, Niebuhr, Creuzer et Burnouf, un grand nombre de récits mythiques, épopées ou recueils de formules juridiques. Il n’est pas même nécessaire qu’il songe à s'en inspirer pour que leur souvenir le guide, quand il donne sa propre version d'une légende qw'il n’a pas inventée, puisque toute une nation, depuis cinq siècles, se la raconte. La Jeanne d'Arc reproduit d'autant mieux le modèle épique que, dans le format de la miniature, elle n’en peut retenir que l'essentiel Voici donc le premier temps des enfances cachées; le signe de l'élection est donné par les voix qui s'élèvent près de l’église. Puis commence Vépiphanie : Jeanne se :voit reconnue comme Flenvoyée de Dieu; elle accomplit ses travaux, dont les plus éclatants sont la délivrance d'Orléans et le sacre du roi. Alors surviennent les inévitables épreuves : blessure, capture, abandon, procès, doute, condamnation. Enfin lapothéose s’accomplit : Jeanne périt dans les flammes, mais la mort qu’elle a acceptée inaugure la résurrection de la France. Le contraste est la lai du genre. Elle s'applique tout naturellement à l’histoire de la vierge guerrière, de la bergère qui fit obéir un roi. Du coup, la Jeanne d’Are s’approprie l'autorité de la tradition narrative, vieille comme le monde, qu’elle suit si bien. Elle captive le lecteur. I la lit d’une traite en se rappelant le quatrain de Ronsard :

Je veux lire en trois jours l’Hiade d'Homère À Et pour ce, Corydon, ferme bien l’huis sur moi. Si rien me vient troubler, je t’assure ma foi, Tu sentiras combien pesante est ma colère.

Mais il ne suffit pas de caractériser le récit de Michelet par la règle générale qui s’y trouve appliquée. Il se conforme, plus précisément, à trois modèles héroïques dont il combine les traits. Le pre-. mier vient de Vico. En traduisant la Scienza nuova

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et le De antiquissima Italorum sapientia, Michelet s’est persuadé que, dans les épopées, les « noms propres» ne désignaient que des «types idéaux» et qu’il fallait, par conséquent, considérer « les noms d'Hermés, de Romulus, d'Hercule et d'Homère comme les expressions de tel caractère national, à telle époque ». Prêt à douter de l'existence d’'Homère, il ne croit plus du tout à celle des premiers rois de Rome. Dans son Histoire romaine (1831), ül plaide, avec la véhémence d'un néophyte, la cause du «radicalisme historique», qui ne concède au héros qu'un rôle représentatif : « L'humanité est divine, mais il n’y a pas d'homme divin. Ces héros mythiques, ces Hercule dont le bras sépare les montagnes, ces Lycurgue et ces Romulus, législateurs rapides, qui, dans une vie d'homme, accomplissent le long ouvrage des siècles, sont les créations de la pensée des peuples. Dieu seul est grand. Quand l’homme a voulu des hommes-dieux, il a fallu qu'il ‘entassât des générations en une personne, qu’il résumât en un héros les conceptions de tout un cycle poétique. À ce prix, il s’est fait des idoles historiques, des Romulus et des Numa. Les peuples restaient prosternés devant ces gigantesques ombres. Le philosophe les relève et leur dit : “ Ce que vous adorez, c'est vous-mêmes, ce sont vos propres conceptions. Ces bizarres et inexplicables figures qui flottaient dans les airs, objet d'une puérile admiration, redescendent à notre portée. Elles sortent de la poésie pour entrer dans la science. Les miracles du génie individuel se classent sous la loi commune. ” » Mais l'historien du Moyen Age doit corriger, sinon le principe, du moins la méthode qu’il a empruntée au fondateur de la philosophie de l'histoire. Tandis que les origines de Rome se perdent dans une nuit . archaïque peuplée d’ « idoles », celles de la France . ne tardent pas trop à baigner dans le grand jour de . l'histoire. L'existence de la plupart des conquérants

ou des saints que la légende a glorifiés devient une certitude. Il n’est plus du tout permis de les traiter comme des « ombres », fussent-elles « gigantesques ». Michelet leur reconnait donc un statut historique. Mais il continue de se référer au modèle héroïque de Vico pour les représenter et les juger. Ils n’ont d'importance, à ses yeux, que dans la mesure où ils traduisent la volonté de tout un peuple auquel ils ont prêté leur bras, leur voix, leur pensée. Il faut l'entendre, ce Bossuet républicain, endoctriné par Rousseau, remontrer aux grands de ce monde qu'ils ne sont pas propriétaires de leur pouvoir puisqu'ils dexercent avec l’assentiment de tous les « umiliati ». Qu'est-ce qu'un roi exemplaire? « Sa force n’'éclate pas dans l’héroïsme; il grandit d’une végétation puissante, d'une progression continue, lente et fatale comme la nature. Expression générale d’une diversité immense, symbole d'une nation tout entière, plus il la représente, plus il semble insignifiant. La personnalité est faible en lui; c’est moins un homme qu’une idée. Etre impersonnel, il vit dans l’universalité, dans le peuple, dans l'Eglise, fille du peuple; c’est un personnage profondément catholique, dans : le sens étymologique du mot. »

Dans les premiers tomes de l'Histoire de France, Michelet distribue avec parcimonie les certificats de catholicité. Saint Louis ne s'impose tout à fait à son admiration qu’au moment de mourir. Mais devant la Pucelle, quel éblouissement! Elle fait descendre l'héroïsme du ciel des mythes sur la terre des hommes. Elle l’incarne si bien qu’elle ne se pare d'aucun prestige usurpé. Jeanne, en effet, ne se prend pas pour un être d'exception. Devant le roi, elle décline le plus simplement du monde son identité de « pauvre petite bergerette ». Elle a été élevée de manière banale, recevant la religion, <non comme une leçon, une cérémonie, mais dans la forme populaire et naïve d’une belle histoire de veillée ».

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Elle a subi l'épreuve commune de la guerre. À la Cour, les habiles la soupçonnent de servir un parti. Mais elle n’est et ne veut être qu'une des innombrables Françaises qui pleurent les malheurs de la: France. Dans l'action, elle ne manie pas, comme Roland, l'épée meurtrière du preux. Nul exploit, mais le don de rendre irrésistible, en le prenant au sérieux, un sursaut unanime. À Rouen, ce fut «comme si foute autorité eût cessé». La Pucelle « chevaucha autour des murs, et le peuple la suivit sans crainte. Le jour d’après, elle alla visiter de près les bastilles anglaises; toute la foule, hommes, femmes et enfants, altaient aussi regarder ces fameuses bastilles où rien ne remuait. Elle ramenra la foule après elle à Sainte-Croix pour l'heure des vépres. Elle pleurait aux offices, et tout'le monde pleurait, Le peuple était hors de lui; il n'avait plus peur de rien». Lors du combat décisif, qui sait si Jeanne conduit le peuple ou si le peuple l’entraine? « La foule déborda. Les Anglais, voyant venir cette : mer de peuple, croyaient que le monde entier était rassemblé.» Pas plus que le succès, ladversité n’est pour Jeanne une occasion de sortir du rang. Elle réplique aux questions embarrassantes du tribunal avec le bon sens et la ruse d’une paysanne. Quand elle se voit perdue, elle succombe, d’abord, à la plus humaine des défaillances, pleure, signe une abjuration. Puis elle se reprend et meurt, comme elle a vécu, avec un courage tranquille, «sans miracles ni exiravagances ».

Michelet apprécie mieux que quiconque cet exemple d'humilité sublime. Non pas seulement parce qu'il est fils du peuple. Mais aussi parce qu’il est historien. Il & rencontré en parcourant les siècles, d'autres héros. Pour un jour ou pour un temps, dans leur conduite publique, ils devenaient des «êtres £ impersonnels ». Mais il fallait recourir à la méthode spaoitalisfes pour les dépouiller de leur livrée

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individuelle et montrer qu’ils avaient vécu « dans Funiversalité ». Jeanne, au contraire, se présente, d'emblée, comme «un personnage catholique ». Elle a pour vocation d’être « insignifiante ». Quand les Français du xv° siècle sont tentés de «se prosterner» devant elle, point n’est besoin que «le philosophe les relève et leur dise : “ Ce que vous adorez, c'est vous-mêmes, ce sont vos propres conceptions. ” » Jeanne garde ses fidèles de l’idolätrie en fixant leur regard sur la destinée de la France envahie, seul objet de sa propre pensée. L'oubli de soi lui est naturel, «La Pitié fut si grande en elle, observe Michelet, qu’elle n'eut plus pitié d'elle-même.» Ici naît précisément le héros. Il a pour vocation de ne pas s’appartenir, C’est pourquoi, avant que le consentement unanime ou l'analyse historique ne fasse de lui « le symbole d’une nation entière », il le devient en ne se préférant jamais à la volonté générale. Quoi de plus singulier, toutefois, que ce refus de la singularité? Michelet convient que la leçon d’héroïsme que Jeanne lui a donnée l’oblige à nuancer la thèse de l'Histoire romaine. Il note dans son Journal, le 30 mars 1842, sept mois après la mise en vente du tome V de l'Histoire de France : «Je me suis mis ce matin à revoir mon vieux Vico. Le principe est bien celui que j'ai signalé dans la préface de l'Histoire romaine : l’humanité est son œuvre à ellemême. Seulement j'ai eu tort, dans cette préface, dè trop lier ce principe à l’anéantissement des grandes individualités historiques.» La correction publique qui s'impose ne se fait pas longtemps attendre. : Michelet y procède dans les deux chapitres du Peuple (1846) réservés à l «homme de génie». Il soumet à un nouvel examen la « merveille» de l'héroïsme, qui lui est apparue pour la première fois dans la destinée de la Pucelle. « Cette mystérieuse créature, lisait-on dans l'Histoire de France, ‘que tous jugèrent surnaturelle, cet ange ou ce démon,

qui, selon quelques-uns, devait s'envoler un matin, il se trouva que c'était une femme, une jeune fille, qu'elle n'avait point d'ailes, qu’attachée comme nous à un corps mortel elle devait souffrir, mourir, et de quelle affreuse mort! » Le Peuple expose clairement, dans un langage tour à tour pascalier et franciscain, le paradoxe héroïque. C’est en partageant fraternellement la misère des simples que l «homme de génie» acquiert, à leurs yeux, sa grandeur. Il nest donc ni un demi-dieu, ni un surhomme. Seule le distingue sa complète humanité. Il mérite de porter le surnom que Michelet aimait donner à Luther, en jouant sur le patronyme du Réformateur : Herr Omnes, Monseigneur Tout-le-Monde. H incarne le sublime défini dans la Préface de 1869 à l'Histoire de France : « Le sublime n’est point hors nature; c'est, au contraire, le point où la nature est le plus elle-même, en sa hauteur, profondeur naturelle.»

Du Peuple à la Préface de 1869, c’est donc le souvenir de la Pucelle qui continue d'occuper la réflexion de Michelet. Mais il ne faudrait pas appliquer sans précaution à la «légende» de 1841 la formule héroïque qui en sera dégagée par la suite. Elle s’y associe, en effet, à deux autres modèles. Il en est un que Michelet n'a pas emprunté, mais conçu. Son invention remonte aux Trois Glorieuses. Le jeune professeur d'histoire et de philosophie à l'Ecole Normale fut illuminé par l «éclair de juillet». La suite des siècles lui apparut comme une révolution permanente. Il eut l'audace de peindre à fresque, dans le format d’un petit livre (déjà un), ce « Juillet éternel». Il ne pouvait être question de détailler le tableau. L’effort de Michelet, dans l’Introduction à l’histoire universelle, se porta plutôt sur la composition d'un modèle narratif, applicable dans les œuvres ultérieures. Il est livré solennellement aux premières lignes de l'opuscule : « Avec le monde

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a commencé une guerre qui doit finir avec le monde, et pas avant; celle de l’homme contre la nature, de l'esprit contre la matière, de la liberté contre la fatalité. L'histoire n’est pas autre chose que le récit de cette interminable lutte.» Quoi de plus proprement héroïque que cette ouverture aux accents beethovéniens? En réduisant l'histoire à la tension d'une lutte toujours recommencée, Michelet pose une formule qui lui est dictée, non plus par le génie de Vico, mais par le sien. La pauvreté l’a initié, enfant, au culte de l'énergie. Il se souvient, comme de l'acte fondateur de sa personnalité, du coup de poing qu'il donna, certain matin d'hiver, sur sa table de chêne, et qui l’'emplit d’une « joie virile de jeunesse et: d'avenir ». Dans sa mythologie privée, Hercule, le travailleur, et Prométhée, le révolté, se partagent la suprématie, De même, dans sa philosophie de l'histoire, révolution et résistance constituent l'honneur de l’homme.

Racontant l'avènement de la France, Michelet guette l'occasion qui lui permettra de donner du modèle prométhéen une reproduction pleinement autorisée par les faits. Il doit longtemps l’attendre. La fatalité raciale ralentit la gestation du peuple. Le déterminisme géographique, qui perpétue les particularités locales, contrarie la naissance de la nation. Que d'essais obscurs, que de douteux combats! Michelet ne les méprise pas et il y relève les signes du « Juillet éternel >». Mais il se réserve pour la célébration de la véritable Nativité de la France, qu'il identifie déjà à la geste de la Pucelle. Enfin commence, au temps prévu, la grande fête. Pour l’ordonner, Michelet s'inspire du programme qu’il a arrêté dans l’Introduction à l’histoire universelle. L'histoire de Jeanne, épisode capital de la-‘légende des siècles, est le « récit d’une interminable lutte ». Succès, revers y alternent; devant le bûcher éteint, l'Anglais doute encore de sa victoire. Pareille épreuve requiert

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Fhéroisme que Michelet préfère, celui de Prométhée ou de Sisyphe. Il est foncièrement actif, se prouve dans l'effort. La bergère de Domrémy s'improvise capitaine, Ses voix, loin de l'inciter au recueillement ou à la contemplation, lui ordonnent de se méler dés affaires du siècle : « Jeanne, va au secours du roi de France, et tu lui rendras son royaume. > Dans l'action, l'héroïne ne souffre ni halte ni hésitation. Orléans délivrée, il est temps de partir pour Reims. La promptitude de l'exécution compense Pinexpérience de la Cour et des armes. La s folie héroïque » déconsidère la prudence des professionnels, parce qu’elle est la « sagesse même ».

Elle l'est dans la mesure où elle engage la volonté. Jeanne ne cède pas à des impulsions. Elle délibère, décide et exécute. Comment donc ignorerait-elle la tentation? Michelet, sachant qu'ils l'honorent, ne manque pas d'évoquer les assauts intérieurs qu’elle soutient. À Domrémy, elle doit vaincre F «attrait de douceur», qu'exercent sur elle le « petit jardin sous l’ombre de l’église», la sonnerie des cloches familières, la présence des animaux et des oiseaux du ciel; il lui faut aussi renoncer au mariage et s'éloigner des siens. Sur les champs de bataille, elle s'expose à l «ivresse sanguinaire de la lutte et de la-victoire » ou à l'adoration populaire. En prison, la tentation devient continuelle; les juges se relaient auprès de l'accusée pour obtenir son reniement en trompant sa vigilance. Chaque fois, le combat semble inégal. Jeanne ne possède ni le pouvoir, ni la force physique, ni l'expérience de l'âge ou du métier. Elle n’a pour se défendre que sa volonté. Mais c’est par elle précisément qu’elle en impose à ses amis comme à ses adversaires. Elle ne se soumet qu’à l'autorité des vaix célestes. Ce que Dieu a voulu, elle le veut à son tour et elle le fait vouloir par sa résolution communicative. « Sans nul appui de prétre ou de parents, commente son historien, elle

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- marche tout ce temps seule avec Dieu dans la solitude de son grand dessein. Elle attend qu’elle ait dix-huit ans, et alors immuable, elle l'exécute maigré les siens et malgré tout le monde. Elle traverse la France ravagée et déserte, les routes infestées de brigands; elle s'impose à la Cour de Charles VII, se jette dans la guerre; et dans les camps qu’elle n’a jamais vus, dans les combats rien ne l’étonne; elle plonge intrépide au milieu des épées; blessée toujours, découragée jamais, elle rassure les vieux soldats, entraine tout le peuple qui devient soldat avec elle, et personne n'ose plus avoir peur de rien. . Tout est sauvé! > Michelet en proclamant qu’elle sauva la France par l'exemple de sa seule énergie, rend à Jeanne l'hommage qu'it juge le plus éclatant. Telle est, en effet, la confiance qu’il met dans la volonté humaine qu’elle l'a empêché, naguère, d’accepter et même de comprendre la théologie de Luther, dont le personnage lui semble pourtant héroique. Il n’a pu admettre que la toute-puissance d’un dieu qui est amour püt respecter le libre arbitre de . la créature, le gouverner sans l’abolir. Il s’émerveille, au contraire, de découvrir chez Jeanne une . sainteté toute volontaire, qui s'accomplit, comme il se doit, dans le sacrifice. Et dans quel sacrifice! Il n’est pas, en effet, « accepté et subi ». La fin de l'héroïne, sur son bûcher, «nest point passive. C'est un dévouement. voulu, prémédité, couvé de longues années; une mort active, héroïque et persévérante, de blessure en blessure, sans que le fer décourage jamais, jusqu’à l'affreux bûcher».

Faut-il donc appeler du nom consacré de martyr l'indomptable Française? Oui, sans doute, puis- qu’elle témoigne, envers et contre fous les ennemis

de son pays et de l'humanité, que nulle servitude ne … saurait étouffer la voix (ou les voix?) de la cons- . cience, ef que, selon la sentence de l’Introduction . à l’histoire universelle, l’histoire est « l'élernelle pro-

testation de la liberté ». Michelet l’inscrit, à ce titre et en première ligne, dans le martyrologe où il admettra aussi les Vaudois, les Hussites et les Camisards. Mais il lui prête, à elle comme à ses frères... protestants, une attitude quasi prométhéenne, moins conforme au témoignage d'un chrétien qui réforme sa foi pour mieux la vivre sous le signe de la grâce

qu’au type héroïque entrevu dans l « éclair de juit-

let». Jeanne appartient, dans l'Histoire de France, à la communauté des martyrs militants. Elle ne se retire pas du monde pour préserver sa pureté. Elle y plonge pour « mettre ici-bas la justice de Dieu ». Elle fait la guerre, sans l'aimer, pour que l'esprit de paix triomphe de la violence. « Elle eut la douceur des anciens martyrs, conclut Michelet, mais avec une différence. Les premiers chrétiens ne restaient doux et purs qu’en fuyant l’action, en s’épargnant la lutte et l'épreuve du monde. Celle-ci fut douce dans la plus âpre lutte, bonne parmi les mauvais, pacifique dans la guerre même; la guerre, ce triomphe du diable, elle y porta l'esprit de Dieu.»

En s’éloignant de sainte Blandine, Jeanne, la combattante, se rapproche de Frère Jean des Entommeures. Cependant sa «tendresse», fût-elle « hé-

roique », la distingue ostensiblement du moine brutal,

grand pourfendeur de picrocholiens. Toute l’épaisseur de l'Evangile la sépare, à plus forte raison, de Prométhée ou de Sisyphe. C’est que Michelet, composant la « légende » de la Pucelle, évite de sacrifier aux autres formules dont il dispose celle qui consiste

en l'imitation de Jésus-Christ. Le modèle chrétien . lui est. à la fois étranger et familier. Enfant, il ne le

reçut pas de la tradition, puisqu'il ne fut pas catéchisé. Il le découvrit au hasard de ses lectures et, d'abord, à douze ans, dans l’Imitation. Ce fut, pour lui,‘un choc dont le souvenir Paccompagna tout au long de sa vie, comme l’atteste la préface du Peuple :

FE

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« Et voilà que dans ces pages j'aperçois tout à coup au bout de ce triste monde, la délivrance de la mort, l'autre vie et l'espérance! La religion reçue ainsi, sans intermédiaire humain, fut très forte en moi. Elle me resta comme chose mienne, chose libre, vivante, si bien mêlée à ma vie qu’elle s’alimenta de tout, se fortifiant sur la route d’une foule de chose tendres et saintes, dans l'art et dans la poésie, qu’à tort on lui croit étrangères. Comment dire l’état de rêve où me jetèrent ces premières paroles de L’Imitation? Je ne lisais pas, j'entendais… comme si cette voix douce et paternelle se fût adressée à moi-même Je vois encore la grande chambre froide et démeublée, elle me parut vraiment éclairée d’une lueur mystérieuse. Je ne pus aller bien loin dans ce livre, ne comprenant pas le Christ, mais je sentis Dieu.» Le baptême, reçu tardivement, le 23 juin 1816, sous l'œil maternel d’une femme de cœur, la lecture des Evangiles, corrigèrent à peine ce déisme sentimental. Lorsqu'il exposa, en 1831, sa philosophie de l'histoire, Michelet ne se soucia guère de la mettre en accord avec le dogme de la Révélation. Il assistait cependant aux offices et, de passage à Rome, baisait «de bon cœur» la croix de bois du Colisée. Doutant de la divinité de Jésus, il restait attaché à une Eglise dont l'agonie lui rappelait celle de sa propre mère. Dans la préface aux Mémoires de Luther, rédigée en août 1835, il repoussait, par pitié filiale, l'exemple du Réformateur : « Toucher au christianisme! Ceux-là n'hésiteraient point qui ne le connaissent pas. Pour moi, je me rappelle les nuits où je veillais sur une mère malade; elle souffrait d’être immobile, elle demandait qu’on l’aidât à changer de place, et voulait se retourner. Les mains filiales hésitaient; comment remuer ses membres endoloris? » Fidélité fragile. Elle ne devait pas résister à la passion “anticléricale que la lutte Se les Jésuites déchaîna huit

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ans plus tard. Et qu’en restait-il dès 1835? Deux ans plus tôt, au dernier chapitre du tome second de l'Histoire de France, la condamnation de l'Eglise avait été prononcée, et sa mort datée. de la fin du Moyen Age.

Mais comment reconstituer, en s'appuyant sur des textes et en avançant des dates, Fitinéraire invisible de l'Esprit, de ce Paraclet que Michelet, comme Vigny, vénéra jusqu’à la fin de son existence? Au moment même où le fils prodigue préparait son départ et ne le retardait que par scrupule, lhistorien, moins lié qu'on aurait pu le croire par sa profession de foi prométhéenne de 1831, se donnait un nouveau modèle, celui-là profondément chrétien. Il l’'adopta en considérant la destinée des personnages qui représentaient le mieux, à ses yeux, le Moyen Age, après avoir été, de leur temps, les plus populaires. Il crut s'apercevoir que les plus grands n'étaient pas les plus glorieux : guerriers, conquérants, fondateurs d'empires, mais que leur héroisme s'était révélé dans l’infortune, la souffrance et la mort. Il convint qu’ils avaient, comme Jésus, porté la croix et conjuré, en la partageant, la misère de leurs contemporains. Tel fut le premier idéal chevaleresque, avant que F « orgueil héroïque » ne devint | « âme du monde féodal »., Roland, vainqueur, ne serait que le valeureux propriétaire de Durandal. Mais il périt abandonné et le fatal Roncevaux hante la rêverie d'un peuple qui gravit son propre calvaire. Roland est donc sun héros chrétien, un Christ guerrier, barbare; comme Christ, il est vendu avec ses douze compagnons: comme Christ, il se voit abandonné, délaissé. De son calvaire pyrénéen, il crie, il sonne de ce cor qu’on entend de Toulouse à Saragosse. Il sonne, et le traître Ganelon de Mayence, et linsouciant Charlemagne, ne veulent point entendre. Il sonne, et la chrétienté, pour la-

Le ben il meurt, s'obstine à ne pas répondre. Alors

Préface 23

il brise son épée, il veut mourir. Mais il ne mourra

ni du fer sarrasin, ni de ses propres armes. Il enfle le son accusateur, les veines de son col se gonflent, elles crèvent, son noble sang s'écoule; il meurt de son indignation, de l'injuste abandon du monde »,

À la légende de Roland correspond l'histoire de Louis le Débonnaire, de Robert le Pieux, de Thomas Becket et de Saint Louis. Louis le Débonnaire, ce « Saint Louis du neuvième siècle» n'offre aucun signe extérieur de supériorité. « Non, c’est un homme de chair et de sang comme nous, une âme douce, un esprit faible, voulant le bien, faisant parfois le mal, et sans. mesure dans le repentir, livré à ce qui l'entoure, el vendu par les siens.» Il pratique la justice, mais il se laisse dévoyer par une «belle et dangereuse Eve ». Conscient de ses fautes, il les confesse coram populo, et l’on assiste, pour la première fois depuis Théodose, à «ce grand spectacle d'humiliation d'un homme tout-puissant». Mais til faut boire la coupe jusqu’à la lie. Les fils de l'empereur, voulant se partager ses terres, se liguent contre lui. Ils réunissent une armée. La bataille est imminente, quand le Débonnaire la refuse, avec ce mot : « Je ne veux point que personne meure pour moi.» Lothaire, son aîné, imagine de «le dégrader en lui imposant une pénitence publique et si humiliante, qu'il ne s’en (puisse) jamais relever ». Le vieux roi moppose aucune résistance. Dans l'église Saint- Médard de Soissons, il reconnaît ses péchés et revêt

Le cilice. Il paraît moralement mort. Il ne l'est pas

pour son peuple qui s'identifie à lui. « Le parricide, observe Michelet, croyait avoir tué Louis. Mais une immense pitié s'éleva dans l'Empire. Ce peuple, si

malheureux lui-même, trouva des larmes pour son

vieil empereur. On raconta avec horreur comment

le fils l'avait tenu à l'autel pleurant et balayant la

. poussière de ses cheveux blancs; comment il s'était

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