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enquis des péchés de son père, nouveau Cham qui livrait à la risée la nudité paternelle. C'était l’archevêque Ebbon, condisciple de Louis et son frère de lait, l'un de ces fils de serfs qu'il aimait tant, qui lui avait arraché le baudrier et mis le cilice. Mais en lui enlevant la ceinture et Fépée, en lui ôtant le costume des tyrans et des nobles, ils lavaient fait apparaître au peuple comme peuple, comme saint et comme homme.»
Dans la «vallée de larmes > que parcourt lhistorien du Moyen Age, le seul héroïsme possible, celui de Louis le Débonnaire, «se moque» donc de Phéroïsme. Il s'apparente à la sainteté. Saint, Robert le Pieux, qui régnait au moment de la grande peur de lan mil et «en qui s'était comme incarnée la paix de Dieu». Saint, Thomas Becket, qui revint volontairement à Kenterbury pour y affronter les derniers outrages et l’agonie du Seigneur. Sa mort fut une victoire comme jamais chevalier n’en remporta: «C’est en effet une chose vivace que homme; il n’est pas facile de le détruire. Le délivrer du corps, le guérir de cette vie terrestre, c’est le purifier, l’'orner et l’achever. Aucune parure ne. lui va mieux que la mort. Un moment avant que les meurtriers .n’eussent frappé, les partisans de Thomas étaient las et refroidis, le peuple doutait, Rome hésitait. Dès qu’il eut été touché du fer, inauguré de son sang, couronné de son martyre, il se trouva d'un coup grandi de Kenterbury jusqu’au ciel. “Il fut roi ”, comme avaient dit les meurtriers, répétant, sans le savoir, le mot de la Passion.» Et que dire de Saint Louis? En sa personne, Michelet salue, une nouvelle fois, la grandeur de l'humilité chrétienne, seule capable de conférer à la monarchie une « autorité religieuse ».
Mais il ne lui suffit pas d’instruire, à sa manière, des procès en canonisation. I se préoccupe de définir le modèle commun que reproduisent less légen-
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des» de ses saints. Il y parvient dans le chapitre €&. IV, chap. 8) qui, succédant à la relation du règne de Saint Louis, conclut, en 1833, le second tome de l'Histoire de France. Le principe héroïque de l’Introduction à l’histoire universelle, s'il n’est pas abandonné, n’est plus posé dans les mêmes termes. En prenant connaissance des faits et actes des fondateurs de sa patrie, bien plus tangibles que les entreprises des fabuleux Romains, Michelet dépouille de tout triomphalisme sa philosophie de l'histoire. Il n'ignore plus que l’ « interminable lutte» de l'esprit contre la matière divise l'homme contre lui-même et que les défenseurs les plus pathétiques de la liberté ne sont pas les moins admirables. C’est pourquoi il reconnaît volontiers dans les vies exemplaires qu’il vient de raconter l’image de la Passion. Ne va-t-il pas jusqu'à admettre qu’elle n’a pas cessé encore, au siècle où il vit, de servir de repère public ou intime? « Eternel mystère, qui, pour avoir eu son idéal au Calvaire, n’en continue pas moins encore. Qui, le Christ est encore sur la croix, et il n’en descendra point. La Passion dure et durera. Le monde a la sienne, et l'humanité dans sa longue vie historique, et chaque cœur d'homme dans ce peu d'’instants qu’il bat, À chacun sa croix et ses stigmates. Les miennes datent du jour où mon âme tomba dans ce corps misérable, que j'achève d’user en écrivant ceci. Ma Passion commença avec mon Incarnation.…. Vivre, c’est déjà un degré dans la Passion. » Emporté par sa sincérité, le futur historien de la Pucelle, qui est déjà celui de Saint Louis, convient que les hommes du Moyen Age qui vécurent sous le signe de la Passion furent bien plus grands que les imitateurs d’Hercule et les « athlètes de la moralité ». La leçon qw'ils lui donnent : « Vivre pur dans l’impureté du monde, l'aimer et mourir pour lui» lui - paraît si caractéristique de leur culture qu'il considère l’art gothique, à san tour, comme une mise
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en scène de la Passion. « L'église est ce drame elleméme. C’est un Mystère pétrifié, une Passion de pierre, ou plutôt c’est le Patient. L'édifice tout entier, dans l'austérité de sa géométrie architecturale, est un corps vivant, un homme. La nef, étendant ses deux bras, c’est l'Homme sur la croix; la crypte, l’église souterraine, c'est l Homme au tombeau; la tour, la flèche, c’est encore lui, mais debout, et montant au ciel. Dans ce chœur, incliné par rapport à la nef, vous voyez sa tête penchée dans l’agonie; vous reconnaissez son sang dans la pourpre ardente des vitraux. »
A la figure du Crucifié, Michelet, dans le modèle chrétien qu'il décrit, n'oublie pas d’associer celle du Ressuscité. Il sait que le sens du Vendredi saint éclate dans la iumière de Pâques. Aussi s’interroget-il sur la vie nouvelle qu'annonce la mort de chacun des personnages qui, dans l’histoire de la France médiévale, reprirent l'ascension du Golgotha. Que prédit-elle, cette mort, et que permet-elle sinon que renaisse ce qui précisément a été sacrifié dans l'humiliation : la dignité du roi, de l'Eglise et de
l'homme? Mais une résurrection n'est pas une res-
tauration. Elle marque le début d'une ère à nulle autre pareille. Au christianisme lui-même s'applique la nouvelle loi qu'il a enseignée. Il se transforme chaque fois que l’un de ses témoins accompagne le Patient jusque sur la croix : « Ah! je me fie, s'écrie
Michelet pour conclure sa méditation, dans ce mot même que l'Egise adresse à ses morts : “ Qui croit”
en moi ne peut mourir. ” Seigneur, le christianisme a cru, il a aimé, il a compris; en lui se sont rencontrés Dieu et l'homme. Il peut changer de vêtement, mais périr, jamais. Il se transformera pour vivre encore. Il apparaîtra un matin aux yeux de
ceux qui croient garder son tombeau, et ressuscitera
le troisième jour.»
Le récit de la guerre de Cent Ans, réparti entre
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les tomes IV et V de l'Histoire de France, donne lieu précisément à la représentation d'un véritable mystère de la Passion. La France, crucifiée, y meurt et y renaît, et sa rédemption s'’accomplit par le sacrifice de Jeanne. La voici, d'abord, au fond de l’abîme, livrée à son ennemie, désunie comme un agonisant d’Homère. Sur le trône, un roi fou, mais bon, qui renvoie au peuple, dans ur miroir brisé, l’image de sa propre déchéance. « Rien d'étonnant, commente Michelet, qui se souvient de Louis le Débonnaire et des rois fainéants, si le peuple, au milieu de tous ces- princes orgueilleux, violents et sanguinaires, prenait pour objet de prédilection cette pauvre créature, comme lui humiliée sous la main de Dieu. Dieu pouvait par lui, aussi bien que par un plus sage, guérir les maux du royaume. Il n'avait pas fait grand-chose; mais visiblement il aimait le peuple. Il aimait! mot immense. Le peuple le lui rendit bien. Il lui resta toujours fidèle. Dans quelque abaissement qu’il fût, il s’obstina à espérer en lui; il ne voulait être sauvé que par lui.» Le salut, hélas! ne . vient pas de Charles VI, incapable d'atteindre le sommet du Golgotha. Quand le roi meurt, la France ne sait plus si elle est encore en vie. Elle oscille entre vie et mort. Son balancement s'accuse dans le rythme des danses macabres, dont la frise court à travers les dernières pages du tome IV de l'Histoire de France comme sur la muraille de La Chaise- Dieu : « Les rondes allaient se multipliant, s’enlaçant; elles devenaient de plus en plus vastes, de plus en plus aveugles, rapides, furieuses à briser tout, comme d'immenses reptiles qui, de minute en minute, iraient grossissant, se tordant… Si l’on eût trouvé un peu dures ces dérisions de la Mort, elle eût eu de quoi répondre. Elle eût dit qu’à bien regarder, on verrait qu’elle n'avait guère tué que ceux qui ne vivaient plus. Chacun survivait ainsi à son principe et à sa foi; la mort morale, qui est la
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vraie, était au fond de tous les cœurs. Pour regarder la danse des morts, il ne restait que des morts.»
Au tableau des misères de la France va succéder la «légende» salutaire de Jeanne. Mais Michelet prend le temps d’en deviner la signification dans l'Imitation, dont le premier manuscrit connu « paraît être de la fin du quatorzième siècle ou du com-. mencement du quinzième » et dont les copies, « depuis 1421, deviennent innombrables ». II soutient, non sans raison, que le petit livre qui jeta dans sa propre enfance une lueur d'espérance popularisa, au dernier siècle du Moyen Age, le seul exemple mystique susceptible de régénérer la France. Alliant la «simplicité» à la « profondeur », l’Imitation fit comprendre à fous que «le Christ, descendu pour nous encourager à monter » proposait « en lui», dans sa personne et dans sa vie, «le suprême modèle ». Il apparut qu'au moment où Satan, sous le masque de la «respectabilité » anglaise, gouvernait une bonne part du territoire national, «il fallait que Notre- Seigneur se laissät condamner et brûler, comme diable, par le Diable». Et Michelet d'ajouter, sur un ton prophétique et comme si son discours devenait contemporain de l’Imitation : « Les choses doivent aller jusque-là. C’est alors que l'assistance émerveillée verra cet honnête homme de juge, se troubler à son tour, perdre contenance et se tordre dans son hermine… Alors chacun reprendra son rôle naturel; le drame complet, le Mystère consommé... » Le mystère de Jeanne, ultime version médiévale de la Passion, est ainsi introduit avec toute la solennité qui s'impose : « L'Imitation de Jésus-Christ, sa Passion reproduite dans la sue telle fut la rédemption de la France. »
Cette formule marque, une fois pour toutes, la distancé. qui va séparer la Pucelle de la Vierge. L'importance du culte marial dans la piété des hommes du Moyen Age n'échappe pas à Michelet.
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Le Mémoire sur l'éducation des femmes au Moyen
Age (1338) analyse cet autre paradigme religieux que fut l «imitation de la Vierge». Mais aucun de ses trois éléments : « la Vierge humble et docile sous la discipline de sa mère, la Vierge, allant chercher - son fils au temple et l’écoutant parmi les docteurs, la Vierge honorée des disciples et triomphant au ciel», ne reparaitra dans la légende de la Pucelle. S'il est vrai que la France du XV* siècle eut besoin, pour se ressaisir, d’une « Vierge descendue du ciel» et dont une prophétie annonçait la venue, Jeanne la combattante, ne ressemble nullement à la Béatrice de Dante, symbole de la «beauté éternelle», qui fut, selon Michelet, la dernière expression tout aristocratique, du culte marial. Elle est encore plus différente de la femme sensuelle qui enchantait Pimagination des contemporains de Philippe le Bon et dont le peintre du duc de Bourgogne, le Flamand Van Eyck, couvrit les épaules de «ruisselantes chevelures d’or ». Pendant le calvaire du procès de Rouen, ce n'est pas Marie que l’on reconnait en Jeanne, mais « le Christ parmi les pharisiens ».
En vérité, toute la carrière de la Pucelle est interprétée par Michelet comme imitation de Jésus-Christ. Plus rares dans la première moitié du récit, que clôt Fépisode du sacre, les concordances n’en sont pas moins expressives. Jeanne, ainsi que Jésus, répugne à signifier par des miracles qu’elle est l’envoyée du ciel. «Je ne suis point venue, déclare-t-elle à Poitiers, pour faire des signes ou miracles; mon signe sera de faire lever le siège d'Orléans. Qu'on me donne des hommes d'armes, peu ou beaucoup, et j'érai.» Jésus, à douze ans, s’asseyait parmi les docteurs, « les écoutant et les interrogeant, et tous ceux qui l’entendaient étaient frappés de son intelligence et de ses réponses ». Jeanne, à dix-huit ans, comparait devant les théologiens commis par Charles VII pour Fexaminer, réplique avec succès à leurs ques-
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tions et prend sur eux un tel ascendant qu'ils acceptent qu'elle leur dicte une lettre. Elle entre dans Orléans comme Jésus à Jérusalem, sous les acclamations, et peu s’en faut que le peuple ne SJ sous ses pas vêtements et branchages.
Mais, pas plus que son Seigneur, la Pucelle n’est venue pour remporter ce genre de triomphe. La tentation est pourtant forte. Satan entraîna Jésus, sur une montagne, « lui montra tous les royaumes du monde et leur gloire et lui dit: “ Je te donnerai toutes ces choses, si tu Le prosternes et madores."» . Jeanne, après avoir conduit te roi à Reims, « devient tout à coup riche, noble, honorée, l’égale des seigneurs et des princes ». Quand elle est capturée, elle tente, par deux fois, de s'évader, tant la brûle le désir de poursuivre ses exploits de «capitaine ». Mais elle se rappelle l'avertissement qu'elle avait adressé à ses fidèles avant de se laisser quelque peu griser par ses succès : « Il me faut employer; je ne durerai qu’un an, ou guère plus.» Elle finit par “obéir à ses voir, qui lui déconseillent la fuite. Elle entre alors dans le temps de la Passion, où elle n'imitera plus que le Sauveur. À ce « point d’intersection» de l'héroisme et de la sainteté, que Péguy définira plus tard, Michelet imprime à son récit une orientation nouvelle. La Vierge guerrière s'humilie. Elle affronte sciemment le Sacrifice. Elle n’est plus que chrétienne : « Qu'il en dût advenir ainsi, elle le savait d'avance; cette chose cruelle était infaillible, disons-le, nécessaire. Il fallait qu’elle souffrit. Si. elle n'eût pas eu l'épreuve et la purification suprême, il serait resté sur cette sainte figure des ombres douteuses parmi les rayons; elle r’eût pas ‘été dans la mémoire LE re la Pacelle dOrléans. »
Le calvaire de Hoibn reproduit donc celui du Golgotha. Jamais Jeanne n’a été plus elle-même, plus jeune dans sa onu plus a: dans son parler à