‹ Jeanne D'ArcChapitre 15 sur 83 · JEANNE DÉLIVRE ORLÉANS ET FAIT SACRER LE ROI À REIMS · texte numérisé non relu

JEANNE DÉLIVRE ORLÉANS ET FAIT SACRER LE ROI À REIMS

La première nuit qu’ils campèrent, elle coucha tout armée, n’ayant point de femmes près d’elle; mais elle n’était pas encore habituée à cette vie dure; elle en fut malade 1. Quant au péril, elle ne savait ce que c'était, Elle voulait qu’on passât du côté du nord, sur la rive anglaise, à travers les bastilles des Anglais, assurant qu’ils ne bougeraiïent point. On ne voulut pas l’écouter; on suivit l’autre rive, de manière à passer deux lieues au-dessus d'Orléans. Dunois vint à la rencontre : « Je vous amène, ditelle, le meilleur secours qui aït jamais été envoyé à qui que ce soit, le secours du roi des cieux, Il ne vient pas de moi, mais de Dieu même qui, à la requête de saint Louis et de saint Charlemagne, a eu pitié de la ville d'Orléans et n’a pas voulu souffrir que les ennemis eussent tout ensemble le corps du duc et sa ville 2. »

Elle entra dans la ville à huit heures du soir (29 avril), lentement; la foule ne permettait pas d'avancer. C'était à qui toucheraïit au moins son cheval. Ils la regardaient «comme s’ils veissent Dieu 3 ». Tout en parlant doucement au peuple, elle alla jusqu’à église, puis à la maison du trésorier du duc d'Orléans, homme honorable dont la femme

1. « Multum Jlæsa, quia decubuit cum armis.» Procès ms. de Révision, dépos, de Louis de Contes, page de la Pucelle, k

2. Procès ms, de Révision, dépos, de Dunois, Notices des mss., IL, 353. ;

3. Elle semblait tout au moîns un ange, une créature etrangère a tous les besoins physiques. Elle restait parfois tout un Jour à cheval, sans descendre, sans manger ni boire, sauf le soir un peu de pain et de vin mêlé d’eau. Voy les

diverses depositions et la Chronique de le Pucetle, 64. ‘Quicherat,

et les filles la reçurent; elle coucha avec Charlotte, lune des filles.

Elle était entrée avec les vivres; mais l'armée redescendit pour passer à Blois. Elle eût voulu néanmoins qu’on aftaquêt sur-le-champ les bastilles des Anglais. Elle envoya du moins une seconde sommation aux bastiiles du nord, puis elle alla en faire une autre aux bastilles du midi. Le capitaine Glasdale l’accabla d’injures grossières, l'appelant vachère et ribaude 1, Au fond, ils la croyaient sorcière et en avaient grand’peur. Ils avaient gardé son héraut d’armes, et ils pensaient à le brûler, dans l’idée que peut-être cela romprait le charme. Cependant, ils crurent devoir, avant fout, consulter les docteurs de l’université de Paris. Dunois les menaçait d’ailleurs de tuer aussi leurs hérauts qu’il avait entre les mains. Pour la Pucelle, elle ne craignait rien pour son héraut: elle en envoya un autre, en disant : « Va dire à Talbot que s’il s’arme, je m’armerai aussi. S’il peut me prendre, qu’il me fasse brûler. »

L'armée ne venant point, Dunois se hasarda à sortir pour l’aller chereher. La Pucelle, restée à Orléans, se trouva vraiment maîtresse de la ville, comme si toute autorité eût cessé. Elle chevaucha autour des murs, et le peuple la suivit sans crainte?. Le jour d’après, elle alla visiter de près les bastilles anglaises; toute la foule, hommes, femmes et enfants, allaient aussi regarder ces fameuses bastilles où rien ne remuait. Elle ramena la foule après elle à Sainte- Croix pour l’heure des vêpres. Elle pleurait aux

1. Les injures des Anglais lui étaient fort sensibles. S'entendant appeler æ&la putain des Armignats», elle pleura à chaudes larmes et prit Dieu à témoin; puis, se sentant consolée, elle dit : «J'ai eu des nouvelles de mon Selgneur. » (Notices des mss., Il, 359). \

3, « Après laquelle couroit le peuple à très-grand’foulle, prenant moult grand plaisir à la veoir et estre entour elle. Et quand elle eust veu et regardé à son plaisir les fortifications des Anglois… » (L'Histoire et discours au vray du siège, p. 80, éd. 1606.)

offices 1, et tout le monde pleurait. Le peuple était hors de lui; il n’avait plus peur de rien; il était ivre de religion et de guerre, dans un de ces formidables accès de fanatisme où les hommes peuvent tout faire et tout croire, où ils ne sont guère moins terribles aux amis qu’aux ennemis.

Le chancelier de Charles VII, larchevèque de Reims, avait retenu la petite armée à Blois. Le vieux politique était loin de se douter de cette toute-puissance de l’enthousiasme, ou peut-être il la redoutait. H vint donc bien malgré lui. La Pucelle alla audevant, avec le peuple, et les prêtres qui chantaient des hymnes; cette procession passa et repassa devant les bastilles anglaises; l’armée entra protégée par des prêtres et par une fille (4 mai 1429) 2.

Cette fille, qui, au milieu de son enthousiasme et de son inspiration, avait beaucoup de finesse, démêla très bien la froide malveillance des nouveaux venus. Elle comprit qu’on voudrait agir sans elle, au risque de tout perdre. Dunois lui ayant avoué qu’on craignait l’arrivée d’une nouvelle troupe anglaise, sous les erdres de sir Falstoff : « Bastard, bastard, lui dit-elle, au nom de Dieu, je te commande que, dès que tu sauras la venue de ce Falstoff, tu me le fasses savoir; car, s’il passe sans que je le sache, je te ferai couper la tête 8. »

Elle avait raison de croire qu’on voulait agir sans elle, Comme elle se reposait un moment près de la jeune Charlotte, elle se dresse tout à coup : « Ah! mon Dieu! dit-elle, le sang de nos gens coule par terre... c’est mal fait! pourquoi ne m’a-t-on pas éveillée? Vite, mes armes, mon cheval! » Elle fut armée en un moment, et trouvant en bas son jeune page

SE Cr ms. de Révision, dépos. de Compaing, chanoine rléans. :

2. Procès ms, de Révision, dépos. de frère Pasquerel, confesseur de la Pucelle.

3. Dépos. de Daulon, écuyer de la Pucelle. (Notices des mss., If, 355.) ;

qui jouait : « Ah! méchant garçon! lui dit-elle, vous ne me diriez donc pas que le sang de France feust rependu! » Elle partit au grand galop; mais déjà, elle rencontra des blessés qu’on rapportait. « Jamais, ditelle, je n’ai veu sang de François que mes cheveux ne levassent 1, »

À son arrivée, les fuyards tournèrent visage. Dunois, qui n'avait pas été averti non plus, arrivait en même temps. La bastille (c'était une des bastilles du nord) fut attaquée de nouveau. Talbot essaya de la secourir. Mais il sortit de nouvelles forces d'Orléans, la Pucelle se mit à leur tête, et Talbot fit rentrer les siens. La bastille fut emportée.

Beaucoup d’Anglais qui avaient pris des habits de prêtres pour se sauver, furent emmenés par la Pucelle et mis chez elle en sûreté?; elle connaissait la férocité des gens de son parti. C’était sa première ‘victoire, la première fois qu’elle voyait un champ de massacre. Elle pleura, en voyant tant d'hommes morts sans confession 3, Eile voulut se confesser, elle et les siens, et déclara que le lendemain, jour de l’Ascension, elle communierait et passerait le jour en prières.

On mit ce jour à profit. On tint le conseil sans elle, et l’on décida que cette fois l’on passerait la Loire pour attaquer Saint-Jean-le-Blanc, celle des bastilles qui mettait le plus d’obstacle à l’entrée des vivres, et qu’en même temps l’on ferait une fausse attaque de l’autre côté. Les jaloux de la Pucelle lui parlèrent seulement de la fausse attaque, mais Dunois lui avoua tout.

Les Anglais firent alors ce qu’ils auraient dû faire plus tôt : ils se concentrèrent. Brûlant eux-mêmes

1. «Que mes cheveux ne me levassent en sus.» Ibidem, déposition du même.

2. Procès ms. de Révision, dépos, de Louis de Contes, page de la Pucelle.

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