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Charles VII devait saisir-ce momént, aller hardiment d'Orléans à Reims, mettre la main sur la couronne. Cela semblait téméraire, et n’en était pas moins facile dans le premier effroi des Anglais. Puisqu’ils avaient fait l’insigne faute de ne point sacrer encore leur jeune Henri VI, il fallait les devancer. Le premier sacré devait rester roi. C'était aussi une grande chose pour Charles VIX de faire sa royale chevauchée à travers la France anglaise, de prendre possession, de montrer que partout en France le roi est chez lui.
La Pucelle était seule de cet avis, et ceite folie héroïque était la sagesse même. Les politiques, les fortes têtes du conseil souriaient, ils voulaient qu’on allât lentement et sûrement, c’est-à-dire qu’on donnât aux Anglais le temps de reprendre courage, Ces conseillers donnaient tous des avis intéressés. Le, duc d’Alençon voulait qu’on allät en Normandie, qu’on reconquîit Alençon. Les autres demandèrent et obtinrent qu’on resterait sur la Loire, qu’on ferait le siège des petites places; c'était lavis le plus timide, et surtout lintérêt des maisons d'Orléans, d’Anjou, celui du Poitevin la Trémouille, favori de Charles VII. |
Suffolk s'était jeté dans Jargeau; il y fut renfermé, forcé 1. Beaugency fut pris aussi, avant que lord Talbot eût pu recevoir les secours du régent que lui amenaïit sir Falsioff. Le connétable de Richemond, qui depuis longtemps se tenait dans ses fiefs, vint avec ses Bretons, malgré le roi, malgré la Pucelle, au secours de l’armée victorieuse 2, ;
Une bataille était imminente; Richemond venait
1. Voy. surtout dans le Procès de Révision la déposition du duc Alençon. Le due voulant Gifférer l'assaut, la Pucelle lui dit : « Ahl gentil duc, as-fu peur? ne sais-tu pas que j’ai promis à ta femme de te ramener sain et sauf?» (Notices des mss., t, II, p. 354.)
2. Tout cela est fort long dans le panégyrique de Richemond, ‘par Guillaume Gruel, collection Petitot, t. VIE, ER
ss
pour en avoir l’honneur, Talbot et Falstoff s'étaient réunis; mais, chose étrange qui peint et l'état du pays et ceite guerre toute fortuite, on ne savait où trouver l’armée anglaise dans le désert de la Beauce, alors couverte de taillis et de broussailles, Un cerf découvrit les Anglais; poursuivi par l’avant-garde française, il alla se jeter dans leurs rangs.
Les Anglais étaient en marche, et n’avaient pas comme à lordinaire planté leur défense de pieux. Talbot voulait seul se battre, enragé qu’il était, depuis Orléans, d’avoir montré le dos aux Français; sire Falstoff, au contraire, qui avait gagné la bataille des Harengs, n’avait pas besoin d’une bataille pour se réhabiliter; il disait en homme sage qu’avec une armée découragée il fallait rester sur la défensive. Les gens d’armes français m’attendirent pas la fin de la dispute; ils arrivèrent au galop, et ne trouvèrent pas grande résistance!, Talbot s’obstina à combattre, eroyant peut-être se faire tuer, et ne réussit qu’à se faire prendre. La poursuite fut meurtrière; deux mille Anglais couvrirent la plaine de leurs corps. La Pucelle pleurait, à l'aspect de tous ees morts; elle pleura encore plus en voyant la brutalité du soldat, et comme il traitait les prisonmiers qui ne pouvaient se racheter; lun d’eux fut frappé si rudement à la fête qu’il tomba expirant; k Pucelle n’y tint pas, elle s’élança de cheval, souleva la tête du pauvre homme, lui fit venir un prêtre, Je consola, l’aida à mourir ?.
Après cette bataille de Patay (28 ou 29 juin), le moment était venu, ou jamais, de risquer lexpédi-
1, Falstoff s’enfuit, comme les autres, et fut dégradé de l’ordre de la dJarretière, Il était grand maître d’hôtel de Bedferd, Sa dégradation, dont il fut au reste bientôt relevé, fut probablement un eoup porté à Bedford, Voy, Grafton et le mémoire curieux que M. Berbruger prépare pour réhabiliter Falstoff.
2, « Tenendo eum in eaput et consolande.» Procès ms, de
: la Pueelle, dépesition de son page Louis de Contes,
tion de Reims. Les politiques voulaient qu’on restât encore sur la Loire, qu’on s’assurût de Cosne et de la Charité, Ils eurent beau dire cette fois; les voix timides ne pouvaient plus être écoutées. Chaque jour, affluaient des gens de toutes les provinces qui venaient au bruit des miracles de la Pucelle, ne croyaient qu’en elle, et comme elles avaient hâte de mener le roi à Reims. C’était un irrésistible élan de pèlerinage et de croisade. L’indolent jeune roi luimême finit par se laisser soulever à cette vague populaire, à cette grande marée qui montait et poussait au nord. Roi, courtisans, politiques, enthousiastes, tous ensemble, de gré ou de force, les fols, les sages, ils partirent. Au départ, ils étaient douze mille; mais le long de la route, la masse allait grossissant; d’autres venaient, et toujours d’autres; ceux qui n’avaient pas d’armures suivaient la sainte expédition en simples jacques, tout gentilshommes qu'ils pouvaient être, comme archers, comme coutiliers.
L'armée partit de Gien le 28 juin, passa devant Auxerre, sans essayer d’y entrer; cette ville était entre les mains du duc de Bourgogne que l’on ménageait. Troyes avait une garnison mêlée de Bourguignons et d’Anglais; à la première apparition de l’armée royale, ils osèrent faire une sortie. Il y avait peu d'apparence de forcer une grande ville, si bien gardée, et cela sans artillerie. Mais comment s’arrêter à en faire le siège? Comment, d’autre part, avancer en laissant une telle place derrière soi? l’armée souffrait déjà de la faim. Ne valait-il pas mieux s’en retourner? Les politiques triomphaient.
Il n’y eut qu’un vieux conseiller armagnac, le président Maçon, qui fut d’avis contraire, qui comprit que dans une telle entreprise la sagesse était du côté de l'enthousiasme, que dans une croisade populaire, il ne fallait pas raisonner. « Quand le roi a entrepris ce voyage, dit-il, il ne l’a pas fait pour la grande
puissance de gens d’armes, ni pour le grand argent
de
Jeanne d’'Are 77
qu’il eût, ni parce que le voyage lui semblait possible; il la entrepris parce que Jeanne lui disait d’aller en avant et de se faire couronner à Reims, qu'il y trouverait peu de résistance, tel étant le bon plaisir de Dieu. »
La Pucelle venant alors frapper à la porte du conseil, assura que dans trois jours on pourrait entrer dans la ville. « Nous en attendrions bien six, dit le chancelier, si nous étions sûrs que vous dites vrai. — Six? vous y entrerez demain î! »
Elle prend son étendard; tout le monde la suit aux fossés; elle y jette tout ce qu’on trouve, fagots, portes, tables, solives. Et cela allait si vite que les gens de la ville crurent qu’en un moment il n’y aurait plus de fossés. Les Anglais commencèrent à s’éblouir, comme à Orléans; ils croyaient voir une nuée de papillons blancs qui voltigeaient autour du magique étendard. Les bourgeois, de leur côté, avaient grand’peur, se souvenant que c'était à Troyes que s'était conclu le traité qui déshéritait Charles VII; ils craignaient qu’on ne fit un exemple de leur ville; ils se réfugiaient déjà aux églises; ils criaient qu’il fallait se rendre. Les gens de guerre ne demandaient pas mieux. Ils parlementèrent, et obtinrent de s’en aller avec tout ce qu’ils avaient.
Ce qw’'ils avaient, c’étaient surtout des prisonniers, des Français. Les conseillers de Charles VII qui dressèrent la capitulation n’avaient rien stipulé pour ces malheureux. La Pucelle y songea seule. Quand les Anglais sortirent avec leurs prisonniers garrottés, elle se mit aux portes, et s’écria : « O mon Dieu! ils ne les emmèneront pas!» Elle les retint en effet, et le roi paya leur rançon.
Maître de Troyes le 9 juillet, il fit le 15 son entrée à Reims; et le 17 (dimanche) il fut sacré. Le matin même, la Pucelle mettant, selon le précepte de lEvan-