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et sa pensée. Elle a dépouillé le «vieil homme». Le modèle de la Vierge et celui, plus ou moins chevaleresque, du combattant ont cessé définitivement d'infléchir le cours de sa vocation. Telle qu’elle est, et tout entière, Jeanne se voue à une « répétition» quasi kierkegaardienne de la Passion. Trahie par quelque Judas, dont elle semble connaître le nom lorsqu'elle avertit les « bonnes gens» et les enfants de Compiègne qu’elle sera « livrée à la mort», oubliée par les siens et par un roi aussi léger que Pierre, mise en jugement par le «souverain sacrificateur » Cauchon, interrogée par les « scribes» de l'Université, exposée aux outrages de la soldatesque, elle rencontre en Warwick, « gouverneur» étranger de Rouen, un autre Pilate, tandis que les Anglais (seule inconséquence dans le récit de lévangéliste) se montrent plus « animés » contre elle que « jamais les Juifs ne (le) furent contre Jésus ». Mais il y a pis encore. Jeanne doit passer par l'épreuve du doute. Si elle ne s’écrie pas, à son tour «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi nvas-tu abandonné(e)? », elle s'inquiète de ne plus recevoir aussi souvent la visite des saintes et des anges : « Pourquoi, hélas! viennent-ils donc plus rarement dans un si grand besoin? Pourquoi ces consolants visages de saintes wapparaissent-ils plus que dans une douteuse lumière et chaque jour pâlissant?… Cette délivrance tant promise, comment n’arrive-t-elle pas? Nul doute que la prisonnière ne se soit fait bien souvent ces questions, qu’elle n'ait tout bas, bien doucement, querellé les saintes et les anges.» Au pied du bûcher, Jeanne a un mouvement de désespoir, quand elle comprend qu'aucune intervention surnaturelle ne la sauvera. Mais elle s’avise que la mort lui apporte la « délivrance promise». Elle cesse d'entendre «le salut au sens judaïque », c’est-à-dire charnel. Il faut gwelle meure pour que revive la France. C’est pourquoi elle voit sereinement monter les flammes. Elle
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prononce un nom, un seul, que Michelet n'a pas manqué de rejeter à l'extrémité du récit: « Jésus!» Jeanne morte en Christ, le peuple au nom duquel elle a gravi le Calvaire peut attendre Pâques avec confiance. Les témoins anglais du supplice le savent bien. L'un d'eux le dit «tout haut en revenant: “ Nous sommes perdus, nous avons brûlé une sainte, ” »
Ainsi s'achève comme un mystère une histoire qui est aussi une légende. Le modèle chrétien a prévalu, comme le laissait prévoir, en 1833, l'historien de la France, quand il affirmait, à propos de la Pucelle : « Celle-ci, en qui le peuple meurt pour le peuple, sera la dernière figure du Christ du Moyen Age.» Mais «la Passion selon Michelet» n’atteindrait pas la plénitude lyrique si elle n’était, en même temps que l’accomplissement de cette promesse, l'expression et le remède d'une crise intime. Au printemps de 1839, la préparation des tomes V est VI de l'Histoire de France (de l'avènement de Charles VII à la mort de Louis XI) est bien avancée. Le cours semestriel du Collège de France, qui a commencé le 15 avril, prend la forme d'un tableau du XV° siècle. Dans les leçons du 23 et du 27 mai, le professeur expli-
que comment « l’histoire moderne part de la mort
de la Pucelle d'Orléans ». Il parle doctement, sans hausser le ton, si l’on en juge d’après les notes prisés par son futur gendre, Alfred Dumesnil. Que reste-t-il de l'élan qui le soutenait dans la méditation de 1833? Deux mois plus tard, Michelet a perdu sa sérénité. Il pleure Pauline, rivale malheureuse de Clio, qui s’est éteinte le 24 juillet. Des remords l'assaillent, des images macabres le hantent. Son incrédulité l'empêche d’implorer le secours du Dieu de miséricorde. Une seule présence spirituelle lui est sensible, celle de la France humiliée de la guerre de Cent Ans. «Que j'ai besoin de me serrer à la
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pairie, confesse-t-il, le 30 juillet, de connaître et d'aimer de plus en plus la Francel» Il commence donc par revivre, avec une sympathie que sa douleur exaspère, le règne de Charles VI le Fou, ie temps des danses macabres. « Ma femme mourut et mon cœur fut déchiré, notera-t-il dans le Journal, le 29 avril 181, Mais de ce déchirement même sortit une force violente et presque frénétique : je me plongeai avec un plaisir sombre dans la mort de la France au XV° siècle, y mélant des passions de sensualité farouche que je trouvai également et dans moi et dans mon sujet. » 4
Faux remède, et pire que le mal qu’il copie. C’est l'exemple de la Pucelle qui va guérir Michelet. I lui enseigne une charité active, exempte de tout dolorisme, qu’il pratiquera envers lui-même comme envers ses proches et qui lui permettra de ne plus se complaire dans son « déchirement ». Mais Fe imilation » n'est pas ici simple cure d'âme. Elle renouvelle la méthode et la mystique de l'historien. Encouragé. par Jeanne, il n'hésite plus à considérer que la « pitié» justifie sa propre mission. Le Journal du 18 juin 18%1 enregistre, deux mois avant le premier bon à tirer du tome V de PHistoire de France, ce progrès décisif : « L'histoire : violente chimie morale, où nos passions individuelles tournent en généralités, où mes généralités deviennent passions, où mes peuples se font moi, où mon moi retourne animer les peuples. Ils s'adressent à moi pour que je les fasse vivre. Hélas! suis-je bien vivant? Ah! frères, la compassion ne me manque pas, elle est immense et douloureuse. Mais pensez-vous que je puisse parmi mes douleurs, bien démêler vos douleurs? Ma vie individuelle ne se substituera-t-elle pas à votre vie générale? Alors ils me disaient, en gémissant, que c'était la même chose, que leur vie vivait dans ma vie, que ces pâles ombres étaient mon ombre, ou plutôt que moi-même, j'étais l'ombre vivante, fugitive,
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des peuples fixés dans la véritable existence et dans limmutabilité.» Entre les lignes se lit la légende de Jeanne, dont la « compassion », poussée jusqu'au sacrifice, sauva de la mort un peuple « gémissant ». En y conformant son œuvre, Michelet espère opérer, à son tour, une « résurrection ». Il trouve, du même coup, une réponse à l’insupportable énigme que lus pose, après la disparition de Pauline, l’'agonie de son «ange blanc », Madame Dumesnil. Par l'intercession de Jeanne au bûcher, il croit comprendre la nécessité de la mort. Le 26 mars 1842, veille de Pâques, il écrit avec confiance dans son Journal : « Fécondité, vitalité de la mort, pour les hommes et pour les systèmes. Elle trie, elle crible, c'est-àdire qu’elle écarte le mal, dégage le bien pour qu’il subsiste: elle assure la vraie perpétuité, la vraie vie.» Preuve immédiate de cette « perpétuité » : en racontant la Passion de la Pucelle, Michelet l’a partagée, répétée, revécue, ressuscitée. Le peintre et le modèle ne font plus qu'un.
Paul Viallaneix.