‹ Jeanne D'ArcChapitre 35 sur 83 · Interrogatoire du 24 février · texte numérisé non relu

Interrogatoire du 24 février

108 Jeanite d'Arc

«Je ne puis tout dire; j’ai plutôt peur de dire chose qui leur déplaise, que je n’ai de répondre à vous. Pour aujourd'hui, je vous prie de ne pas m'interroger. »

L'évêèque insista, la voyant émue : « Mais, Jehanne, on déplaît donc à Dieu en disant des choses vraies? — Mes voix m'ont dit certaines choses, non pour vous, mais pour le roi.» Et elle ajouta vivement : « Ah! s’il les savait, il en serait plus aise à diner... Je voudrais qu’il les sût, et ne pas boire de vin d'ici à Pâques. »

Parmi ces naïvetés, elle disait des choses sublimes : «Je viens de par Dieu; je n'ai que faire ici; renvoyez-moi à Dieu, dont je suis venue... »

« Vous dites que vous êtes mon juge; avisez bien à ce que vous ferez, car vraiment je suis envoyée de Dieu; vous vous mettez en grand danger.» -

Ces paroles sans doute irritèrent les juges, et ils lui adressèrent une insidieuse et perfide question, une question telle qu’on ne peut sans crime l’adresser à aucun homme vivant : « Jehanne, CPR être en état de grâce? »

Ils sropaient l'avoir liée d’un lacs insolubles Dire non, c'était s’avouer indigne d’avoir été l’instrument de Dieu. Mais d’autre part, comment dire oui? Qui de nous, fragiles, est sûr ici-bas d’être vraiment dans la grâce de Dieu? Nul, sinon l’orgueilleux, le présomptueux, celui justement qui de tous en est le plus loin.

Elle trancha le nœud avec une simplicité héroïque et chrétienne :

« Si je n’y suis, Dieu veuille m’y mettre. Si j'y suis, Dieu veuille m'y tenir 1, » |

Les pharisiens restèrent stupéfaits 2...

Mais avec tout son héroïsme, c'était une femme

1. Interrogatoire du 24 février, éd. Buchon, 1827, p. 68. 2. « Fuerunt multum stupefacti, et illa hora &imiserunt, & Procès de Révision, Notices des mss., III, 477,

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pourtant. Après cette parole sublime, elle retomba, elle s’attendrit, doutant de son état, comme il est naturel à une âme chrétienne, s’interrogeant et tâchant de se rassurer : « Ah! si je savais ne pas être en la grâce de Dieu, je serais la plus dolente du monde... Mais, si j'étais en péché, la voix ne viendrait pas sans doute. Je voudrais que chacun püût Pentendre comme moi-même... »

Ces paroles rendaient prise aux juges. Après une longue pause, ils revinrent à la charge avec un redoublement de haine, et lui firent coup sur coup

‘les questions qui pouvaient la perdre. Les voix ne

Jui avaient-elles pas dit de haïr les Bourguignons?.… N’allait-elle pas dans son enfance à Farbre des fées? etc. Ils auraient déjà voulu la brûler comme sorcière.

A la cinquième séance, on l'attaqua par un côté délicat, dangereux, celui des apparitions. L’évêque, devenu tout à coup compatissant, mielleux, lui fit faire cette question : < Jehanne, comment vous êtesvous portée depuis samedi? — Vous le voyez, dit la pauvre prisonnière chargée de fers, lé mieux que j'ai pu. »

« Jehanne, jeûnez-vous tous les jours de ce carême? — Cela est-il du procès? — Qui. vraiment. — Eh! bien, oui, j'ai toujours jeûüné. »

On la pressa alors sur les visions, sur un signe qui aurait apparu au dauphin, sur sainte Catherine et saint Michel. Entre autres questions hostiles et inconvenantes, on lui demanda si, lorsqu’il lui apparaissait, saint Michel éfait nu? A cette vilaine question, elle répliqua, sans comprendre, avec une pureté céleste : « Pensez-vous donc que Notre-Seigneur n’ait pas de quoi le vêtir 1? »

Le 3 darts autres er bizarres pour lui faire

1. Interrogatoire du 27 février, édit. Buchon, 1827, p. 75. Voy. aussi ‘d’autres questions bizarres de casuistes, p. 131 et passim.

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- avouer quelque diablerie, quelque mauvaise accointance avec le diable. « Ce saint Michel, ces saintes, ont-ils un corps, des membres? Ces figures sont-elles bien des anges? — Oui, je le crois aussi ferme que je crois en Dieu.» Cette réponse fut soigneusement notée.

Ils passent de là à l’habit d'homme, à l’étendard :

«Les gens d'armes ne se faisaient-ils pas des étendards à la ressemblance du vôtre? Ne les renouvelaient-ils pas? — Oui, quand la lance en était rompue. — N'avez-vous pas dit que ces étendards leur porteraient bonheur? —— Non, je disais seulement : Entrez hardiment parmi les Anglais, et j’y entrais moi-même.

— Mais pourquoi cet étendard fut-il porté en l'église de Reims, au sacre, plutôt que ceux des autres capitaines? — Il avait été à la peine, c'était bien raison qu’il fût à l'honneur 1,

— Quelle était la pensée des gens qui vous baïisaient les pieds, les mains et les vêtements? — Les pauvres gens venaient volontiers à moi parce que je ne leur faisais point de déplaisir; je les soutenais et défendais, selon mon pouvoir 2. »

Il n’y avait pas de cœur d’homme qui ne fût touché de telles réponses. Cauchon crut prudent de procéder désormais avec quelques hommes sûrs et à petit bruit. Depuis le commencement du procès, on trouve que le nombre des assesseurs varie à chaque séance *; quelques-uns s’en vont, d’autres viennent. Le lieu des interrogatoires varie de même; l’accusée, interrogée d’abord dans la salle du château de Rouen, l’est maintenant dans la prison. Cauchon, «pour ne pas fatiguer les autres», y menait seule-

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