‹ Jeanne D'ArcChapitre 57 sur 83 · Journal du Bourgeois, éd. 1827, p · texte numérisé non relu

Journal du Bourgeois, éd. 1827, p

raient et larmoyaient aussi, Winchester comme les autres 1,

Serait-ce dans ce moment d’attendrissement universel, de larmes, de contagieuse faiblesse, que l’infortunée, amollie et redevenue simple femme, aurait avoué qu’elle voyait bien qu’elle avait eu tort, qu’on l'avait trompée apparemment en lui promettant délivrance? Nous n’en pouvons trop croire là-dessus le témoignage intéressé des Anglais 2. Toutefois, il faudrait bien peu connaître la nature humaine pour douter, qu’ainsi trompée dans son espoir, elle n’ait vacillé dans sa foi. A-t-elle dit le mot? c’est chose incertaine; j’affirme qu’elle l’a pensé.

Cependant les juges, un moment décontenancés, s'étaient remis et raffermis; l’évêque de Beauvais, s’essuyant les yeux, se mit à lire la condamnation. I1 réèmémora à la coupable tous ses crimes, schisme, idolâtrie, invocation de démons, comment elle avait été admise à pénitence, et comment «séduite par le Prince du mensonge, elle était retombée, à douleur! comme le chien qui retourne à son vomissement. Donc, nous prononçons que vous êtes un membre pourri, et comme tel, retranché de l'Eglise. Nous vous livrons à la puissance séculière, la priant toutefois de modérer son jugement en vous évitant la mort et la mutilation des membres. »

Délaissée ainsi de l'Eglise, elle se remit en toute confiance à Dieu. Elle demanda la croix. Un Anglais lui passa une croix de bois, qu’il fit d’un bâton; elle ne la reçut pas moins dévotement, elle la baisa

1. « Episcopus Belvacensis flevit.. » — « Le cardinal d’Angleterre et plusieurs autres Anglois furent contraincts plourer, » Notices des mss., IIX, 480 [lire 489], 496.

2. L'information qu’ils firent faire sur ses prétendues rétractations n’est signée ni des témoins devant qui elles auraient eu lieu, ni des greffiers du procès, — Trois de ces témoins, qui furent interrogés plus tard, n’en disent rien, et paraissent n’en avoir pas eu connaissance, (L'Averdy, ibidem, 130, 448.) s

et la mit, cette rude croix, sous ses vêtements et sur sa chair. Mais elle aurait voulu la croix de l’église, pour la tenir devant ses yeux jusqu’à la mort. Le bon huissier Massieu et frère Isambart firent tant, qu’on la lui apporta de la paroisse Saint-Sauveur. Comme elle embrassait cette croix, et qu’Isambart l’encourageait, les Anglais commencèrent à trouver tout cela bien long; il devait être au moins midi; les soldats grondaient, les capitaines disaient : « Comment! prêtres, nous ferez-vous dîner ici?» Alors, perdant patience et n’attendant pas l’ordre du baïlli qui seul pourtant avait autorité pour l’envoyer à la mort, ils firent monter deux sergents pour la tirer des mains des prêtres. Au pied du tribunal, elle fut saisie par les hommes d’armes qui la traînèrent au bourreau, lui disant : « Fais ton office... » Cette furie de soldats fit horreur; plusieurs des assistants, des juges même, s’enfuirent, pour n’en pas voir davantage.

Quand elle se trouva en bas dans la place, entre ces Anglais qui portaient les mains sur elle, la nature pâtit et la chair se troubla; elle cria de nouveau : « O Rouen, tu seras donc ma dernière demeure! » Elle n’en dit pas plus, et ne pécha pas par ses lèvres, dans ce moment d’effroi et de trouble...

Elle n’accusa ni son Roi, ni ses Saintes, Mais parvenue au haut du bûcher, voyant cette grande ville, cette foule immobile et silencieuse, elle ne put s’empêcher de dire « Ah! Rouen, Rouen, j'ai grand’peur que tu n’aies à souffrir de ma mort! » Celle qui avait sauvé le peuple et que le peuple abandonnaiït, n’exprima en mourant (admirable douceur d'âme!) que de la compassion pour lui.

Elle fut liée sous l’écriteau infâme, mitrée d’une mitre- où on lisait : « Hérétique, relapse, apostate, ydolastre. » Et alors le bourreau mit le feu... Elle le vit d’en haut et poussa un cri. Puis, comme le frère qui l’exhortait ne faisait pas attention à la flamme,

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elle eut peur pour lui, s’oubliant elle-même, et elle le fit descendre.

Ce qui prouve bien que jusque-là elle n Svp rien rétracté expressément, c’est que ce malheureux Cauchon fut obligé (sans doute par la haute volonté satanique qui présidait) à venir au pied du bûcher, obligé à affronter de près la face de sa victime, pour essayer d’en tirer quelque parole. Il n’en obtint qu’une, désespérante. Elle lui dit avec douceur ce qu’elle avait déjà dit : « Evêque, je meurs par vous. Si vous m’aviez mise aux prisons d’Eglise, ceci ne fût pas advenu. » On avait espéré sans doute que, se croyant abandonnée de son Roi, elle Faccuserait enfin et parlerait contre lui. Elle le défendit encore : «Que j'aie bien fait, que j'aie mal fait, mon Roi n’y est pour rien; ce n’est pas lui qui m’a conseillée. »

Cependant la flamme montait..… Au moment où elle toucha, la malheureuse frémit et demanda de l'eau bénite; de l’eau, c’était apparemment le cri de la frayeur. Mais, se relevant aussitôt, elle ne nomma plus que Dieu, que ses anges et ses Saintes : « Oui, mes voix étaient de Dieu, mes voix ne m'ont pas trompée 1! » Que toute incertitude aït cessé dans les flammes, cela nous doit faire croire qu’elle accepta la mort pour la délivrance promise, qu’elle n’entendit plus le salut au sens judaïque et matériel, comme elle avait fait jusque-là, qu’elle vit clair enfin, et que, sortant des ombres, elle obtint ce qui lui manquait encore de lumière et de sainteté.

Cette grande parole est attestée par le témoin obligé et juré de la mort, par le dominicain qui monta avec elle sur le bûcher, qu’elle en fit descendre, mais qui d’en bas lui parlait, l’écoutait et lui tenait la croix.

1. « Quod voces quas habuerat, erant a Deo…. nec credebat he easdem voces fuisse deceptam.» Notices des mss., HI,

Nous avons encore un autre témoin de cette mort sainte, un témoin bien grave. Cet homme, dont l’histoire doit conserver le nom, était le moine augustin, déjà mentionné, frère Isambart de La Pierre; dans le procès, il avait failli périr pour avoir conseillé la Pucelle, et néanmoins, quoique si bien désigné à la haine des Anglais, il voulut monter avec elle dans la charrette, lui fit venir la croix de la paroisse, l'assista parmi cette foule furieuse, et sur l’échafaud et au bûcher.

Vingt ans après, les deux religieux, simples moines, vouës à la pauvreté et n’ayant rien à gagner ni à craindre en ce monde, déposent ce qu’on vient de lire : « Nous l’entendions, disent-ils, dans le feu, invoquer ses Saintes, son archange; elle répétait le nom du Sauveur... Enfin, laissant tomber sa tête, elle poussa un grand cri : « Jésus! »

« Dix mille hommes pleuraient... » Quelques Anglais seuls riaient ou tâchaient de rire. Un d’eux, des plus furieux, avait juré de mettre un fagot au bûcher; elle expirait au moment où il le mit, il se trouva mal; ses camarades le menèrent à une taverne pour le faire boire et reprendre ses esprits; mais il ne pouvait se remettre : « J’ai vu, disait-il hors de lui-même, j'ai vu, de sa bouche, avec le dernier soupir, s'envoler une colombe.» D’autres avaient lu dans les flammes le mot qu’elle répétait : « Jésus! » Le bourreau alla le soir trouver frère Isambart; il était tout épouvanté; il se confessa, mais il ne pouvait croire que Dieu lui pardonnât jamais. Un secrétaire du roi d'Angleterre disait tout haut en revenant : « Nous sommes perdus, nous avons brûlé une sainte! »

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L'Histoire de France continue !

Cette parole, échappée à un ennemi, n’en est pas moins grave. Elle restera. L’avenir n’y contredira point. Oui, selon la Religion, selon la Patrie, Jeanne Darc fut une sainte.

Quelle légende plus belle que cette incontestable histoire 2? Mais il faut se garder bien d’en faire une

‘légende 3; on doit en conserver pieusement tous les traits, même les plus humains, en respecter la réalité touchante et terrible...

Que l'esprit romanesque y touche, s’il ose; la poésie ne le fera jamais 4, Eh! que saurait-elle ajouter ?..

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