Ceci, au reste, n’est qu’un on dit (audivit dici…), une
circonstance dramatique dont la tradition populaire a peut-être orné gratuitement le récit. Notices des mss., NII, 488. ‘ 2. Procès français, éd. Buchon, 1827, p. 79, 117, — «An « suum consilium dixerit sibi quod erit liberata a præsenti « carcere? Respondet : Loquamini mecum infra tres menses…. « Oportebit semel quod ego sim liberata.… — Dominus nester «non permittet eam venire ita basse. quin habeat succursum «a Deo bene cito et per miraculum.» Procès latin ms. 27 février [lire 1er mars], 17 mars 1431.
blante sous la garde de huit cents Anglais armés de lances et d’épées. Elle pleurait et se lamentait, n’accusant toutefois ni son Roi, ni ses Saintes... Il ne lui échappait qu'un mot: «O Rouen, Rouen! dois-je donc mourir ici? »
Le terme du triste voyage était le Vieux-Marché, le marché au poisson. Trois échafauds avaient été dressés. Sur l’un était la chaire épiscopale et royale, le trône du cardinal d’Angleterre, parmi les sièges de
ses prélats. Sur l’autre devaient figurer les person-
nages du lugubre drame, le prédicateur, les juges et le baïlli, enfin la condamnée. On voyait à part un grand échafaud de plâtre, chargé et surchargé de bois; on n’avait rien plaint au bûcher, il effrayait par sa hauteur. Ce n’était pas seulement pour rendre l'exécution plus solennelle; il y avait une intention, c'était afin que, le bûcher étant si haut échafaudé, le bourreau n’y atteignit que par en bas, pour allumer seulement, qu’ainsi il ne pût abréger le supplice 1, ni expédier la patiente comme il faisait des autres, leur faisant grâce de la flamme. Ici, il ne s’agissait pas de frauder la justice, de donner au feu un corps mort; on voulait qu'elle fût bien réellement brûlée vive, que placée au sommet de cette montagne de bois, et dominant le cercle des lances - et des épées, elle pût être observée de toute la place. Lentement, longuement brûlée sous les yeux d’une foule curieuse, il y avait lieu de croire qu’à la fin elle laisserait surprendre quelque faiblesse, qu’il lui échapperait quelque chose qu’on pêût donner pour un désaveu, tout au moins des mots confus qu’on pourrait interpréter, peut-être de basses prières, d’humiliants cris de grâce, comme d’une femme éperdue...
1. « De quoy il estoit fort marry et avoit grant compassion... # Ce détail et la plupart de ceux qui vont suivre, sont tirés des dépositions des témoins oculaires, Martin Ladvenu, Isambart,
Toutmouillé, Manchon, Beaupère, Massieu, etc. Voy. Notices
des mss., II, 489-508.
Jeanne dAre ES 143
Un chroniqueur, ami des Anglais, les charge ici cruellement. Ils voulaient, si on j'en croit, que la robe étant brûlée d’abord, la patiente restât nue, «pour oster les doubtes du peuple»; que le feu étant éloigné, chacun vint la voir, «et tous les secrez qui povent ou doivent estre en une femme»; et qu'après cette impudique et féroce exhibition, «le bourrel remist le grant feu sur sa povre charogne 1... »
L’effroyable cérémonie commença par un sermon. Maître Nicolas Midy, une des lumières de l’Université de Paris, prêcha sur ce texte édifiant : « Quand un membre de PEglise est malade, toute l'Eglise est malade. » Cette pauvre Eglise ne pouvait guérir qu’en se coupant un membre. Il concluait par la formule : «Jeanne, ailez en paix, Eur ne peut plus fe défendre. »
Alors le juge d’Eglise, l’évêque de Beauvais, Fexhorta bénignement à s’occuper de son âme et à se rappeler tous ses méfaits, pour s’exciter à la contrition. Les assesseurs avaient jugé qu'il était de droit de lui relire son abjuration; Pévêque n’en fit rien. Il craignait des démentis, des réclamations.
Mais la pauvre fille ne songeait guère à chicaner
ainsi sa vie, elle avait bien d’autres pensées. Avant même qu’on l’eût exhortée à la contrition, elle s'était mise à genoux, invoquant Dieu, la Vierge, saint Michel et sainte Catherine, pardonnant à tous et demandant pardon, disant aux assistants : « Priez pour moi!» Elle requérait surtout les prêtres de dire chacun une messe pour son âme. Tout cela de façon si dévote, si humble et si touchante, que l’émotion gagnant, personne ne put plus se contenir; l’évêque de Beauvais se mit à pleurer, celui de Boulogne sanglotait, et voilà que les Anglais eux-mêmes pleu-