LES DANSES MACABRES
Lorsque Charles VI meurt, fou, en 1422, la détresse du royaume, dont les armées anglaises occupent une grande partie, est à son comble. C’est le temps de la danse des morts, donnée en spectacle au cCünetière des Innocents. Michelet, obsédé lui-même d'idées macabres, la dépeint longuement, avant de célébrer le sursaut spirituel qu’entraînera la venue de la Pucelle.
Après avoir dit la mort du roi, il faudrait dire la mort du peuple. De 1418 à 1422, la dépopulation fut effroyable. Dans ces années lugubres, c’est comme un cercle meurtrier : la guerre mène à la famine, et la famine à la peste; celle-ci ramène la famine à son tour. On croit lire cette nuit de l'Exode où l'ange passe et repasse, touchant chaque maison de l'épée.
L'année des massacres de Paris [1418], la misère, l’effroi, le désespoir amenèrent une épidémie qui enleva, dit-on, dans cette ville seule, quatre-vingt mille âmes. « Vers la fin de septembre, dit le témoin oculaire, dans sa naïveté terrible, on mouroit tant et si vite, qu'il falloit faire dans les cimetières de grandes fosses où on les mettoit par trente et quarante, arrangés comme lard, et à peine poudrés de terre. On ne rencontroit dans les rues que prêtres qui portoient notre Seigneur. » t
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En 1419, il n’y avait pas à récolter; les laboureurs étaient morts ou en fuite : on avait peu semé, et ce peu fut ravagé. La cherté des vivres devint extrême. On espérait que les Anglais æétabliraient un peu d'ordre et de sécurité, et que les vivres deviendraient moins rares; au contraire, il y eut famine. « Quand venoient huit heures, il y avoit si grande presse à la porte des boulangers, qu’il faut lavoir vu pour le croire. Vous auriez entendu dans tout Paris des lamentations pitoyables des petits enfants qui crioient : « Je meurs de faim. » On voyoit sur un fumier, vingt, trente enfants, garçons et filles, qui mouroient de faim et de froid. Et il n’y avoit pas de cœur si dur, qui, les entendant crier la nuit : « Je
.meurs de faim », n’en eût grand pitié. Quelques-uns
des bons bourgeois achetèrent trois ou quatre maisons dont ïils firent hôpitaux pour les pauvres enfants, »
En 1421, même famine et plus dure. Le tueur de chiens était suivi des pauvres, qui, à mesure qu’il tuait, dévoraient tout, « chair et trippes ». La campagne, dépeuplée, se peuplait d’autre sorte: des bandes de loups couraient les champs, grattant, fouillant les cadavres; ils entraient la nuit dans Paris, comme pour en prendre possession. La ville, chaque jour plus déserte, semblait bientôt être à eux : on dit qu’il n’y avait pas moins de vingt-quatre mille maisons abandonnées.
On ne pouvait plus rester à Paris. L’impôt était trop écrasant. Les mendiants (autre impôt) y affluaient de toute part, et à la fin il y avait plus de mendiants que d’autres personnes, on aimait mieux s’en aller, laisser son bien. Les laboureurs de même quittaient leurs champs et jetaient la pioche; ils se disaient entre eux : < Fuyons aux bois avec les bêtes fauves. adieu les femmes et les enfants. Faisons le pis que nous pourrons. Remettons-nous en la main du Diable. »
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Arrivé là, on ne pleure plus; les larmes sont finies,
ou parmi les larmes même éclatent de diaboliques joies, un rire sauvage. C’est le caractère le plus tragique du temps, que, dans les moments les plus sombres, il y ait des alternatives de gaîté frénétique.
Le commencement de cette longue suite de maux, « de cette douloureuse danse », comme dit le Bourgeois de Paris, c’est la folie de Charles VI, c’est ie temps aussi de cette trop fameuse mascarade des satyres, des mystères pieusement burlesques, des farces de la Bazoche.
L’année de l’assassinat du duc d'Orléans a été signalée par l’organisation du corps des ménétriers. Cette corporation, tout à fait nécessaire sans doute dans une si joyeuse époque, était devenue importante et respectable. Les traités de paix se criaient dans les rues à grand renfort de violons; il ne se passait guère six mois qu’il n’y eût une paix criée et chantée.
L’aîné des fils de Charles VI, le premier dauphin, était un joueur infatigable de harpe et d’épinette. H avait force musiciens, et faisait venir encore, pour aider, les enfants de chœur de Notre-Dame. Il chanfait, dansait et « balaïit », la nuit et le jour, et cela
Fannée des Cabochiens, pendant qu’on lui tuait ses
amis. Il se tua, lui aussi, à force de chanter et de danser.
Cette apparente gaîté, dans les moments les plus tristes, n’est pas un trait particulier de notre histoire. La chronique portugaise nous apprend que le roi D. Pedro, dans son terrible deuil d’Inès qui lui dura jusqu’à la mort, éprouvait un besoin étrange de danse et de musique. Il n’aimait plus que deux choses, les supplices et les concerts. Et ceux-ci, il les lui fallait étourdissants, violents, des instruments métalliques, dont la voix perçante prit tyranniquement le dessus, fit taire les voix du dedans et remuât le corps, comme d’un mouvement d’automate. Il avait tout exprès pour cela de longues trompettes d’argent.
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Quelquefois, quand il ne dormait pas, il prenait ses trompettes avec des torches, et il s’en allait dansant par les rues; le peuple alors se levait aussi, et soit compassion, soit entraînement méridional, ils se mettaient à danser tous ensemble, peuple et roi, jusqu’à ce qu’il en eût assez, et que l’aube le ramenât épuisé à son palais.
I paraît constant qu’au quatorzième siècle, la danse devint, dans beaucoup de pays, involontaire et maniaque. Les violentes processions des Flagellans en donnèrent le premier exemple. Les grandes épidémies, le terrible ébranlement nerveux qui en restait aux survivants, tournaient aisément en danse de Saint-Gui. Ces phénomènes sont, comme on sait, de nature contagieuse. Le spectacle des convulsions agissait d’autant plus puissamment qu’il n’y avait dans les âmes que convulsions et vertige. Alors les sains et les malades dansaient sans distinction. On les voyait dans les rues, dans les églises, se saisir violemment par la main et former des rondes. Plus d’un, qui d’abord en riait où regardait froidement, en venait aussi à n’y plus voir, la tête lui tournait, il tournait lui-même et dansait avec les autres. Les rondes allaient se multipliant, s’enlaçant; elles devenaient de plus en plus vastes, de plus en plus aveugles, rapides, furieuses à briser tout, comme d'immenses reptiles qui, de minute en minute, iraient grossissant, se tordant. Il n’y avait pas à arrêter le monstre; mais on pouvait couper les anneaux; on brisait la chaîne électrique, en tombant . des pieds et des poings sur quelques-uns des danseurs. Cette rude dissonance rompant l’harmonie, ils se trouvaient libres; autrement, ils auraient roulé . jusqu’à l’épuisement final et dansé à mort.
Ce phénomène du quatorzième siècle ne se repré- : sente pas au quinzième. Mais nous y voyons, en … Angleterre, en France, en Allemagne, un bizarre di- . vertissement qui rappelle ces grandes danses popu-
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laires de malades et de mourants. Cela s'appelait la
danse des morts, ou danse macabre. Cette danse plaisait fort aux Anglais qui l’introduisirent chez nous.
On voyait naguère à Bâle, on voit encore à Lucerne, à la Chaïise-Dieu en Auvergne, une suite de tableaux qui représentent la Mort entrant en danse avec des hommes de tout âge, de tout état, et les entraînant avec elle. Ces danses en peinture furent destinées à reproduire de véritables danses en nature et en action. Elles durent certainement leur origine à quelques-uns des mimes sacrés qu’on jouait dans les églises, aux parvis, aux cimetières, ou même dans les rues aux processions. L’effort des mauvais anges pour entraîner les âmes, tel qu ’on le voit partout encore dans les bas-reliefs des églises, en donna sans doute la première idée. Mais, à mesure que le sentiment chrétien alla s’affaiblissant, ce spectacle cessa d’être religieux, il ne rappela aucune pensée de jugement, de salut, ni de résurrection, mais devint sèchement moral, durement philosophique et matérialiste. Ce ne fut plus le Diable, fils du péché, de la volonté corrompue, mais la Mort, la mort fatale, matérielle et sous forme de squelette. Le squelette humain, dans ses formes anguleuses et gauches au premier coup d'œil, rappelle, comme on sait, la vie de mille façons ridicules, mais l’affreux rictus prend en revanche un air ironique. Moins étrange encore par la forme que par la bizarrerie des poses, c’est l’homme et ce n’est pas l’homme... Ou, si c’est lui, il semble, cet horrible baladin, étaler avec un cynisme atroce la nudité suprême qui devait rester vêtue de la terre,
Le spectacle de la danse des morts se joua à Paris en 1424 au cimetière des Innocents, Cette place étroite où pendant tant de siècles l'énorme ville a versé presque tous ses habitants, avait été d’abord tout à la fois un cimetière, une voirie, hantée la nuit des voleurs, le soir des folles filles qui faisaient leur
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métier sur les tombes. Philippe-Auguste ferma la place de murs, et pour la purifier, la dédia à saint Innocent, un enfant crucifié par les juifs. Au quatorzième siècle, les églises étant déjà bien pleines, la mode vint parmi les bons bourgeois de se faire enterrer au cimetière. On y bâtit une église; Flamel y contribua, et mit au portail des signes bizarres, inexplicables qui, au dire du peuple, recélaient de grands mystères alchimiques. Flamel aida encore à la construction des charniers qu’on bâtit tout autour. Sous les arcades de ces charniers étaient les principales tombes; au-dessus régnaient un étage et des greniers, où l’on pendait demi-pourris les os que l’on tirait des fosses; car il y avait peu de place; les morts ne reposaient guère; dans cette terre vivante, un cadavre devenait squelette en neuf jours. Cependant tel était le torrent de matière morte qui passait et repassait, tel le dépôt qui en restait, qu’à l’époque où le cimetière fut détruit, le sol s'était exhaussé de huit pieds au-dessus des rues voisines. De cette longue alluvion des siècles s’était formée une montagne de morts qui dominait les vivants.
Tel fut le digne théâtre de la danse Macabre. On la commença en septembre 1424, lorsque les chaleurs avaient diminué, et que les premières pluies rendaient le lieu moins infect. Les représentations durèrent plusieurs mois.
Quelque dégoût que pût inspirer et le lieu et le spectacle, c c’était chose à faire réfléchir de voir, dans
- ce temps meurtrier, dans une ville si fréquemment,
si durement visitée de la mort, cette foule famélique, maladive, à peine vivante, accepter joyeusement la Mort même pour spectacle, la contempler insatiablement dans ses moralités bouffonnes, et s’en amuser si bien qu’ils marchaient sans regarder sur les os de leurs pères, sur les fosses béantes qu’ils allaient remplir eux-mêmes. Fo - Après tout, pourquoi n’auraient-ils pas ri en aiten-
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dant? C'était la vraie fête de l’époque, sa comédie naturelle, la danse des grands et des petits. Sans parler de ces millions d'hommes obscurs qui y avaient pris part en quelques années, n’était-ce pas une curieuse ronde qu’avaient menée les rois et les princes, Louis d'Orléans et Jean-sans-Peur, Henri V et Charies VI! Quel jeu de la mort, quel malicieux passe-temps d’avoir approché ce victorieux Henri, à un mois près, de la couronne de France! Au bout de toute une vie de travail, pour survivre à Charles VI, il lui manquait un petit mois seulement. Non! pas un mois, pas un jour! Et il ne mourra pas même en bataille; il faut qu’il s’alite avec la dysenterie et qu’il meure d’hémorrhoïdes.
Si l’on eût trouvé un peu dures ces dérisions de la Mort, elle eût eu de quoi répondre. Elle eût dit qu’à bien regarder, on verrait qu’elle n’avait guère tué que ceux qui ne vivaient plus. Le conquérant était mort, du moment que la conquête languit et ne put plus avancer; Jean-sans-Peur, lorsqu’au bout de ses tergiversations, connu enfin des siens même, il se voyait à jamais avili et impuissant. Partis et chefs de partis, tous avaient désespéré, Les Armagnacs, frappés à Azincourt, frappés au massacre de Paris, l’étaient bien plus encore par leur crime de Mon- ‘tereau. Les Cabochiens et Bourguignons avaient été obligés de s’avouer qu’ils étaient dupes, que leur duc de Bourgogne était l’ami des Anglais; ils s'étaient vus forcés, eux qui s'étaient crus la France, de devenir Anglais eux-mêmes. Chacun survivait ainsi à son principe et à sa foi; la mort morale, qui est la vraie, était au fond de tous les cœurs. Pour regarder la danse des morts, il ne restait que des morts,
Les Anglais même, les vainqueurs, à leur spectacle favori, ne pouvaient qu'être mornes et sombres. L’Angleterre, qui avait gagné à sa conquête d’avoir pour roi un enfant français par sa mère, avait bien l'air d’être morte, surtout s’il ressemblait à son
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grand-père Charles VI. Ei pourtant en France, cet enfant était Anglais, c'était Henri VI de Lancastre; Sa royauté était la mort nationale de la France même.
Lorsque, quelques années après, ce jeune roi anglofrançais, ou plutôt ni l’un ni l’autre, fut amené dans Paris désert par le cardinal Winchester, le cortège passa devant l’hôtel Saint-Paul, où la reine Isabeau, veuve de Charles VI, était aux fenêtres. On dit à l’enfant royal que c’était sa grand-mère; les deux ombres se regardèrent; la pâle jeune figure ôta son chape- - ron et salua; la vieille reine, de son côté, fit une humble révérence, mais se détournant, elle se mit à pleurer.
(Histoire de France, liv. IX, chap. 3.)