LE GRAND FERRÉ, « UN BON FRANÇAIS
Depuis la bataille de Poitiers (1356), le roi Jean le Bon est prisonnier des Anglais. Mais les Français ne se résignent pas à leur misère. Dans les campagnes, la Jacquerie s'étend. Révolte d’une classe, mais aussi de la nation.
La Jacquerie, commencée contre les nobles, continua contre l’Anglais. La nationalité, l'esprit militaire, naquirent peu à peu. Le premier signe peutêtre de ce nouvel esprit se trouve, dès l’an 1359, dans un récit du continuateur de Nangis. Ce grave témoin qui note jour par jour tout ce qu’il voit et entend, sort de sa sécheresse ordinaire, pour conter tout au long une de ces rencontres, où le peuple des campagnes laissé à lui-même commença à s’enhardir contre l'Anglais. Il s’y arrête avec complaisance : C’est, dit-il naïvement, que la chose s’est passée près de mon pays, et qu’elle a été menée bravement par les paysans, par Jacques Bonhomme.
Il y a un lieu assez fort au petit village près Compiègne, lequel dépend du monastère de Saint-Corneille. Les habitants, voyant qu’il y avait péril pour
eux, si les Anglais s’en emparaient, l'occupèrent, avec
la permission du Régent et de l’abbé, et s’y établirent avec des armes et des vivres. D’autres y vinrent des
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villages voisins, pour être plus en sûreté. Is jurèrent à leur capitaine de défendre ce poste jusqu’à la mort. Ce capitaine qu’ils s'étaient donné du consentement du Régent, était un des leurs, un grand et bel bomme, qu’on appelait Guillaume-aux-Allouettes. Il avait avec lui pour le servir un autre paysan d’une force de membres incroyable, d’une corpulence et d’une taille énorme, plein de vigueur et d’audace, mais avec cette grandeur de corps, ayant une humble et petite opinion de lui-même. On l’appelait Le Grand-Ferré. Le capitaine le tenait près de lui, comme sous le frein, pour le lâcher à propos. Ils s'étaient donc mis là deux cents, tous laboureurs ou autres gens qui gagnaient humblement leur vie par le travail de leurs mains. Les Anglais qui campaient à Creil, n’en tinrent grand compte, et dirent bientôt : Chassons ces paysans, la place est forte et bonne à prendre. On ne s’aperçut pas de leur approche, ils trouvèrent les portes ouvertes et entrèrent hardiment. Ceux du dedans qui étaient aux fenêtres, sont d’abord tout étonnés, de voir ces gens armés. Le capitaine est bientôt entouré, blessé mortellement. Alors Le Grand-Ferré et les autres se disent : Descendons, vendons bien notre vie; il n’y a pas de merci à attendre. Ils descendent en effet, sortent par plusieurs portes, et se mettent à frapper sur les Anglais, comme s'ils battaient leur blé dans Faire; les bräs s’élevaient, s’abattaient, et chaque coup était mortel. Le Grand voyant son maître et capitaine frappé à mort, gémit profondément, puis il se porta entre les Anglais et les siens qu’il dominait également des épaules, maniant une lourde hache, frappant et redoublant si bien qu’il fit place nette; il n’en touchait pas un qu’il ne fendît le casque ou n’abattit les bras. Voilà tous les Anglais qui se mettent à fuir; plusieurs sautent dans le fossé et se noient. Le Grand tue leur porte-enseigne, et dit à un de ses camarades de porter la bannière anglaise
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au fossé. L'autre lui montrant qu’il y avait encore une foule d’ennemis entre lui et le fossé : Suis-moi donc, dit Le.Grand. Et il se mit à marcher devant, jouant de la hache à droite et à gauche, jusqu’à ce que la bannière eût été jetée à l’eau... Il avait tué en ce jour plus de quarante hommes. Quant au capitaine, Guiliaume-aux-Allouettes, il mourut de ses blessures, et ils l’enterrèrent avec bien des larmes, car il était bon et sage. Les Anglais furent encore battus une autre fois par Le Grand. Mais cette fois hors des murs. Plusieurs nobles Anglais furent pris, qui auraient donné de bonnes rançons, si on les eût rançonnés, comme font les nobles; mais on les tua, afin qu'ils ne fissent plus de mal. Cette fois Le Grand, échauffé par cette besogne, but de l’eau froide en quantité, et fut saisi de la fièvre. Il s’en alla à son village, regagna sa cabane et se mit au lit, non toutefois sans garder près de lui sa hache de fer qu’un homme ordinaire pouvait à peine lever. Les Anglais ayant appris qu’il était malade, envoyèrent un jour douze hommes pour le tuer. Sa femme les vit venir, et se mit à crier : O mon pauvre Le Grand, voilà les Anglais, que faire? Lui, oubliant à l'instant son mal, il se lève, prend sa hache, et sort daïis la petite cour : Ah! brigands, vous venez donc pour me prendre au lit, vous ne me tenez pas encore. Alors s’adossant à un mur, il en tue cinq en un moment; les autres s’enfuient. Le Grand se remit au lit; mais il avait chaud, il but encore de l'eau froide; la fièvre le reprit plus fort, et au bout de quelques jours, ayant reçu les sacrements de l'église, il sortit du siècle, et fut enterré au cimetière de son village. Il fut pleuré de tous ses compagnons, de tout le pays; car lui vivant, jamais les Anglais n’y séraient venus.
Il est difficile de ne pas être touché de ce naïf
récit, Ces paysans qui ne se mettent en défense qu’en
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demandant permission, cet homme fort et humble, ce bon géant, qui obéit volontiers, comme le saint Christophe de la légende, tout cela présente une belle figure du peuple. Ce peuple est visiblement simple et brute encore, impétueux, aveugle, demihomme et demi-taureau.. Il ne sait ni garder ses portes, ni se garder lui-même de ses appétits. Quand il a battu l’ennemi, comme blé en grange, quand il Pa suffisamment charpenté de sa hache, et qu’il a pris chaud à la besogne, le bon travailleur, il boit froid, et se couche pour mourir. Patience; sous la rude éducation des guerres, sous la verge de l’Anglais, la brute va se faire homme. Serrée de plus près tout à l'heure, et comme tenaillée, elle échappera, cessant d’être elle-même, et se transfigurant; Jacques deviendra Jeanne, Jeanne la vierge, la Pucelle.
Le mot vulgaire : un bon Français date de l’époque des Jacques et de Marcel. La Pucelle ne tardera pas à dire : «Le cœur me saigne, quand je vois le sang d’un François. »
Un tel mot suffirait pour marquer dans l'histoire le vrai commencement de la France. Depuis lors, nous avons une patrie. Ce sont des Français que ces paysans, n’en rougissez pas, c’est déjà le peuple Français, c’est vous, Ô France. Que l'histoire vous les montre beaux ou laids, sous la capuce de Marcel, sous la jaquette des Jacques, vous ne devez pas les méconnaître. Pour nous, parmi tous les combats des nobles, à travers les beaux coups de lance où s’amuse l’insouciant Froissart, nous chercherons ce pauvre peuple. Nous lirons prendre dans cette grande mêlée, sous l’éperon des gentilshommes, sous le ventre des chevaux. Souillé, défiguré, nous l’amènerons tel quel au jour de la justice et de l'histoire, afin que nous puissions lui dire, à ce vieux peuple du quatorzième siècle : « Vous êtes mon père et vous êtes ma mère. Vous m'avez conçu dans les
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larmes. Vous avez sué la sueur et le sang pour me faire une France. Bénis soyez-vous dans votre tombeau. Dieu me garde de vous renier jamais! »
(Histoire de France, liv. VI, chap. 3.)
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