‹ Jeanne D'ArcChapitre 70 sur 83 · MON LIVRE · texte numérisé non relu

MON LIVRE

Le chapitre de Nos Fils (div. V, chap. 2) consa cré aux livres populaires, conclut une longue méditation que Michelet a inaugurée, vers 1840, àlors qu’il acquérait le «sens du peuple », et qu’il a poursuivie dans Le Banquet (11° partie, chap. 6) ainsi que dans le Journal.

Dans ma jeunesse un mot me frappait quelquefois, un mot que l’ouvrier, le pauvre, répétaient volontiers : « Mon livre. »

On n’était pas, comme aujourd’hui, inondé de journaux, de romans, d’un déluge de papiers. On n'avait guère qu’un livre (ou deux), et on y tenait fort, comme le paysan tient à son almanach. Ce livre unique inspirait confiance. C'était comme un ami. A tel moment de vide, où un ami vous eüt mené au cabaret, on restait près des siens, et on prenait « son livre ».

On lisait beaucoup moins, avec un esprit neuf, on y mettait du sérieux, et la disposition qu’on avait ce jour-là. Selon qu’il faisait beau ou laid, selon qu’on était gai ou triste, heureux ou non, plus ou moins pauvre, ce livre complaisant se colorait diversement. Nul ami plus docile. Le camarade souvent qui vient

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vous voir est discordant; il vous vient gai quand on est triste. L’ami imprimé? non. Je ne sais comment il se faisait qu’il se mettait toujours à l’unisson.

On Pavait lu vingt fois. I1 ne dominait point par l'attrait de la nouveauté, comme tant de livres d’aujourd’hui qui prétendent être neufs et s’imposent à ce titre. Ce livre aimé était réellement un texte élastique, qui laissait le lecteur broder dessus. Il ne pouvait donner l'information diverse des livres d’aujourd’hui, Mais en revanche il stimulait, éveillait l'initiative, La pensée solitaire, se lisant à travers, souvent entre les lignes, voyait, trouvait, créait. C’est ainsi que Rousseau, qui eut si peu de livres, ressassant.son. Plutarque, finit par y trouver et lInégalité, et le Contrat social, et tant d’autres de ses écrits.

Pour bien des jeunes cœurs qui ont besoin du rythme, le livre unique, su par Cœur, est un récitatif qui soutient, qui anime, qui fait comme la chaîne du tissu des pensées, sur laquelle l’ingegno surajoute sa trame féconde. Pour beaucoup d’ltaliens (un peu légers) suffit le Tasse. Pour moi, c’était Virgile; son démi-chant, très bas, me roulant dans Pesprit, n’interrompait jamais, harmonisait plutôt, soutenait l’incessant effort du travailleur.

Le curieux dans ce livre unique, c’est qu’on y lit parfois bien mieux que ce qu’il dit, parfois tout le contraire, Voyez l’Américain avec sa Bible juive, De ce livre souvent servile et de passive attente, il déduit en pratique juste son opposé, l’élan illimité du moi et l’esprit d’action.

Un des grands stoïciens, fondateur du Portique, était un ouvrier qui travaillait la nuit de ses mains, gagnait sa vie, pour librement philosopher le jour. J’ai vu avec vénération un ouvrier (Ponty) qui ne voulut jamais que des métiers de nuit. Longtemps chiffonnier, puis veilleur au chemin de Saint-Germain, le matin, après un court somme, proprement

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habillé, il se mettait à lire, à penser, à écrire. Nature forte et sérieuse à qui la volonté si haute donnait une vraie distinction.

Que lisait-on alors? Les réimpressions de Voltaire furent avidement achetées sous la Restauration. Lecture assez confuse. Pour dégager l'esprit et le résultat net de ces grandes bibles polémiques du siècle précédent, il faut un degré rare de jugement, de lucidité.

Juillet et les années suivantes furent un volcan de livres, une éruption trouble d’utopies, de romans socialistes. Bibles nouvelles, bien plus confuses encore, mêlées d’idées ingénieuses et de chimères souvent touchantes par un sentiment vrai. Les hommes valaient mieux que les livres. Plusieurs furent--des natures excellentes, adorables. En 1839, à Lyon, conduit par un homme très bon qui n’inspirait nulle défiance, je vis une chose attendrissante et dont le souvenir m’émeut toujours. Je vis la chambre nue d’un apôtre de ces idées, pauvre ouvrier sans pain, ses enfants maigres et chétifs. La femme (une vraie lionne) rôdait pour la pâture de la famille. Il s'était épuisé d’argent et de santé pour acheter, donner, répandre ces petits livres qui allaient nous faire tous heureux. Tout l’accablait, surtout sa femme qui haussait les épaules. Mais sa sérénité, sa douceur, étaient incomparables, Jamais je n’avais vu un cœur plus généreux, plus tendre. Son communisme était de tout donner, de se donner et sa vie même. C'était fait, Il était perdu, fort malade de la poitrine, mais toujours souriant, aimable et bon, sans haine pour la société,

Un tas de ces brochures était sur sa table. J'en lus. Ce qui me frappa, c’est que toutes partaient de l’idée d’un miracle qu’elles proposaient sérieusement : d’un trait biffer un monde et en refaire un autre.

Maladie singulière, incurable, de l'esprit humain. Depuis le 2 décembre, le grand flot des romans qui nous ont envahis, bien autrement fangeux, est domi-

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né surtout par lidée d’aventures, de bonheur improbable, de loterie grossière, l’idée californienne, de gros lot et de lingot d’or. Toujours la foi aveugle au miracle, au hasard, au coup d'Etat du sort, qui dispense d’effort, de travail, de persévérance.

Les livres qu’il nous faut, ce sont précisément les plus contraires à l’idée de miracle. Ce sont les livres d'action.

J'entends par là ceux qui apprennent à agir, à compter sur soi, la foi aux seuls effets du travail, de la volonté.

Des livres vrais d’abord. La vie est courte. Nous n’avons pas le temps de nous farcir l'esprit d’un tas de vains mensonges qu’il faudra oublier demain. Les enfants ont ici l'instinct droit de nature. Quand vous leur racontez quelque chose : « Est-ce vrai? » C’est le mot qu’ils disent d’abord.

Les voyages sont bons, sauf pourtant les mirages, les espérances vaines. Ils sont bons quand ils donnent la réalité crue, non l’idée romanesque des fortunes gagnées sans effort. Le héros du travail, lutteur infatigable, vainqueur de la nature, le Robinson est une histoire très vraie, et compilée de faits réels.

Les Robinsons de l’industrie, qui, sans bouger, ont fait des voyages si durs à travers tout obstacle, ce sont nos saints. J’adore ces sublimes voyages de nos grands travailleurs, ces montées admirables des Jacquart et des Stephenson.

Comment du lourd abîme où sur nous pèse un monde, on monte en soulevant la terre avec son front, leur vie le fait connaître. Mais avec ces légendes, ces bibles du travail, je voudrais avant tout la Bible de la France, l’histoire du long effort par lequel ce grand ouvrier, le peuple, d’âge en âge, a pu se faire lui-même, Nul pauvre travailleur, s’il refait en esprit le chemin de nos pères et les suit, ne suc-

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