‹ Jeanne D'ArcChapitre 80 sur 83 · HISTOIRE DU TEXTE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU TEXTE

Lorsque, rédigeant l'Histoire de France, il aborde Jeanne d'Arc, Michelet la connaît déjà pour l'avoir présentée à ses élèves et à ses lecteurs. Leur première rencontre remonte à 1829. Le jeune maître de conférences d'histoire et de philosophie à l'Ecole Normale poursuit son cours! sur le Moyen Age, commencé en novembre 1828. Dans la vingt et unième leçon, que l’on peut dater d’avril, il oppose au désastre d'Azincourt le sursaut de la délivrance d'Orléans et du sacre de Reims. Bien qu’il se borne à résumer la carrière de la Pucelle, il en esquisse une interprétation. Elle ne sera pas récusée dans l'Histoire de France. Dès 1829, Michelet soutient que l'originalité de l’héroïne ne fut pas dans ses visions, communes chez «des âmes très pures, exaltées par le désintéressement » et qui sont. « portées à attribuer leurs sentiments personnels à des révélations célestes », mais dans « la réforme morale qu'elle exerça» en donnant l'exemple de la compassion et de la nonviolence.

Jeanne d’Arc était née à Domrémy près de Vaucouleurs; ses parents étaient de pauvres paysans, mais du

1. On doit à François Berriot une transcription complète des Cours de l'Ecole Normale, d’après les rédactions manuscrites. des élèves de Michelet ((Bibliothèque de l'Ecole). Elle n’a pas été encore éditée. Mais on peut la consulter au Centre de recherches révolutionnaires et romantiques de l’Université de Clermont-Ferrand (Bibliothèque André Monglond).

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moins indépendants : toute leur fortune consistait dans un petit champ et dans des bestiaux. Durant ses premières années, elle montra une singulière candeur, une bonté de cœur extraordinaire; encore enfant elle céda son lit à deux étrangers fugitifs : personne ne donnait plus d’aumênes. Au temps de ses victoires elle disait souvent : «Le cœur me saigne à la vue du sang d’un . Français.» Elle avait une grande dévotion à sainte Catherine et à sainte Marguerite : elle aimait à tresser des couronnes et à fréquenter une chapelle voisine; elle prétendait entendre la voix des deux saintes qui entretinrent bientôt avec elle des communications régulières. En tous temps, et surtout dans les époques de barbarie, les âmes très pures, exaltées par le désintéressement, ont dû être portées à attribuer leurs sentiments personnels à des révélations célestes; ne sachant pas comment elles ‘arrivèrent à une idée, elles lattribuent à Dieu : ainsi s'expliquent l’Ange de Mahomet et le démon de Socrate...

L’armure de Jeanne prouve qu’elle était assez grande et forte, mais sans que sa taille eût rien d’extraordinaire. Elle ne manquait point de hardiesse; elle avait l'habitude de monter à cheval. Le récit des maux de la guerre civile et de la guerre étrangère la pénétrait de douleur. Un jour elle crut entendre eses voix» qui lui ordonnaient de faire lever le siège d'Orléans et de faire sacrer le roi à Reims. Devant faire part de son projet à son père et à sa mère qui voulaient la marier et l’avaient promise à un jeune homme, elle s’adressa à son oncle. 11 la mena au seigneur de Baudricourt qui d'abord se moqua de Jeanne d’Arc et engagea son oncle à la ramener chez elle pour être souffletée; mais enfin, vaincu par sa fermeté, il lui donna une escorte de quelques gentilshommes. Elle partit à l'instant même et n’hésita pas à traverser cent cinquante lieues d’un pays infesté par les ennemis. En peu de temps, sa vertu, sa constance, son caractère héroïque inspirèrent à ses conducteurs un tel enthousiasme qu’ils déclarèrent, dans la suite, qu’ils ne l’avaient jamais regardée comme une femme. Elle couchait tout armée; quelques-uns de ses . conducteurs la crurent possédée du diable et ils vou- Jurent la jeter dans une carrière, mais sa vertu triompha

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de toutes les défiances. Enfin, elle parut devant Île roi; il s'était caché parmi ses courtisans, pourtant, quoique Jeanne ne l’eût jamais vu, elle le reconnut à l'instant. Elle fut examinée par des théologiens sur la foi catholique, et elle répondit à toutes leurs questions avec autant de bon sens que de candeur, On commença alors à prendre une certaine confiance en elle : le roi lui donna un état, quelques écuyers et quelques gentilshommes. Bientôt elle exerça sur eux une influence qui se communiqua à l’armée tout entière.

Un point sur lequel il faut insister, c’est que la Pucelle dut ses succès à la réforme morale qu’elle exerça par la religion : que l’on se rappelle les réformes précédentes, la Jacquerie, les Maïillotins, les Cabochins, combien de sang avaient fait couler ces infructueuses tentatives! au contraire la réforme de la Pucelie fut pure de tout excès; ce fut une réforme populaire et singulièrement désintéressée. Une femme du peuple sauvait la France; alors le côté tendre du christianisme, qui amène les chrétiens aux autels d’une femme, fut ravivé avec beaucoup de force. Jamais la Pucelle ne donnait la mort; dans les combats elle portait seulement un étendard, et, quand, plus tard, on lui demanda comment elle enfonçait les escadrons anglais, elle répondit: «dJ’entrais avec mon étendard et tout le monde suivait...» Elle voulait aller sur-le-champ à Orléans : éde ne durerais qu’un instant disait-elle; il faut se hâter!» Blessée sous les murs d'Orléans, elle versa des larmes, mais bientôt, arrachant le trait, elle reparut: sur les murs et à l’instant les redoutes ennemies furent escaladées. I1 faut songer qu’alors se trouvaient dans l'armée anglaise des capitaines illustres, par exemple Talbot qui, chez les Anglais, occupe le même rang que, chez nous, Dunois et Richemont. Les Anglais, effrayés, levèrent le siège d'Orléans; la Pucelle insista alors pour que le roi allât droit à Reims se faire sacrer; presque tout le conseil s’opposa à cet avis et cependant. l’événement prouva qu'il était le meilleur : il fallait que la victoire parût venir d'en haut.

Après le sacre, Jeanne, alléguant que sa mission était terminée, voulut se retirer mais le roi n'y consentit pas; peut-être alors une confiance humaine pré-

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valut sur l'avis de la conscience. Elle prit part au siège de Compiègne et y fut faite prisonnière. On peut juger de Ia terreur qu’elle avait inspirée aux Anglais par l'ordonnance du Bedford «quos terriculamenta puellae exanimaverint ». Elle fut livrée à des juges ecclésiastiques qui la condamnèrent comme sorcière; ses succès étaient regardés comme surnaturels et on ne pouvait les expliquer que par Dieu ou par le diable : il était normal que les Anglais les expliquassent par le diable. Ce qu’il y a d’inexcusable, c’est leur perfidie et leur mauvaise foi; on Jui avait défendu de porter des habits d’homme, et, ensuite, après lui avoir enlevé ceux de son sexe, on ne lui laissa que des habits d'homme : à l’instant où elle s’en revêtit, elle fut surprise, et, comme hérétique, condamnée au feu. Pendant son séjour en prison elle avait mis sa confiance dans un ecclésiastique qui cherchaïit A'#ifér d'elle des révélations; il la suivit jusque sur FPéchafaud maïs, ne pouvant pousser jusqu’au bout son rôle odieux, il lui demanda pardon.

Cependant la France était sauvée. L’insolence des Anglais et les prétentions de Glocester sur le Hainaut amenèrent Ja paix entre le roi et le duc de Bourgogne le traité d’Arras Jui céda Auxerre et les villes de la Somme, Dés lors, ce fut cause gagnée. Dans la Guyenne, ils résistèrent plus longtemps : Bordeaux se révolta deux fois.

Michelet ne saurait, pour l'instant, développer son étude. I1 manque d’information. Il est surfout fasciné par un autre personnage héroïque, Luther, dont il a décidé d'écrire la biographie. Cependant, à partir de. 1831, le cours de ses travaux, consacrés désormais à

Fhistoire du peuple dont il est le fils et dont les journées de Juillet ont fait éclater la grandeur, ne tarde pas à le ramener vers Jeanne. Il ne l’oublie pas dans le Précis de l'histoire de France (octobre 1833), où ü reprend, en l'améliorant, le premier hommage de 1829 :

En 1429, lorsque rien ne semblait pouvoir soustraire Orléans aux Anglais, une jeune fille, Jeanne d’Arc, de | Domremi, près Vaucouleurs (frontière de Champagne et Lorraine), se présente au roi à Chinon, et déclare qu’elle

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