‹ Jeanne D'ArcChapitre 81 sur 83 · EX · texte numérisé non relu

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| délivrera Orléans. Elle se fait croire et respecter de cette cour corrompue et moqueuse. On lui donne des armes, mais son arme, c’est le drapeau de Jésus-Christ. Elle entre dans Orléans aux chants des prêtres. Les Anglais n’osent l'arrêter, En un mois elle les chasse de leurs forts et leur fait lever le siège (8 mai 1429). Elle leur enlève encore Beaugenci, fait prisonniers Suffolk et Talbot; puis elle prend le roi par la main, et, à travers toute la France anglaise, elle le mène à Reims où il est sacré.

Elle eût voulu retourner alors à son village; mais on ne le permit pas. Elle croyait elle-même que sa mission était finie. En défendant Compiègne, elle tomba entre les mains des Bourguignons qui la livrèrent aux Anglais. Ceux-ci crurent expliquer leurs défaites en la faisant brûler comme sorcière; leur diabolique orgueil le voulait ainsi. Ils 1a firent juger par une cour ecclésiastique qui, malgré sa bonne volonté, ne savait comment trouver en ses paroles de quoi la condamner. Elle répondait avec un sens et une douceur admirables. On lui demandait si elle ne disait pas aux chevaliers qui portaient des étendards semblables au sien, qu’ils seraient heureux à la guerre : « Non, répondit-elle; je disois : Entrez hardiment parmi les Angloys, et j’y entrois moi-même.» Cette monstrueuse procédure, où les formes furent violées autant que l'équité, n’avait pu amener qu’une condamnation à la réclusion perpétuelle. Ce n’est pas là ce qu’il fallait aux Anglais. Ils trouvèrent moyen, par un infâme guet-apens, de la faire brûler comme relapse [1431].

La sorcière brûlée, le charme devait être brisé; mais les affaires des Anglais n’en allèrent pas mieux.

Mais c'est dans l'Histoire de France, comme il se doit, que Jeanne wa occuper le rang qui lui revient : l’un des premiers. Il lui est reconnu dès 1833. Le Tableau de la France, publié en tête du tome second, la glorifie : & Une fille des frontières de Lorraine et de Champagne, une Pauvre paysanne, Jeanne d’Arc, releva la moralité nationale; en elle apparut, pour la première fois, la grande image du peuple, sous une forme virginale et pure. » Dans l'admirable chapitre (1. IL, chapitre 8) qui conclut le même volume, Jeanne reparaît. M. Symbole (c'est Le surnom que Michelet porte au Quartier Latin), convæinceu

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que la Passion fut le modèle de toute la culture médiévale, annonce que, dans sa représentation de l'histoire du Moyen Age, Jeanne sera «la dernière figure du Christ » :

Le peuple, tout en obéissant au prêtre, distingue fort bien du prêtre le saint, le Christ de Dieu. Il cultive d’âge en âge, il élève, il épure cet idéal dans la réalité historique. Ce Christ de douceur et de patience, il apparaît dans Louis-le-Débonnaire conspué par les évêques; dans le bon roi Robert, excommunié par le pape; dans Godefroi de Bouillon, homme de guerre et gibelin, mais qui meurt vierge à Jérusalem, simple baron du Saint-Sépulcre. L'idéal grandit encore dans saint Thomas de Kenterbury, délaissé de l'Eglise et mourant pour elle. Il atteint un nouveau degré de pureté en saint Louis, roi prêtre et roi homme. Tout à l'heure l’idéal généralisé va s'étendre dans le peuple; il va se réaliser au xv° siècle, non seulement dans l’homme du peuple, mais dans la femme, dans la femme pure, dans la Vierge; appelons-la du nom populaire, la Pucelle. Celle-ci, en qui le peuple meurt pour le peuple, sera la dernière figure du Christ au moyen âge.

En attendant que la suite de l'Histoire de France lui permette de la conter, Michelet médite la Passion de Jeanne. Il lui réserve une leçon, la quatorzième, dans le cours qu'il inaugure à la Sorbonne, le 9 janvier 1834, comme suppléant de Guizot. Puis une autre, la quinzième, dans le cours d'histoire du Moyen Age qu’il professe à l'Ecole Normale pendant l’année 1834-1835. IL dispose, cette fois, d’une documentation honorable, puisée sinon dans les actes des deux procès de Rouen, du moins dans les larges extraits qu’en on faits ses prédécesseurs : L'Averdy, Lebrun de Charmettes et Buchont. Il affine

1. L’Averdy, Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du Roi, t. TI, Paris, 1790; Lebrun de Charmettes, Histoire de Jeanne d’Arc, surnommée la Pucelle d'Orléans, 4 vol., Paris, 1817; Buchon, Collection des chroniques nalionales françaises, t. XXXIV, Paris, 1827. Michelet consulte aussi P. de Barante, #istoire des ducs de Bourgogne et de la maison de Valois, t, V et VI, Paris, 1825, et Berriat de

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considérablement son analyse. Qu'il s'agisse de la psychologie de l'héroïne, de la division, en cinq épisodes, de son épopée, de la narration de ses hauts faits, de la signification de sa mort, du tableau de la misère de la France ou de l’éclaircissement du rôle des femmes dans l’histoire nationale, Le cours de 1834-1835 marque une étape décisive :

Dans toute l’histoire de France, il n’y a pas un fait

plus étonnant que l’apparition et la mort de la Pucelle. Charlemagne, Bonaparte, les Croisades, la Révolution Française, tous ces grands hommes, toutes ces grandes choses, supérieurs à ce que les annales des autres pays offrent de plus sublime en ce genre, s’expliquent encore : l'événement de Jeanne d’Are est presque au-dessus de l'intelligence. C’est à tel point qu’un grand nombre n’ont pas voulu y croire. Pourtant, si une vérité historique

peut être réputée telle, c’est bien celle-là. Je ne dis pas.

qu’il faille se fonder sur les innombrables panégyriques dont la Pucelle a été l’objet. Laïissons là les louanges ct les poètes, laissons là le mélodrame de Schiller, présentons-nous à létude de cette époque avec toutes les préventions qui ont valu aux cochers de Londres la farce ignoble de Henri IV : les monuments sont si nombreux et à la fois si éclatants que, pour ne pas se rendre à leur témoignage, il faudrait être frappé d’aveuglement. D'abord, il y a les chroniques contemporaines, les histoires non pas seulement françaises mais étrangères; il y a les confidences privées, les lettres de familles de plusieurs témoins oculaires; il y a l’autorité des hommes les plus respectables et les plus éclairés de l’époque, de plusieurs papes, de plusieurs illustres docteurs, de Jean Gerson, et, ce qui est encore plus probant que tout cela, il y a les actes cancellés de deux procès, Faudra-t-il accorder à l'incrédulité que l’inspiration officielle a présidé au procès de révision? Cela n’est guère croyable. Cent vingt témoins, de toutes les conditions, presque tous vieillards, y ont déposé dans le même sens; parmi eux, on voyait les plus illustres capitaines de la France, tous

Saint-Prix, Jeanne d’Are, ou Coup d'œil sur les révolutions de France au temps de Charles VI et de Charles VII, et surtout de la Pucelle d'Orléans, Paris, 1817. :

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ces terribles compagnons de Richemont et de Dunois, si peu complaisants envers le pouvoir qu’ils étaient encore tout chauds des tumultes de la Praguerie. Maïs soit, accordons tout. Il est impossible de reculer devant le procès que. ses ennemis ont intenté à la Pucelle. La minute des interrogatoires est là, ce sont les réponses de l’accusée garanties par la signature de Pierre Cauchon, son plus acharné persécuteur. Et il n’y a pas à dire que ces pièces soient des contrefaçons : il est de ces choses qu’un faussaire ne trouve pas, par exemple la sublimité des idées. Or rien n’est comparable pour ie fond et pour le langage à toutes les reparties dont Jeanne d’Arc accabla ses juges.

Si nous nous arrêtons si longuement à démontrer l’authenticité de ce fait, c’est qu’il n’est pas que surprenant : il peut passer pour l’avènement de la nationalité française. Avant la Pucelle, il y avait haine contre les Anglais; il y avait des hostilités vives de provinces à provinces, puis des passions politiques; mais le sentiment national n'avait pas encore été exprimé, Le premier mot en fut dit par elle au siège d'Orléans : « Quand je vois le sang d’un Français, les cheveux me dressent sur la tête.» Auparavant, un Breton eût pu dire cela d’un Breton, un Bourguignon d’un Bourguignon; il n’était venu à personne l’idée de le dire de la nation. Ainsi la nationalité, ce sentiment si noble et si vivace dans notre pays, ce sentiment que nous retrouvons au xvil° siècle résumé dans la monarchie et manifesté par Louis XIV dans-cette parole si belle et si peu comprise «Etat, c’est moil», qui, plus tard, éclate des décrets de la Convention et foudroie l'Europe coalisée, que Napoléon transforme de nouveau et revêt d'expressions si sublimes, soit qu’il écrive à son frère Louis qui jetait dans les journaux hollandais des insinuations contre le passé de la France « N’attaquez pas la vieille France pour douer la nouveile : tout ce qui s’est fait ici j’en suis solidaire! », soit qu’il s’écrie aux jours de malheur : «J'étais un Peuple Empereur.….», ce sen-

timent, il apparaît pour la première fois dans une femme. Ce serait peut-être ici le lieu d’examiner l'influence des femmes sur notre histoire. Ne parlons pas de ces Gauloises dont les anciens trouvaient l'autorité si surprenante; ne parlons pas de ces femmes franques qui savaient

si bien maîtriser leurs maris barbares. Prenons l’époque où la France commence réellement, l’avènement des Capétiens. C’est Robert et sa chère Berthe; c’est Philippe I°" et la princesse de Montfort, puis Louis le Jeune, puis Saint Louis presque en adoration devant sa mère. À partir de Charles VI, il n’y a plus d’interruption; depuis Isabelle de France jusqu’à Marie-Antoinette, la France n’a cessé d’être gouvernée par des femmes. Par des femmes, c’est-àdire par l'esprit de société, et, comme le peuple français est éminemment sociable, il n’est pas étonnant que sa culture ait été non pas solitaire, comme celle de l’Allemagne et des autres pays, mais de salon, de société. Si nous cherchons plus avant, nous verrons que la femme représente l’inspiration par opposition à la réflexion. Dans les grandes crises où la réflexion était impuissante, où les hommes ne voyaient plus, linspiration découvrit quelque chose. I1 n’est pas besoin de rappeler les Sibylles, les femmes juges chez les Israëlites, les Vellédas, nos annales abondent en enthousiasme de cette sorte : ainsi les quatre-vingts femmes d'Amiens qui, au xir° siècle, prirent les armes et furent toutes blessées; ainsi les quatre cents femmes qui défendirent Marseille en 1237, et l’héroïne du Dauphiné Philis de la Tour du Pin, et Jeanne Hachette, et les femmes de Beauvais. Même du temps de la Pucelle, on vit plusieurs femmes se battre au siège d'Orléans. Qu’une jeune femme eût pris les armes et se soit offerte au combat, ce n’est donc pas là le merveilleux de l’histoire. Mais des choses si extraordinaires accompagnèrent l’apparition de Jeanne d’Arc, que toute prévision humaine en fut renversée, et que les plus incrédules y virent de fait un signe de la présence du diable ou du doigt de Dieu.

On s’attendait depuis longtemps à ce qu’une femme paraîtrait. Dernièrement encore une visionnaire était venue du midi exprès pour annoncer à Charles VII qu’il lui était apparu des armes, et que, comme elle avait éprouvé une grande frayeur, sa vision l'avait rassurée, lui apprenant que cet appareil n’était pas pour elle . mais pour une autre femme qui ne tarderait pas à venir. Cette prophétie s’était rapidement accréditée dans l’esprit du peuple, nourrie peut-être par l'accroissement du culte de la Vierge (car, à cette époque, la mère du Christ

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avait envahi tout le Christianisme, et si quelqu’espoir restait encore au milieu des misères du temps, il venait de Notre-Dame) confirmée d'ailleurs par des vers attribués à l’enchanteur Merlin qui disaient que le royaume de France, perdu par une femme, serait sauvé par une femme... Il était bien évident que la reine Isabelle avait beaucoup contribué à la ruine présente des affaires, quelle autre femme se présenterait pour le salut? On attendait,

En ce temps-là, les calamités de la France étaient pires qu'on ne les avait jamais vues. Les campagnes étaient désertes; les villes, changées en places d’armes, mouraient de faim. Depuis sept ans, les misères de 1421 n'avaient pas cessé à Paris. La situation du roi légitime n’était pas plus heureuse : ses capitaines le servaient à crédit, car il était si à court d’argent qu'il avait été contraint de vendre sa vaisselle pour baptiser Louis XI. « Tant de la pécune du roi que de la mienne », disait un jour son trésorier, «je n’ai pas en tout quatre écus ». Une fois qu’il voulait traiter La Hire et Xaintrailles, il n’eut à leur offrir qu’un poulet et une queue de mouton. Mais ce qui, bien plus que cette pauvreté, affligeait les bons et honnêtes Français, c'était de voir l’insouciance du prince, et tous les tripotages de ses courtisans. Il n’y avait plus moyen de s’entendre à la cour du pauvre roi de Bourges, tant l'intrigue s’y démenait. Les Français étaient occupés à pousser contre les Ecossais, le président Louvet contre Tanneguy du Chatel; les secrétaires d'Etat s’injuriaient et tiraient l'épée en plein conseil. On avait pu espérer que la connétablie du prince Richemont ramènerait un peu d’ordre dans les affaires, il n’en fut rien : le Breton ne pouvait agir parce que le conseil était contre lui. Deux fois de suite, il vint prendre au lit les favoris du roi et les faire justicier sous ses yeux. Il avait beau les remplacer par des gens sur lesquels il comptait, à peine avait-il tourné le dos que ses créatures commençaient à cabaler contre lui. Il y succomba : on lui apporta un édit qui le frappait d’exil au moment où il venait de vendre ses joyaux pour payer des soldats.

Une place couvrait la France royaliste : Orléans, située au coude où la Loire se rapproche le plus de la Seine. L’admirable position de cette ville a fait d’elle, en quelque

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sorte, un cœur autour duquel a reflué la vie nationale toutes les fois qu’elle a été chassée de ses extrémités. Tant qu'Orléans restait à Charles VII, il était sûr du midi, et tenait l'ennemi comme en respect dans ses conquêtes. L'avantage du lieu, compris autrefois par Attila, -ne put échapper aux capitaines de PAngleterre : le siège d'Orléans fut résolu. Dès lors, tout parut fini. Le roi parlait de se retirer en Dauphiné; on pensait que les Orléanais, qui s'étaient résignés à la défense, n’y tiendraient pas deux mois.

Quand Henri VI, lors de son arrivée dans son nouveau royaume, traversait en grande pompe les rues de Paris, Ja sexagénaire Isabeau, oubliée depuis longtemps dans la solitude de l'Hôtel Saint Paul, fut mise à la fenêtre, et forcée à regarder passer la brillante cavalcade. À la vue de son petit-fils qui, levant les yeux sur elle, soulevait à

peine son chapeau, la vieille pleura des larmes amères et:

défailit. C'était Pimage de la France : il semblait qu’elle n'avait plus qu’à se détourner devant la gloire insolente de son vainqueur, et à finir dans les larmes.

À Pentrée des forêts qui couvrent la Lorraine, il y avait un village appelé Domrémy, habité par des pâtres et des bergers. C’est Ja que Jeanne d’Arc naquit et passa son enfance. Les habitudes du berger, le courage exigé par cette vie de périls et de fatigues, la solitude dans laquelle elle plonge l'esprit, toutes ces causes favorisent puissamment l'enthousiasme : aussi la jeune fille s'était montrée de bonne heure facile aux impressions, et surtout fervente dans la foi. Elle haïssaït les Anglais du plus profond de son cœur; car, comme son village tenait pour la France, elle avait vu de près les maux de la guerre. Plus d’une fois, à l'approche d'une bande d’Anglais ou de Bourguignons, il lui avait fallu s'enfuir avec son troupeau dans le château voisin; ses parents même avaient été forcés de s’expatrier, et l’on assure que dans cet exil elle avait été contrainte de se faire servante dans une hôtellerie. C'était, au rapport des villageois, la meilleure fille du pays; les renseignements qui furent pris lors du procès de révision la qualifient de « bona et bene condi- tionata ». Laborieuse, couseuse, fileuse infatigable après

ses rudes HATENE, elle se vantait à ses juges d'être meil-. ë

leure fileuse qu'aucune femme de Rouen. Compatissante

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envers les pauvres gens et d’une charité extrême, on la vit plus d’une fois donner son lit aux malheureux, et aller passer la nuit au grenier,

Les forêts de la Lorraine étaient toutes remplies des traditions merveilleuses de Roland, du Cheval Bayard et de Merlin. Jeanne d’Arc allait souvent tresser des fleurs pour la Vierge sous un grand orme appelé « l'arbre des fées » et dont on racontait une foule de choses miraculeuses. Près de Domrémy il y avait un bois appelé « le bois chenu », et, par une coïncidence singulière, la prophétie disait que le salut viendrait «a nemore canuto». Toutes ces légendes portèrent à l’imagination de la jeune fille : elle tomba en extase. Lorsque le parti de ses parents fut ruiné, elle crut entendre des voix célestes qui lui ordonnaient de s’armer et d’aller combattre : eile pleura, les voix insistèrent. Bientôt, elle put distinguer saint Michel, puis sainte Catherine et sainte Marguerite. Ces apparitions n’avaient rien d’effrayant : les saintes lui semblaient être environnées d’une grande clarté, la tête couronnée de pierreries. Elle ne remarqua jamais si elles avaient des bras ou d’autres membres. Toutefois, elle disait avoir embrassé leurs genoux. Saint Michel se montrait moins souvent; tantôt elle les voyait très petits, tantôt de grandeur naturelle. Plus tard, elle disait à son écuyer au sujet de ses voix que l’une était toujours avec elle; l’autre allait et venait; la troisième délibérait avec les deux premières. Elle les appelait e Messire le Conseil des Messires », et, quand on lui demandait quel était « Messire », elle répondait « Dieu », en sorte qu’elle semblait alors entendre la Trinité. Ces conversations intérieures avaient pour elle une douceur ineffable, et lorsqu'elles se taisaient, elle pleurait à chaudes larmes. On ne put jamais tirer d’elle des renseignements plus précis, mais, pour ce qui était du fait des apparitions, elle les soutint jusqu’à la mort.

Il y avait environ quatre ans que Jeanne d’Arc avait ses visions lorsqu'elle se décida à exécuter l’entreprise qui lui était commandée. Son père disait qu’il aimerait mieux la voir noyée qu’allant ainsi au milieu des gendarmes; son oncle se chargea d'elle, et la conduisit à Vaucouleurs devant le chevalier qui gouvernait cette place pour Charles VIL Ce chevalier était un homme de

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guerre appelé Baudricourt, incrédule et peu disposé à penser que le siège d'Orléans en irait mieux par la pré-. sence de cette pauvre fille. Aussi, la première fois qu'il Pentendit, il haussa les épaules, et dit qu’il fallait la renvoyer chez elle «bien soufiletée ». Jeanne ne se rebuta point, elle resta à Vaucouleurs chez la femme d’un charron, et là, à cause de sa piété et de sa sagesse, elle eut bientôt par le peuple une immense réputation. Elle communiait tous les dimanches, faisait du bien aux pauvres, et ne cessait son travail que pour se mettre en prières. Sa renommée parvint jusqu’au duc de Lorraine, qui, alors saisi d’une maladie dangereuse l’appela vers lui pour la consulter; mais elle déclina cet honneur, ne s’y sentant point appelée. L’idée du voyage d'Orléans ne la quittait pas; elle disait toujours : «Il faut que je sois devers le roi avant la mi carême, dussai-je m’user les jambes jusqu'aux genoux.» A la fin, deux gentilshommes s’offrent pour la conduire; Baudricourt le permet, sur un édit du roi, et la congédie en lui disant : « Va, advienne que pourra! »

À la fin de février 1429, Jeanne d’Arc se mit en route. Elle n’avait alors guère plus de dix-sept ans, car, deux ans après, elle n’était pas majeure. D’après les témoignages des contemporains, elle était belle, forte, et singulièrement adroite aux exercices du corps, ayant conduit plus d’une fois les chevaux de son père. Les habitants de Vaucouleurs lui donnèrent un habit d’homme, un cheval et un archer, et elle partit avec les deux seigneurs qui devaient Jui servir de guides. Le chemin était long et difficile; il fallait traverser toute la France ennemie. Les voyageurs devaient, sous peine de vie, chercher les hameaux perdus, les bois, les chemins détournés. Les compagnons de la Pucelle perdirent plus d’une fois courage; l'envie leur prit un jour de la jeter, dans nne carrière, mais, dès qu’elle ouvrait la bouche, ses paroles décelaient tant de résignation, de sagesse et de modestie, que les autres en étaient dans l’admiration et ne pouvaient plus la regarder que comme une sainte. Enfin, elle arriva à Bourges. On sait avec quelle assurance elle se présenta devant le roi. Celui-ci la reçut bien, parce qu'il avait autour de lui des hommes rusés et adroits. comme Dunois et la Trémouille, qui surent lui faire pro- |

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fiter de cette singulière apparition. Toutefois, pour rassurer le peuple, on prolongea les examens. Jeanne fut interrogée par les docteurs en théologie de Poitiers : à toutes les questions, elle répondait avec une admirable présence d'esprit. On lui demandait un signe : « Ai-je promis de rien faire à Poitiers? », répondit-elle. € Envoyez-moi à Orléans avec si peu de gens d'armes que vous voudriez, et vous verrez.» « Mais», lui objectait-on, «si Dieu veut délivrer la France, il n’a pas besoin de gens d’armes. — Eh mon Dieul les gens d'armes bataïilleront, et Dieu donnera la victoire.» Les docteurs furent saisis d’admiration en entendant de ‘telles paroles dans la bouche d’une fille qui, comme elle le disait elle-même, ne savait «ne À ne B», et l'évêque de Poîtiers déclara qu’elle était inspirée de l'esprit de Dieu. Ce n’est pas tout : il courait par ce temps une opinion que le diable ne pouvait faire pacte avec une vierge. En raison de cette croyance, Jeanne eut à subir un nouvel examen en présence de la Reine de

Sicile; elle en sortit triomphante. Alors seulement, il fut bien avéré qu'elle était la femme promise. On lui donna des armes et un équipage. Guy de Laval, qui la vit à cette époque, raconte dans une lettre qu’elle était d'apparence divine, armée de blanc sur un cheval noir, la tête nue et les cheveux taillés à la mode des chevaliers. Son étendard, qu’elle avait fait broder d’après le conseil de ses voix, était blanc et semé de fleurs de lys, avec une image de Jésus-Christ tenant un globe, et deux anges en adoration; sur l’autre côté, était écrit en lettres d’or, «Jhésus Maria >. Elle portait à son côté une petite hachette et une épée, marquée de cinq eroix, qu’elle avait fait venir de Notre-Dame de Fierbois.

On l’envoya à Orléans : c'était la dernière ressource. I1 n’y avait plus d'argent, plus d'impôt à espérer, car on avait fait contribuer jusqu'aux mendiants : dernièrement encore, au commencement du carême, Dunois et les capitaines, ayant attaqué un convoi que Bedford, envoyait aux assiégeants, s'étaient fait battre par la yeomanry. La ville était alors environnée de bastilles et de redoutes; depuis sept mois qu’ils étaient en présence, les Anglais avaient fait d’immenses travaux. Sur

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la rive droite, les retranchements étaient complets; une ligne non interrompue de forts suivait toutes les sinuosités de la ville et la tenait captive entre elle et la rivière. Quant à la gauche, elle était inaccessible, parce que le pont avait été coupé par le milieu, et qu’une formidable forteresse en défendait la tête précisément à l'entrée du portereau. Plusieurs autres ouvrages s’échelonnaient encore sur les flancs de cette maîtresse bastille et couvraient le fleuve. Ainsi emprisonné, Orléans ne pouvait pas recevoir une âme que les Anglais n’y missent ordre : cela paraissait évident. Le 29 avril 1429, la Pucelle s’y introduisit avec une compagnie de gens d'armes et une procession de moines et de chapelains. Aussitôt, elle se rendit au conseil. Elle y trouva le découragement : les généraux voulaient attendre; elle voulut attaquer et, malgré les capitaines, elle entraîna le peuple aux bastilles de la rive droite. Son assurance était étonnante : avant d’attaquer, elle avait écrit une lettre aux Anglais où elle les sommait, de la part de Dieu, de se retirer au delà de la mer. Ceux-ci n’en firent que rire, et, du haut des remparts, ils l’accablèrent d’injures, l’appelant <eribaude, vachère», si bien qu’à la fin elle se mit à pleurer. Néanmoins, les railleries et les risées des Lords ne tardèrent pas à cesser quand ils virent que la vachère les menait battant de bastille en bastille et les rejetait victorieuse au delà de la Loire,

Une seule bastille restait aux Anglais sur la rive droite; on attendait pour l’attaquer l’arrivée d’un nouveau convoi. Le conseil entra, le clergé en tête, et accompagné de la Pucelle qui s'était rendue au devant de lui. Laissons parier la déposition de son écuyer, le sire Daulon : ;

€ Dict qu’alors, il qui parle, lequel estoit las et travaillé, se mit sur une couchette en la chambre de ladicte Pucelle pour ung poy s’y reposer; et, aussi s’y mit icelle avecque son hostesse sus un aultre lit pour pareillement s'y dormir et reposer; mais, ainsi que ledict déposant commençait à prendre repos, soubdainement icelle Pucelle s’éveilla, et lors, lui demanda il qui parle que elle voulait, Laquelle respondit : en mon Dieu, mon conseil m'a dict que je voise contre les Anglais, mais ie.

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né sçois si ie doïbs aler à leurs bastilles. Sur quoy se leva ledict déposant, et incontinent et le plutot qu'il put, arma ladicte Pucelle. Dict que ainsi qu’il armoit oyrant grant bruit et grant cri que fesoient ceux de ladicte cité en disant que les ennemys portoient grant dommange aux Français, et, adonc, il qui parle pareillement se fit armer, en queoy fesant, sans le sceu d’icelui, s’en partit ladicte Pucelle de la chambre, et yssit en la rue où elle trouva un page monté sur un cheval, lequel tout à coup fit descendre dudict cheval, et incontinent monta dessus, et le plus droit et le plus diligemment qu’elle put tira son chemin droit à la porte de Bourgogne. Dit que, incontinent il qui parle suivit ladicte Pucelle; mais si tost ne sceut aler que elle qui fut ja à icelle porte. Dict qu’ainsy qu'ils arrivoient à icelle porte veirent que l’on aportoit l’un des gens d’icelle cité lequel estoit très fort blecé, et adonc ladicte Pucelle demanda à ceux qui le portaient qui estoit celuy bomme; lesquels lui respondirent que c'estoit un Françaiss lors fit celle: Ma, je n'ai oncques vu le sang de France que les cheveux ne me dressent sur la testel.>»

Le tumulte venait d’une attaque imprévue que des hommes d'armes avaient opérée sur la bastille Saint Loup. L’assaut avait été très rude, mais les Français, en trop petit nombre, commençaient à déguerpir, quand arriva la Pucelle : elle courut en avant avec son petit drapeau, et la bastille fut emportée aux yeux de Talbot qui s’arrachaît les cheveux, voyant tout cela du fort des Tournelles. rs

La rive droite délivrée, la Pucelle se décida à tomber sur Ja rive gauche. Même assurance, même succès. Le triple fossé des Tournelles est franchi, le boulevard emporté, la bastille prise, la garnison bloquée sur le pont qu’elle avait coupé, et canonnée par les bourgeois d'Orléans.

Le lendemain, toute la ville, montée sur les remparts, regardait l’armée anglaise qui vuidait la campagne et s’enfuyait au pas de course. En dix jours, les ouvrages de sept mois avaient été renversés, et la puissance étrangère tellement minée qu’elle ne devait plus en revenir.

Aussitôt après la délivrance d'Orléans, la Pucelle se ‘met en route avec trois mille hommes et court après

Suffolk et ses compagnies, elle l’enferme dans Jargeau, l'y assiège, et le fait prisonnier. Elle passe. elle arrive dans la Beauce près de Pathay. Une armée l’y attendait sous les ordres de Talbot et de Falstoff, les deux plus grands capitaines de l’Angleterre. Elle fait résoudre la bataille, les Anglais sont mis en fuite dès les premières charges; Talbot est pris. À peine délassée de cette victoire, elle retourne à Bourges. Elle était infatigable : on a calculé qu’en dix-huit mois, elle avait fait douze cents lieues de chemin. Elle va donc trouver Charles VII et lui déclare que sa mission est de le mener sacrer à Reims, Aller à Reims, c'était traverser la France ennemie : toutes les villes des chemins appartenaient soit aux Bourguignons, soit aux Anglais. N'importe, elle fait décider cette imprudence héroïque. Châtillon est pris, Auxerre est pris, Troyes est pris; en dix-huit jours on arrive à Reims. Avant le sacre, la Pucelle avait écrit une lettre au duc de Bourgogne pour le supplier de cesser ses inimitiés avec le roi. Elle assiste à la cérémonie tenant à la main son drapeau, lequel, disaitelle, ayant été de la peine, devait bien être de l’honneur. Bien des places étaient vides au banc des douze pairs, mais aucun n’y songeait, on n’avait d’yeux et d’idées que pour la jeune fille. Cétait à qui toucherait son armure, à qui baïiseraïit ses vêtements. Quand le roi eut été oint, on la vit s'approcher de lui, et, se mettant à genoux, elle s’écria : «Or ça, gentil roi, est exécuté le plaisir de Dieu, qui voulait que vous vinssiez à Reims recevoir votre digne sacre pour montrer que êtes vrai roi, et celui auquel seul doit appartenir le royaume ». Elle voulait après cela se retirer. Elle avait trouvé à Reims toute sa famille et lui avait dit : «Je m'en veux retourner garder mes moutons avec vous. » Selon elle, sa mission était finie; mais elle était trop utile pour qu'on la laissât si tôt, et le roi l’empêcha de partir. Dès lors son enthousiasme sembla l’abandonner; de tristes pressentiments lui parcoururent l'esprit, et plus d’une fois on l’entendit dire : «Je ne durerai qu’un an ou guère plus. »

En revenant de Reims, Charles VII rencontra deux fois l’armée ennemie, et deux fois celle-ci refusa la bataille, La terreur qu'inspirait la Pucelle était si

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grande qu’à la seule vue de son étendard, les gens des communes anglaises prenaient la fuite jusqu’à leur pays : plus d’une fois il fallut des ordonnances du roi pour les ramener guerroyer sur le continent. Laon, Soissons, Provins, Château-Thierry se rendent aux Français. On arrive à Paris.

Ici les choses changèrent de face. La malheureuse cité souffrait de si horribles misères depuis bientôt vingt-cinq ans qu’elle n’était plus capable d’un sentiment de patriotisme. Que lui faisait la Pucelle? Elle ne demandait que du pain. Un effroyable égoïsme avait remplacé toutes les passions politiques. On n'était plus pour Armagnac, pour Bourgogne, mais chacun pour soi. Les Anglais eux-mêmes y étaient haïs, mais c’étaient les pourvoyeurs; on voulait vivre et on tenait à eux. Paris se mit donc en état de défense. Les Français étaient venus camper sur la butte des Moulins; la Pucelle s'avança sous les murs pour donner l'assaut, mais, comme elle franchissait le second fossé, sondant le terrain avec la lance de son drapeau, une flèche lui traversa les deux cuisses, et on l'emmena presque mourante à Saint-Denis. Le siège fut abandonné. Jeanne eut encore quelques succès en Berry. En 1431, on lenvoya à la défense de Compiègne, et 1à, dans une sortie malheureuse, elle fut prise par un Picard, les portes de la ville ayant été fermées sur elle. Le duc de Luxembourg l’acheta pour la revendre très cher aux

. Anglais.

Telle fut la vie militaire de la Pucelle. D'abord de grands succès, puis des revers plus grands encore. Au reste, ces événements ne sont pas particuliers à l'héroïne dont nous racontons la vie. Tous les héros en sont là : c’est le destin des âmes sublimes d’étonner le monde sous toutes les faces de la fortune, et, dans presque tous les temps, la gradation a été la même. Considérée sous ce point de vue, la vie de la Pucelle peut se formuler comme en cinq actes qu'on intitulerait de la sorte: Orléans, l’action; Reims, la récompense; Paris, la tribulation; Compiègne, la trahison; Rouen, la passion.

Quoique le gouverneur de Compiègne ait été un très méchant homme, on ne peut pas néanmoins avancer

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comme un fait certain qu'il ait trahi la Pucelle. Mais, ce qu’on ne saurait révoquer en doute, c’est beauconp de mauvaise volonté dans ceux qui suivaient la jeune fille. Beaucoup de gentilshommes étaient jaloux de sa gloire. « Ecoutet'on donc», disait un jour le sire de Gamaches, € l’avis d’une péronnelle de bas lieu et non celui d’un chevalier tel que je suis?» Aussi bien les gens d’armes la souffraient avec peine à cause des réformes qu'elle avait introduites dans l’armée. Elle défendait de jurer, empêchait les jeux de hasard, et remplaçait les filles de joie par des confesseurs. Un jour elle avait cassé son épée de Fierbois sur le dos d'une femme de mauvaise vie. Beaucoup non plus ne comprenaient pas son enthousiasme. Ce vieux brutal de Richemond, dont le plus grand souci était de faire brûler par le Poitou tous les malheureux qu’on soupconnait de sorcellerie, lui avait dit en la voyant pour la première fois : « Jeanne, si vous venez de Dieu je ne vous crains pas; et si du diable, encore moins.»

Plus d’une fois la force d’inspiration la rendit hautaine et entière dans ses commandements. Elle menait La Hire et Dunois; souvent, elle disait à ce dernier : <Batard, batard, si tu ne fais cela, au vray nom de Dieu, je te ferai couper la tête.»

Les morgues humiliées et la licence longtemps restreinte prirent leur revanche à Compiègne. Le peuple s’en doutait bien, et ce fut longtemps une tradition, chez lui, que, la veille de son malheur, la Pucelle, après avoir communié dans l’église Saint-Jacques, s’appuya tristement contre un pilier, et dit à la foule : «Mes bons amis et chers enfants, je vous le dis en vérité, il y a un homme qui m'a vendue; je suis trahie et je serai bientôt livrée à la mort. Priez Dieu pour moi. » On sait comment ses ennemis la traitèrent quand ils furent maîtres d'elle, dans combien de prisons ils la traînèrent, quel infâme procès ils n’eurent pas honte de lui intenter,

Nous ne nous arrêterons pas à tous les interrogatoires que subit la Pucelle. Mais nous extrairons, des pièces qui subsistent encore, toutes les nullités du procès :

1° Le principal juge fut l’évêque de Beauvais, et le procès eut lieu dans le diocèse de Rouen.

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2° L'aceusée en appela au Pape et au concile de Bâle; elle ne fut pas écountée.

3° Elle récusa plusieurs des juges; ceux-ci n’en restèrent pas moins.

4° Elle demanda des juges mi-partie; on ne le lui accorda point.

5° Elle n'eut pas de conseil, quoique mineure.

6° C'était la juridiction ecclésiastique qui s'était saisie d'elle, et on la garda dans les prisons séculières.

7° Aux diverses séances, les assesseurs. parurent en nombre différent.

8° Aux séances, les Anglais tiraient l’épée sur quiconque s'avisait d'apporter une décharge.

9 Les interrogatoires ne furent pas lus à la Pucelle, mais la condamnation fut prononcée sur douze articles choisis en un consistoire secret.

10° Les scribes falsifièrent plusieurs des dépositions en les écrivant.

11° Des espions furent appostés dans la prison.

12° On Jui donna un confesseur qui dévoila tout ce qu’elle lui confiait et lui suggéra des réponses qui pouvaient la perdre. Toutes ces iniquités furent couvertes du voile de linquisition, et la procédure fut conduite suivant les formes du Saint Office.

Ce qu’il y a d’admirable dans toute la suite de cette ignoble affaire, c’est la contenance que la patiente y garda. Si l'on peut supposer un reste de conscience dans les juges qui étaient là, de quels supplices ne durent-ils pas être torturés quand cette simple et pauvre personne rétorquait à leurs insidieux arguments d’une manière si victorieuse et si éclatante pour la vertu! Maïntes fois on croirait assister à une pièce de Corneille, tant le style des réponses est vert et mâle, tant la sublimité des idées est grande. À cela, il se mêle une brusquerie, une tournure populaire, naïve et forte, qui vous charme. Par exemple le duc de Luxembourg vint un jour dans sa prison avec le due de Warwick et lui dit: «Jeanne, nous venons vous délivrer mais vous ne guerroierez plus contre nous. > « Ah! Monseigneur », lui répondit-elle, «cela n’est ni en votre vouloir, ni en votre pouvoir; je sais bien que ces Anglais me feront mourir, mais fls auront beau faire, ls viendraient eent

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mille godden de plus qu’ils n'auront pas le royanmel.… » Si l’on n'avait retenu le comte de Warwick, il lui aurait passé son épée au travers du corps.

Dans les interrogatoires, les plus insidieuses questions lui étaient posées, Ainsi, au sujet de son apparition de saint Michel, on lui demanda s'il parlait anglais. «R. — Comment voulez-vous qu’il parle anglais s’il n'est pas. du parti des Anglais? — D. A-t-il des cheveux? — R. Pourquoi les lui aurait-on coupés? — Est-il nu? — BR, Croyez-vous que Notre Seigneur n'ait pas de quoi le vêtir.» Au sujet de son drapeau: &— D. Pourquoi le portiez-vous? — R. Je l’avais en guise de lance pour éviter de tuer quelqu'un; je n'ai jamais tué personne. — D. Mais vous l’aviez à Reims? — R. Il avait été de la peine; c'était bien juste qu’il fût de l’honneur.%"'Æt comme on lui objectait qu’il fallait qu'il fût ensorcelé pour entraîner les soldats : « En mon Dieu, non», dit-elle, eje disais seulement aux gens d'armes : allez contre les Anglais! et j'allais moi-même la première avec lui, et eux suivaient ». Un frère mineur lui demandait si elle s'était jamais trouvée en un lieu où des Anglais fussent tués : «Oui. Maïs pourquoi ne se retirent-ils pas en leur pays?» Un seigneur anglais, alors présent, ne put s'empêcher de dire: « Vraiment, c’est une bonne femme : si elle était anglaisel.… »

Quoi qu'on pût faire, l'accusation fut forcée d’abandonner les faits de sorcellerie, Elle ne retint que deux chefs : le crime d’avoir porté des habits d’hommes et le refus de se soumettre à l'Eglise. Quoi qu’on puisse penser des juges, il faut avouer qu'ici ils avaient les textes pour eux : En 342, il avait été défendu aux femmes de porter des habits d'hommes. Le concile de Saltzbourg, tenu dans le xiv* siècle, avait renouvelé la défense, A coup sûr la Pucelle n'avait qu’une réponse à faire pour confondre ses ennemis : c’est qu’au milieu des soldats, il lui était impossible de se vêtir autrement; par un admirable scrupule de pudeur, elle ne le fit pas. Quand les juges lui posèrent la question, elle se tut; le délit fut consigné. Pour ce qui est du second chef, il faut reconnaître aussi qu'en ce dernier martyre il y avait quelque chose qui lui faisait préférer la voix intime À toute - autorité extérieure. On lui dit un jour: eVos voix ne

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vous ont-elles pas appelées, Fille de Dieu? — Oui, avant le siège d'Orléans, et même après mes voix m'ont dit souvent Jeanne la Pucelle, Fille de Dieu.» Cet aveu donnait beaucoup de prise sur elle, parce que, se disant Fille de Dieu, elle s’égalait en puissance à l'Eglise, et par conséquent, n’avait plus besoin d’elle. C’est ce qu’elle exprima par la suite avec beaucoup plus de précision quand elle dit qu’une fois que ses voix lui avaient commandé, elle mn'’obéirait plus <ne a un curé, n’a prestre ». Le tribunal, joyeux de tenir sa proie par ce côté, réitéra la question sous une autre forme, mais plus perfide : « Jeanne, êtes-vous en la grâce de Dieu? » Si elle disait oui, on la condamnait comme orgueilleuse; si elle répondait non, on coneluait à l’'hérésie. Un assesseur, touché de pitié, se hasarda à représénter que la question était peut-être un peu trop subtile, on le fit taire et Pierre Cauchon reprit : «Jeanne êtes-vous dans la grâce de Dieu?» Elle repartit : «Si j'y suis, Dieu veuille m'y tenir; si je n’y suis pas, Dieu veuille m'y mettre. »

Les juges foudroyés se levèrent et la séance en resta là pour ce jour.

On s’y prit autrement. On fit à l’'accusée une distinetion subtile de l'Eglise Triomphante du ciel, et de la Militante sur la terre : grâce à son confesseur elle finit par se persuader que se soumettre à l'Eglise c'était reconnaître le tribunal composé de ses ennemis; elle n’avait garde de le faire. Frère Isambart, un des assesseurs, indigné de ces manœuvres, lui expliqua que l'Eglise Militante, c'était le Pape et les Conciles : « Appelez-en au Concile général de Bâle », lui dit-il. € Qu'est-ce qu'un concile général? — Une congrégation de l'Eglise universelle, et il s’y trouve autant de docteurs de votre parti que de celui des Anglais. — Oh! je m'y soumets en ce cas. — Taisez-vous, de par le diable!» s’écria Cauchon. Et il défendit aux scribes d’écrire cette réponse. «Hélas », dit la Pucelle, « vous écrivez ce qui est contre moi, ét ne voulez pas écrire ce qui est pour.» Le soir du même jour, frère Isambart reçut l'avis que s’il recommençait, on le jetterait à la Seine.

Ces scandaleux débats n'étaient rien auprès de linfâme comédie qui était préparée pour y mettre fin, On

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. voulait un aveu public. À cet effet, on amena la Pucelle sur la place Saint-Ouen en présence des Anglais et du peuple assemblé. L'appareil du lieu était terrible : tous les juges étaient assis sur des échafauds, et, au milieu, à côté d’un grand bûcher, le bourreau et un moine se tenaient dans la fatale charrette. Un prédicateur, qui était venu là contre sa conscience, puisqu'il disait qu’il aimerait mieux être en Belgique qu’à Rouen, entama un sermon furieux contre la maison de France et contre les hérétiqués, à la fin duquel, se tournant vers la patiente, il lui cria: « Abjure ou tu seras arsel» Alors, on lui lut une formule d'abjuration en deux

articles : «Qu'est-ce qu’abjurer? > demanda la Pucelle. ‘

æ— C’est reconnaître l'Eglise universelle, — Ah bien j'abjure.» Pendant ce temps, un Anglais qui se tenait près d’elle tira adroiïitement de sa manche un cahier de plusieurs pages et le substitua à la formule qu’on venait de lire. La jeune fille sans défiance laissa tomber en souriant une goutte d’encre sur le fatal écrit; comme si ce n’était pas assez pour les persécuteurs, ils lui saisirent la main et lui firent tracer une croix. Alors on la condamna au pain de douleur et à l’eau d’angofsse, et on la ramena en prison. Cependant les Anglais, qui ne comprenaient pas la comédie, ne s’arrangeaient pas du dénouement; plusieurs tiraient l’épée et couraient déjà sur l'évêque, disant qu’il avait volé largent du roi. Celui-ci leur répondit d’un air tout paternel : « Nous la rattraperons. »

De retour dans sa prison, la Pucelle se repentit de ce qu’elle avait fait. On peut croire que les Angiais avaient envie de la déshonorer avant de la faire mourir, car ils mirent des soldats avec elle, et comme elle demandait des habits de femme, la duchesse de Bedford lui envoya un tailleur pour prendre ses mesures. Jeanne resta pure au milieu de ces violences. Maïs, de toute manière, il fallait qu’elle se prît aux pièges dont l’entouraient ses ennemis. Ayant été condamnée pour s'être revêtue d'habits d’homme, si elle tombait en récidive, elle était déclarée relapse, délaissée par l'Eglise, et abandonnée au bras séculier. Pendant qu’elle dormait, on lui ôta sa robe, et on mit à la place un juste-au-corps. A son réveil, elle eut beau se plaindre, demander ses

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