‹ Jeanne D'ArcChapitre 82 sur 83 · PER · texte numérisé non relu

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vêtements, on ne l’écouta pas. Force lui fut de retomber, et son arrêt fut dit. L'évêque de Beauvais vint un matin dans sa prison, il la vit en habits d'homme et sortit aussitôt en se frottant les mains, Warwick passait par là : « Farewelll Farewelll», lui cria-t-il; et il courut faire prononcer la condamnation.

Quand la Pucelle apprit qu’elle allait être justiciée, le cœur lui manqua. La jeune fille effaça l’inspirée; la chair l’emporta un moment sur l'esprit : ce sont les larmes du.Christ au Jardin des Oliviers. Elle pleuraït, elle s’arrachait les cheveux : « Rouen, Rouen», disaitelle, cedevais-je finir ici? réduire en cendres mon pauvre corps qui n’a rien de corrompu! » Quand il fallut marcher au supplice, ses voix reprirent le dessus; ses derniers moments furent ceux d’un martyr.

Laissons parler le curé de Rouen qui la conduisit au bûcher :

« Le mercredy après la Trinité . — 30 Mai 1431 — Frère Martin l’Advenu l’administra, et, ce fait, fut menée au vieil marché. Et, a costé d’elle estoit le dict Fr. Martin et celui qui parle, accompagné de huit cens hommes de. guerre aiant haches et glaives. Et, elle estant au Marché, après la prédication en laquelle elle eut grande constance et moult paisiblement lPouit, monstrant grans signes et évidence et claires apparences de sa contrition, péaitence et ferveur de foy, en requérant aussi à toutes manières de gens et à quelque condition ou estat qu'ils fussent, tant de son parti que d’autre, mercy très humblement, en requérant qu’ilz voulsissent prier pour elle, en leur pardonnant le mal qu'ils lui avaient faict. Elle persévéra et continua très long espace de temps, comme de une demi heure, et jusqu’à la fin, dont les juges assistans et même plusieurs anglais furent provoqués à grants larmes et pleurs, et, de faict très amèrement pleurèrent. Et, quant elle fut délaissée par l'Eglise, celuy qui parle estoit encore avec elle, et a grande dévotion demanda à avoir la croix; et, ce voyant, un Anglais qui estoit là présent en fit une petite du bois d’un baton qu'il lui baïlla, Et devotement Ia receut et la baisa en fesant piteuses lamentations et recognitions à Dieu Nostre Redempteur, 8t mit icelle croix en son sein entre sa chair et vestements. Et outre demanda humblement

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à il qui parle qu’il lui fist avoir la croix de l'Eglise afin que continuellement elle la puisse voir jusques à la mort. Et il qui parle fit tant que le clerc de la Paroisse St-Sauveur lui apporta. Laquelle apportée elle l’embrasse moult étroitement et longuement fusques à ce que elle fut attachée à la tache. En tant qu’elle fesoit les dites dévotions et piteuses lamentations fut fort précipitée par les Anglais et mesmes par aultres capitaines; et disaient de lui laisser en leurs mains pour plustot la faire mourir, disant à il qui parle: comment, nous ferez-vous ici diner? Et incontinent sans aucune forme ou signe de jugement l’envoyèrent au feu en disant au maistre de l'œuvre : fais ton devoir. Et ainsi fut menée et attachée, et en continuant les louanges et lamentations dévotes envers Dieu et les Saints, des le derrain mot, en trepassant, cria à haute voix : Jhésus! »

Le peuple ne s’y trompa point. Il vit dans tout cela une forme de la passion, et cette fin douloureuse consacra à ses yeux la Vierge qu’il n’avait encore qu’admirée. De même que les angoisses du Christ avaient opéré autrefois la régénération du monde, de même au xv° siècle les larmes pieuses de la Pucelle régénérèrent la France, et le patriotisme révélé par elle sous les murs d'Orléans fut pour le peuple une vertu du jour où elle l’eut scellé par sa mort. Ainsi, cette grande idée de la sanctification de la vertu que le Moyen Age appela la Passion et que le monde avait suivie de siècle en siècle dans Loris le Pieux, dans Robert le Pieux, dans Saint Louis, se produisit encore une fois dans la Pucelle au profit de la nationalité française. C'était la dernière : au bûcher de Rouen finissait le Moyen Age, mais aussi commençaient les Temps Modernes. Jeanne d’Arc, le dernier des martyrs, est en même temps la première figure patriotique.

En 1431, nous pouvons regarder le peuple français comme hors de ses langes; la première éducation est finie, Les coups de verges des Philippes et des Charles lui ont appris l’unité; les coups de lance de l'Anglais le patriotisme. Au xirv° siècle, il s’est montré capable de l'administration par les légistes; au xv° siècle capable de la guerre par la Pucelle, en même temps que ses accès de colère eriseignaient qu’on ne lui enlève. pas

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impunément sa substance. Viendra bientôt Jacques Cœur qui donnera le premier exemple d’un marchand admis à soutenir le trône, Et toujours ainsi le peuple ira gagnant, jusqu'au jour où, maître de tous ses droits, il proclamera sa force et, comme Charles V, éconduira ses curateurs.

Un an plus tard, le 19 avril 1836, Michelet consacre une nouvelle leçon, la vingt-quatrième de son cours de l'Ecole Normale, à celle qui fut «le dernier martyr» du Moyen Age. EF s'appuie sur son étude de 1835, Mais il l’enrichit de plusieurs développements majeurs. Il insiste sur la «tendresse» dont Jeanne fit preuve dans les combats, sur le e sentiment de la nationalité» qu’elle rendit conscient. Il élargit la portée du procès en rapprochant: laccusée de etous les grands novateurs» qui, comme Socrate ou Jésus, opposèrent l’«inspirations à la «loi écrite » :

Dans la première partie du xv° siècle, la France était réduite à une situation bien critique. Après le sanglant désastre d’Azincourt, les massacres des Armagnacs, le funeste traité de Troyes, les victoires d'Henri V et les rapides conquêtes du duc de Bedford au nom du jeune Henri VI, on désespérait du salut de la France. La misère et la dépopulation étaient au comble : hors des villes et des bourgs fortifiés, dit un contemporain, il n’y avait plus de maison debout depuis Laon jusqu’en Allemagne, L’art paraissait atteint d’une caducité semblable : les fabliaux prenaient la place des poèmes; le maniéré, le précieux des détails remplaçaient dans l'architecture les hardies et sévères proportions des beaux temps de l'art gothique. Les vaines subtilités de la logique avaient étouffé, usé la théologie et la littérature, Il en était à peu près ainsi dans le reste de l'Europe. En Allemagne, l’ignoble Wenceslas, déposé comme empereur, avait survécu dix-huit ans comme roi de Bohême, mais il était mort de terreur lorsque Jean Ziska avait pris les armes pour soutenir et propager les doctrines de Jean Huss et de Jérôme de Prague condamnés par le concile de Constance. La Bohème donnait la première l'exemple d’un royaume chrétien qui

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se séparait du catholicisme. Le successeur de Wenceslas,

dans la double dignité de roi des Romains et de la Bohême, Sigismond, luttait avec peine contre un mouvement d’indépendance et contre les attaques victorieuses des Ottomans (1419). En Italie, chaque république gémissait sous le joug de tyrans; à l’exception de Florence où la vie n’était pas encore cependant bien active, le

mouvement littéraire n’avait pas commencé : c'était

néanmoins le pays le plus heureux de l’Europe. L’Espagne, le pays chrétien; catholique par excellence, obéissait aux Juifs et aux Maures : toutes les places y étaient occupées par eux. L'Espagne n’était plus le pays de la croisade; elle n’était pas encore celui de l’inquisition. Dans cet état des choses, l’humanité était découragée; la littérature nous peint fidèlement cette situation des esprits. Le plus célèbre écrivain du xv° siècle, Jean Gerson, a bien quelquefois, dans ses nombreux ouvrages, un mouvement fébrile qui ressemble à de la chaleur; mais le plus souvent il est froid, subtil, et vide. Le livre le plus remarquable du siècle, c’est sans doute <L’Imitation>; on peut le définir: le mysticisme devenu raisonnable. C’est ce double caractère, inconnu à tous les autres ouvrages de la même époque, qui en fait le grand mérite. Mais «L’Imitation» prêche au fond l’immobilité : c’est un livre excellent pour accomplir le perfectionnement intérieur; il ne peut apprendre à agir. Un livre comme celui-là ne pouvait renouveler le monde.

La France devait être sauvée par les femmes. Le génie de notre pays, c’est avant tout l'inspiration; aussi l'influence des femmes y a-t-elle toujours été très grande. Dès les temps germaniques de notre histoire, nous avons les noms de Clotilde, de Brunehilde, de Nantechilde. Plus tard, au xr siècle, Bertrade fait asseoir à ses pieds son premier époux Foulques d’Anjou et son second

mari Philippe I. Dans les siècles suivants, Blanche :

de Castille gouverne vingt ans la France. Après la Pucelle, l'influence des femmes semble augmenter encore : c’est la dame de Beaujeu, c’est Anne de Bretagne, c’est

Diare de Poitiers. Puis viennent les régences de Cathe- . |

rine, de Marie de Médicis, d'Anne d’Autriche; puis le

règne de Mme de Maïntenon; enfin le règne plus scan- |

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daleux des maîtresses du xvin° siècle, On pourrait s’étonner de voir da femme prendre les armes. Mais déjà, au xiv° siècle, on avait vu dans la longue guerre pour la succession de Bretagne, Jeanne de Blois et Jeanne de Montfort soutenir avec un courage héroïque les droits, l’une de son fils enfant, l’autre de son mari prisonnier. Plus tard, sous Louis XI, une autre femme, Jeanne Hachette, devait défendre Béauvais contre les Bourguignons.

Voilà quel fut le progrès de la femme réelle; voyons quel avait été celui de la femme idéale, de la Vierge. La fête de la Purification avait commencé dès le v° siècle à Constantinople. Là aussi, s'était agitée la grande question du e christotokos » et du « théotokos ». Enfin la Vierge avait été déclarée mère de Dieu : « théotokos ». Mais c’est dans l’Occident surtout, que le culte dé la Vierge avait fait de plus rapides progrès. Au xr° siècle, nous voyons établir successivement les fêtes de l’Assomption, de la Conception, de la Présentation, de l’Annonciation : la Vierge grandissait toujours. A la fin du xiv* siècle, eurent lieu les longues querelles de la Sorbonne et des Dominicains relativement à l’immaculée Conception; le peuple, le roi, et le pape d'Avignon s'étaient déclarés contre les Dominicains et pour lPImmaculée Conception de la Vierge qui gagnait chaque jour dans la faveur populaire. La dévotion pour la mère du Christ faisait même oublier celle pour Dieu : dans un pèlerinage très fréquenté au xiv° siècle, l’autel de Dieu le Père ne reçut pas une seule offrande pendant une année; dans le même intervalle, l’autel du Christ reçut quatre francs, et celui de la Vierge neuf cents!

Aussi la dévotion populaire espérait-elle, au xv° siècle, que, si un miracle se faisait, ce serait par la Vierge ou par une vierge. Il fallait en effet un miracle pour sauver la France; les Français avaient perdu tout le nord du royaume; le pauvre roi de Bourges ne possédait plus que quelques provinces au midi de la Loire. Les Anglais, soutenus par les ducs de Bourgogne et de Bretagne, venaient de mettre le siège devant Orléans. Cette ville prise, c'était une croyance générale que la France entière serait perdue. L’animosité populaire était grande. Jeanne dit plus tard que, dans le village de Domremy, il ne se

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trouvait qu’un seul Bourguignon, et elle avoua que, malgré la douceur de son caractère, elle n’aurait pas été fâchée de le voir tuer. Le siège d'Orléans semblait sur le point de se terminer à l'avantage des Anglais : les Français venaient d’être défaits à l’ignoble bataille des Harengs (1429).

Jeanne d’Arc, fille d’un paysan de Domremy, près de Vaucouleurs, sur les limites de la Champagne et de la Lorraine, se crut appelée à sauver la France. Elle n’avait que vingt ans, mais les esprits étaient alors pleins de ces. merveilleuses histoires de la Bible, où les petits et les faibles triomphent des forts et des grands, Judith d’Holopherne, le jeune David de Goliath. Puis, dans ce village reculé, avait pénétré une vieille prophétie de Merlin qui annonçait que la France, perdue par une femme, serait sauvée par une femme. La reine Isabelle paraissait désignée par la première : Jeanne crut qu’elle était la seconde. -Situé sur le bord du Bois-Chenu, à l’entrée de la forêt des Ardennes, le-village de Domremy était un village de bergers : les bergers, suivant les croyances populaires, étaient ordinairement sorciers. La famille de Jeanne portait le nom de Dulis; ce nom de «Lis» qui se trouvait dans son nom lui paraissait un présage de la destinée qui l'attendait. Au milieu de la forêt se trouvait un grand arbre qu’on appelait a l'arbre des fées». C’est là que Jeanne allait le plus souvent garder ses troupeaux; c'était là que lui apparaissaient les visions qui lui annonçaient sa mission; c’est là qu’elle voyait saint Michel, sainte Catherine, sainte Marguerite : c'est là qu’elle entendait «ses voix > comme elle les appelait, et conversait avec elles. Jeanne était jeune et courageuse; cependant elle n’était pas formée encore : son corps présentait un affaiblissement physique qui sert aussi à expliquer sa conduite. Laborieuse et charitable, elle cédait son lit aux pauvres. Dès l’âge de treize ans, elle avait cru entendre ces voix mystérieuses qui lui annonçaient sa mission, et, pour être plus libre de l’accomplir, elle s'était vouée à une virginité perpétuelle. Elle avait été demandée en mariage par un jeune homme de Toul; ses parents voulaient qu’elle l’épousât : elle refusa constamment, et comme le jeune homme se prétendait fiancé avec elle, elle plaida contre lui avec

plus de force qu’on ne l'aurait attendu et gagna sa cause.

On a dit qu'elle avait été élevée dans une hôtellerie;

cela n’est pas impossible; ses parents auraient pu être aubergistes dans leur village : aujourd’hui encore, en Allemagne, ce métier est rempli par des hommes honorables et instruits. D’ailleurs, il est certain que son éducation avait été rude et laborieuse.

Bien persuadée de sa mission, Jeanne se fit conduire par un de ses oncles auprès de Robert de Baudricourt qui commandait dans la petite ville de Vaucouleurs au

, nom de Charles VII. Elle lui annonça sa mission; le

capitaine la crut folle et se moqua d’elle. Mais Jeanne ne se rebuta point; elle revint par deux fois à lui avec plus d’insistance encore, répétant qu’il fallait absolument qu’elle 21lât vers le noble dauphin, parce que son seigneur le roi du ciel le voulait ainsi. Deux gentilshommes,

Jean de Metz et Bertrand de Poulengy, crurent les pre-

miers à sa mission, et s’offrirent à la conduire auprès de Charles VII alors à Chinon. Elle prit des habits d'homme, et partit avec ces deux gentilshommes, deux serviteurs, son troisième frère Pierre d'Arc, et deux archers. C'était une entreprise dangereuse de traverser alors une si grande étendue de pays au milieu des troupes de Bourguignons, d’Anglais et de brigands qui se répandaient de tous côtés, Cependant, elle échappa à tous les périls : elle imposait à ses guides par quelque chose d’étrange et de majestueux; et telle fut, pendant

- tout le voyage, la décence et la réserve de sa conduite

qu’elle ve leur fit, dirent-ils, jamais leffet d’une femme. Arrivée à Chinon (24 février 1429), elle fut présentée au roi et le reconnut au milieu de la foule. Charles VII crut à sa mission; la Pucelle — c’est le nom sous lequel on commença dès lors à la désigner — prit le roi à part et lui révéla un grand secret. Peut-être s'agit-il de la légitimité plus que douteuse de Charles VII. Des théologiens l’examinèrent à Chinon; renvoyée à

Poitiers où siégeait alors le Parlement, elle y fut inter- rogée par de nouveaux docteurs. Partout, elle répondit avec un bon sens parfait; partout, elle confirma ce

quelle avait dit déjà à Vaucouleurs sur le caractère

divin de sa mission, sur les ordres que lui donnaient des voix intérieures. On prit des renseignements sur

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sa conduite passée, et ce ne fut qu'après toutes ces pré- |

cautions que l’on consentit à lui obéir. Les prêtres, dès cette époque, se montraient peu favorables à la Pucelle: l’église hiérarchique s'était toujours montrée malveillante

à l'égard des mystiques : ce fut là une des causes de sa |

condamnation.

Le roi fit donner à la Pucelle un habit blanc, un cheval noir, une petite hache qu’elle portait suspendue à sa ceinture, mais sans jamais s’en servir, et enfin, un étendard sur lequel elle fit graver une croix et au bas ces deux mots: eJhésus-Marie». Elle partit à la tête d’une petite armée réunie à Blois et destinée 4 introduire des secours et des vivres dans Orléans. Arrivée devant cette ville, elle force les soldats à renvoyer les femmes de mauvaise vie qu’ils conduisaient avec eux, à se confesser, et à communier; elle se mit à la tête d’une procession pour implorer le secours du ciel. Les Anglais n’osèrent l’attaquer: elle les somma, au nom de «Messire» — c’est ainsi qu’elle appelait Dieu — de quitter la France, s’empara de quelques bastillés et de quelques forts qu’ils avaient élevés autour de la ville, et, secondée par le Bâtard, entra dans Orléans. Les Bourgeois et les soldats qui défendaient la ville sont alors à remplis d'enthousiasme; les Anglais ne se défendent plus que faiblement : Jeanne les attaque sans cesse, les harcèle, les poursuit, les frappe de terreur. Cependant, au milieu des horreurs de la guerre, elle conservait toujours la tendresse et la sensibilité d’une femme. Un Anglais, Guillaume Glasdale, que les Français nommaient Classidas, lui ayant un jour dans une sortie adressé des paroles injurieuses, Jeanne se mit à pleurer ; elle pleura de même à une légère blessure qu’elle avait reçue à la main; elle pleura encore lorsque ce même chevalier anglais eut été tué. Sa conduite était admirable de pureté et de religion : elle entendait jusqu'à trois messes par jour, se confessait et communiait souvent; elle priait avec ferveur; elle ne vivait qu'avec des femmes dont la conduite était la plus vertueuse. Cependant: elle entendait toujours «ses voix »; toujours elle avait ses visions. Un jour qu'elle s'était jetée sur un lit pour prendre du repos, elle se réveilla tout à coup, s’écriant que les Anglais attaquaient la porte de Bour-

gogne; elle s’arma à la hâte, courut à leur rençontre, et les repoussa. Une autre fois, comme les Français faiblissaient dans leur attaque, elle se retira du combat et se mit à prier : l’armée retourna à la bataille avec une nouvelle ardeur et attribua le succès aux prières de la Pucelle. Sa sensibilité était vivement excitée à la vue des malheurs de la France : «le cœur me saigne », dit-elle un jour, «quand je vois couler le sang d’un Français ». C'est le premier mot où l’on voit apparaître le sentiment de la nationalité.

Le 8 mai 1429, les Anglais, battus dans toutes les sorties, levèrent le siège d'Orléans. Jeanne, qui regardait le premier objet de sa mission comme accompli, se rendit à Tours auprès de Charles VII et lui proposa de le conduire à Reims pour l’y faire sacrer. Telle était la confiance qu’inspiraient ses premiers avantages, que l’on ne douta pas du succès de cette nouvelle entreprise. Déjà, la conquête de l’Orléanais avait suivi de près la délivrance d'Orléans, Jargeau, Beaugency, Meung sur la Loire ouvrirent leurs portes à l’armée royale. Jeanne rejoignit ensuite le connétable de Richemont et les principaux officiers de Charles VII, Beaumanoir, La Hire, Xaintrailles, Les Anglais furent vaincus à Patay

dans la Beauce, Talbot et Scales furent faits prisonniers :

Suffolk était déjà tombé entre les mains des Français (18 juin). Les Anglais étaient découragés; la Pucelle en profita pour conduire le roi vers Reims. L’armée s’empara d’Auxerre, de St Florentin, de Troyes. Cest devant cette ville qu’elle éprouva d’abord une légère résistance de la part des Anglais; mais cet unique obstacle que le roi trouva dans sa marche fut bientôt franchi, et

® Charles entra dans Reims le 16 juillet. Le roi ayant été

solennellement sacré dans cette ville, Jeanne crut que sa mission était finie : elle ne devait, disait-elle, durer qu'un an. Elle demanda à retourner auprès de ses parents : on ne le lui permit pas. Dès lors, elle eut de tristes pressentiments de sa fin prochaine; elle écrivit à son père et à sa mère pour leur demander pardon de les avoir quittés. Un jour, elle s’attendrit dans la

eathédrake de Reims au milieu d’une troupe d'enfants :

«Mes enfants», leur dit-elle, «pleurez sur moi, car

je mourrai bientôt.» D'ailleurs, elle commençait à

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être odicuse aux gens de guerre: elle défendait au brave La Hire lui-même de jurer; elle le forçait d’aller à confesse. Elle écartait les filles de joie qui vivaient avec les soldats : un jour, son épée qu’elle avait prise derrière l’autel de sainte Catherine se brisa entre ses mains pendant qu’elle chassait de l’armée une de ces femmes, Ce fut un triste présage: l’épée qu’on lui donna ne pouvait remplacer celle qui avait fait de si grandes choses.

Cependant elle continua de combattre, blessée grièvement au siège de Paris: ce fut le commencement de ses malheurs. Elle se fixa ensuite dans Compiègne qu’assiégeaient les Anglais. Le 24 mai 1430, elle fit contre eux une vigoureuse sortie; mais elle se laissa entraîner trop loin par son cheval, et, lorsqu'elle revint vers la ville, elle trouva les barrières fermées. Le gouverneur Guillaume Flavy, était, dit-on, jaloux de ses succès. Elle tomba entre les mains de Jean de Luxembourg qui l’envoya au château de Beaurevoir en Picardie où elle fut humainement traitée par les dames de sa famille. Enfermée dans une tour, elle tenta de s’évader : mais elle tomba, fut saisie, et bientôt livrée aux Anglais. Le duc. de Bedford, au nom de Henri VI, et le duc de Bourgogne, avaient sommé Jean de Luxembourg de la remettre entre leurs mains moyennant rançon. Le comte était forcé d’obéir : c’était la loi féodale. Entre les mains des Anglais son sort n’était pas douteux : l’université, le clergé lui étaient contraires; leur haine se joignait au ressentiment qu’éprouvaient les Anglais de leurs nombreuses défaites. Cependant, ce ne fut qu’au bout de six mois qu’on la conduisit à Rouen pour y être jugée comme sorcière par l’autorité ecclésiastique. L’évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, y instruisit son procès qui ne commença que le 12 janvier 1431. Les formes suivies dans cette affaire furent bien, en apparence, les mêmes que dans les procès ordinaires de sorcellerie; cependant, il y eut presque en tout une monstrueuse iniquité.

L’évêque Cauchon était un théologien habile, un prêtre zélé, mais un homme dur et farouche. Il agissait autant par haine ecclésiastique que par soumission pour les Anglais. Une première irrégularité du procès, c’est le :

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défaut de publicité; on soupçonne les juges d’avoir falsifié les lettres écrites sous la dictée de la Pucelle : elle les en accusa elle-même. Les interrogatoires des témoins furent supprimés quand ils étaient favorables à l'accusée. Les clercs de l’évêché furent appelés comme juges; plusieurs n’arrivèrent qu’à la fin du procès et prirent part à la condamnation sans avoir assisté à tout le cours des débats : plusieurs se retirèrent indignés avant la fin et furent remplacés par d’autres juges mieux disposés en faveur des Anglais mais qui n’avaient pas suivi le commencement de l'affaire. On rejeta l'appel que Jeanne avait formé d'abord au pape, puis au concile alors assemblé à Bâle; on lui refusa le tribunal miparti de Français et d’Anglais qu’elle demandait; on fit enfin, de toutes les pièces de l'accusation, un extrait infidèle sur lequel on opéra, et dans lequel on résuma douze charges. On plaça dans sa prison un prêtre nommé Nicolas Loyseleur qui trahit sa confiance et lui conseilla de rétracter les sortilèges dont on l'accusait. C'était s'avouer coupable : elle le fit, mais sans bien savoir ce qu’elle faisait. Cependant, malgré tout cela, il ny avait pas encore moyen de l'envoyer à l’échafaud : on la condamna, le 23 mai 1431 «à chartre perpétuelle avec pain de douleur et eau de tristesse»; c’étaient les termes consacrés pour indiquer une réclusion perpétuelle. A la lecture de cet arrêt, les Anglais, qui vou- Jafent sa mort, témoignèrent leur indignation : « Laissez faire» leur dit Cauchon, «nous trouverons bien moyen de la reprendre sur un autre point.» Cependant, les Anglais étaient impatients; des scribes cachés s’occupèrent de recueillir toutes ses conversations : on espérait pouvoir ainsi la faire condamner comme relapse. Ils tentérent même, dit-on, de Vempoisonner. Enfin ils eurent recours à un autre moyen plus sûr. On avait défendu à Jeanne, dans sa condamnation, de reprendre des habits d'hommes, et la duchesse de Bedford lui avait envoyé un habillement complet de son sexe. Mais on le ‘ Jui enleva pendant la nuit, et on mit dans sa prison ses anciens habits d'homme. En même temps, un soldat entra dans sa chambre; pour échapper à ses violences, Jeanne reprit les habits qu’elle avait sous la main. Aussitôt, on entra dans sa chambre, on constata le

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fait. Le supplément d'instruction ne fut pas Îong : mardi 29 mai, elle fut condamnée à mort comme eh | et le lendemain brûlée, à neuf heures du matin, sur la place du Marché-Vieux à Rouen.

La procédure de Jeanne d'Arc est injustifiable sans aucun doute; mais, au fond, les Anglais avaient raison. La défense faite aux femmes de porter des habits d'hommes datait du mr° siècle; elle avait été fréquemment reproduite par les conciles. D'autre part, la Pucelle avait dit qu'elle préférerait obéir à eses voix intérieures» plutôt qu'à l'Eglise : c’est là précisément ce que disent tous les hérétiques. Evidemment, la loi écrite était contre elle; c’est du reste le cas dans lequel se trouvent tous les grands novateurs, Socrate, le Christ. C’est le duel régulier de la loi écrite et de l’inspiration : la première l’emporte d'abord ordinairement et envoie à la mort ceux qui l’ont violée. En cela, la-loi écrite n’a pas tout à fait tort : si les doctrines que les réformateurs ont prétendu introduire sont utiles, leur mort ne sert qu’à en hâter le développement; si, au contraire, elles sont funestes, elles périssent avec eux.

La Pucelle est en un sens le dernier martyr religieux et le premier martyr patriotique. Les protestants ont. eu quelque chose de rigide et d’austère qui touche beau-A coup moins. Il y avait bien dans Ia Pucelle un côté qui était tout féminin, c’est cette sensibilité, cet enthousiasme dont elle donna tant de preuves; mais il y avait aussi dans son caractère quelque chose de violent et de colérique qui devait être expié. Elle n'avait pas versé le sang, mais elle l'avait fait verser; elle en devait être punie.

Cependant, lorsqu'on parcourt ses ner interrogatoires, lorsqu'on lit les questions captieuses que lui adressaient ses juges, et ses réponses pleines de bon ‘sens, de pureté et de bonne foi, on se sent pénétré pour elle d’une profonde admiration. On l’interroge sur son étendard : «Je le portais» dit-elle, eau lieu de lance pour éviter de tuer quelqu'un; je n'ai jamais tué personne.» Et puisqu'on voulait savoir quelle vertu elle supposait dans cette bannière, elle répondait : « Je disais : entrez hardiement parmi les Anglaisi et j'y entrais moi-même.» On Ini parle du sacre de Reims où elle

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avait tenu son étendard près de l'autel: «Il avait été à la peine; c'était bien raison», dit-elle «qu'il fut à Fhonneur.» N'est-ce pas la scène des Pharisiens avec le Christ? «Etes-vous en état de grâce?» lui demandèrent un jour ses juges. Cette question était insidieuse : si elle affirmait, on lui répondait qu’un chrétien ne peut jamais être sûr de la grâce de Dieu; si elle niaït, alors on pouvait la condamner d'après ses aveux mêmes. «Si je n’y suis» répondit-elle « Dieu veult m'y mettre; si j'y suis, il veult m’y tenir.» Simple et sublime réponse qui ne serait pas déplacée dans l'Evangile mêmel

Charles VII paraît n'avoir rien fait pour sauver la Pucelle : le peuple se montra plus reconnaissant à son égard; pendant longtemps, il refusa de croire à sa mort. Du reste, les Anglais n'obtinrent pas le résultat qu’ils espéraient de son supplice : vingt-deux ans après son exécution, Bordeaux tomba entre les mains des Français, et les Anglais, chassés de toutes parts, battus sur tous les points, ne conservèrent plus en France que la ville de Calais (1453).

La rédaction de l'Histoire de France, cependant, progresse. Le tome III est publié en juin 1837. Il contient un tableau du XIV® siècle défini comme l’ « ère nationale de la France», que Michelet résume ainsi : «La bourgeoisie apparaît dans la révolution de Marcel, le paysan dans la Jacquerie, la France elle-même dans la guerre des Anglais.» La nation s’éveille donc. Mais en sursaut. Aucun des droits qu’elle se découvre n’est encore acquis. C’est le temps des révoltes sans lendemain. Michelet, en les relatant, porte son regard au-delà. Il les juge en se référant au combat de Jeanne, qui, tout en les répétant, les fera oublier. Le Grand Ferré, héros de la Jacquerie, représente un peuple « simple et brute encore, impétueux, aveugle, demi-homme et demi-taureau>. Mais patience! «Sous la rude éducation des guerres, sous la verge de l'Anglais, la brute va 8e faire homme. Serrée de plus près tout à l'heure, et comme tenatllée, elle échappera, cessant d'être elle-méme, et se transfigurant; Jacques deviendra Jeanne, Jeanne la

vierge, la Pucelle. Le mot vulgaire: un bon Français

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date de l'époque des Jacques et de Marcel. La Pucelle ne tardera pas à dire : “ He, cœur me saigne, quand je vois le sang d’un Français. ?

Lorsqu'il est élu, le 8 Fe 1838, au Collège de France, Michelet a déjà mis en chantier les tomes IV et V de l'Histoire de France (de la mort de Charles V : 1380, à la mort de Charles VII: 1461). Il y travaille encore pendant toute l’année qui suit. L'ensemble des sept leçons dans lesquelles il traite, au Collège, du 15 avril au 27 mai 1839, des « révolutions de l'esprit nouveau » 1, en considérant le premier tiers du XV° siècle (1400-1431), prouve que l'historien a définitivement arrété son interprétation de l’épisode de la Pucelle. IL est conscient de l'importance de L’Imitation de Jésus-Christ, manuel de la foi intérieure dont Jeanne suit la leçon en se fiant à ses voix, Il l’est aussi de l'originalité du témoignage de l’héroïne, qui allie, à ses yeux, la pureté des premiers martyrs de l'Eglise et la vaillance des «martyrs du protestantisme ».

Aussitôt après la mise en vente du tome IV de l’Histoire de France (février 1840), Michelet se met à écrire sa Jeanne d’Arc, qui doit figurer au début du tome V. Le 17 avril, Vendredi Saint, il la mentionne pour la première fois dans le Journal, en nofant qu’il l’abandonne, «vers deux heures», pour se rendre au tombeau de Pauline, sa femme, morte le 2% juillet 1839. Dans ses dossiers se trouve une table de concordance des deux procès, qu’il a dressée avec l’aide de Buchon et améliorée après la lecture de L'Averdy. La rédaction des deux chapitres prévus (liv. X, ch. 3 et 4) se révèle malaisée. Le manuscrit, que conserve la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, offre des corrections innombrables. La plupart sont des radiations. Peu à peu s'imposent les qualités que l'écrivain préfère, mais qu'il lui faut conquérir : densité, énergie, nervosité. En octobre, Michelet touche an but. Il marque, comme il l'écrit dans le Journal, sans indiquer le jour, un « point d’arrêt entre la Pucelle et Jacques Cœur». Il se rend, en promeneur, à Meudon,

1. Le Cours professé au Collège de France (second semestre . 1839), d’après les notes d’Alfred Dumesnil, le futur gendre de Michelet, a été publié par Oscar A. Haac, dans la Revue d'histoire litiéraire de la France, 1954, n° 3 : juillet-septembre.

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tout ému d'emprunter, pour le retour, le chemin de fer. La lettre qu'il adresse, le 20 novembre, à Chéruel, le Rouennais, son ancien élève, annonce un nouveau progrès; deux autres chapitres (liv. XI, ch. 1 et 2) ont été livrés à l’'imprimeur. Au Cours de l'hiver, Quicheraf, normalien lui aussi, qui s'apprête à éditer le Procès de Jeanne d’Arc1, relit les épreuves des deux chapitres où paraît l'héroïne. Le 23 août 1841, Hachefte met en vente le tome V de l'Histoire de France.

L'épisode de la Pucelle ne manque pas de retenir fouf particulièrement l'attention du public. On l'admire on on le critique avec une égale passion. Sous la Seconde République, Emile Souvestre, qui organise des lectures publiques au Conservatoire de musique, l’inscrit au programme d’une soirée de l'hiver 1849-1850. Le lendemain, il écrit à Michelet : « L'épisode de Ferré, à la fin de la guerre de la jacquerie, a excité un vif intérêt, mais celui de la Pucelle a visiblement attendri tout le monde. I y avait là des forgerons en blouse qui s’essuyaient les yeux du revers de la main sans se cacher. J'espère ‘ bien renouveler, grâce à vous, ces émotions. Dans notre temps de vertige, je crois utile de ramener aux grandes réalités de l’histoire, de montrer au peuple qu’il a une famille ef ne doit point brûler les papiers de noblesse transmis par elle. Au milieu des paradoxes vermoulus qu'on nous donne pour des nouveautés, tâchons de ne point laisser perdre le fil qui rattache le passé à l’avenir et sauvons au moins La tradition.» Michelet, aussi préoccupé que Souvestre par le problème de l'éducation populaire, qu'il expose dans ses cours du Collège de France, ne songe pourtant pas au service qu’une publication séparée de Jeanne d'Arc rendrait à la cause de la République. Il tire de l’histoire polonaise le premier épisode : « Légende de Kosciuszko » de la Légende d’or de la démocratie, qu'il a pris la décision de composer, le 17 mars 1851. C’est Louis Hachette qui va le ramener vers Jeanne. L'ancien normalien n'est pas devenu un apôtre de la: démocratie. Mais fl observe le marché du livre et prévoit le succès des collections populaires. Le rapide développement du rail lui donne l'idée de fonder, à l'intention

4. 3, Quicherat, Procès de Jeanne d’Are, 5 vol, Paris, 1841-49.

des voyageurs, de plus en plus nombreux, une Bibliothèque des chemins de fer. Connaissant la qualité et le succès dé la « légende » incluse dans le tome V de l'Histoire de France, il souhaite lui réserver l’un des volumes de la série. Michelet accepte sa proposition. Le 12 novembre 1851, il note dans le Journal qu’il prépare Jeanne d’Are, «comme brochure séparée ».

Son travail de révision consiste, d’abord, à réunir les deux chapitres en un seul récit, qui sera divisé, conformément au schéma indiqué dès 18411, en cinq séquences sous-titrées. Il convient ensuite d'écrire une introduction. Le 17 novembre, Michelet consigne un projet qui n’aura pas de suite : «Le soir, rêvé la cathédrale de feu (des purifiés) pour la préface de Jeanne d’Arc.» Le lendemain, l'opération se reproduit: «Le matin, L’Evangile éternel pour la même préface.» Faut-il, enfin, apporter des corrections au texte de 1841? Michelet procède avec prudence. Il supprime les allusions à la suite de l'Histoire de France, les notes, en petit nombre, qu’il juge inutiles. Il remanie surtout quelques passages dont il n’est plus satisfait. Il étoffe le premier alinéa : « L'originalité de la Pucelle, qui fit son succès, ce ne fut pas tant sa vaillance, ou ses. visions; ce fut son bon sens. À travers son enthousiasme, cette fille du peuple vit la question et sut la résoudre.» IE censure, ici et là, certains excès de langage. Il renonce à accabler les théologiens consultés par Cauchon (p. 118, après : «sous bonne garde», 1841 : «C'était un spectacle étrange de voir ces théologiens, ces docteurs, travailler de toutes leurs forces à ruiner ce qui faisait le fondement de leur doctrine et le principe religieux du Moyen Age en géné-

ral, la croyance aux révélations, à l'intervention des

étres surnaturels. Ils doutaient du moins de celles des anges, mais leur foi au diable était tout entière»). II atténue sa sévérité envers les Anglais (p. 132, après : «.…le mob anglaiss, 1841: «toujours si féroce... >». P. 153, après: «… la Grâce», 1841: «C'est le seul peuple qui n'ait pu revendiquer l'Imitation de Jésus: un

1. Histoire de France, 1, X, ch. 4, in fine, note, Voir, plus haut (p. 148-15t), les pages qui suivaient, en 1841, le récit de la mort de Jeanne; lappel de note figure au deuxième . alinéa, après le mot «légende» (p. 148). Le

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Français pouvait écrire ce livre, un Allemand, un Italien, jamais un Anglais.» Ibidem, après : € safanique », 1841: cantichrétienne»). Mais la retouche La plus significative se situe au début du récit de la «fentation» (V). Michelet, qui, en 1851, se croit guéri de la nostalgie des grandes fêtes chrétiennes, retranche du récit des tourments de Jeanne, écartée de la communion des fidèles le jour de Pâques, la méditation, toute personnelle, qu’il y avait introduite, après le premier alinéa P 123, après : « elle resta dans sa morti », 1841 :

Faisons les fiers, tant que nous voudrons, philosophes et raisonneurs que nous sommes aujourd’hui. Mais qui de nous, parmi les agitations du mouvement moderne, ou dans les captivités volontaires de l'étude, dans ses âpres et solitaires poursuites, qui de nous entend sans émotion le bruit de ces belles fêtes chrétiennes, la voix touchante des cloches et comme leur doux reproche maternel? Qui ne voit, sans les envier, ces fidèles qui sortent à flots de l’église, qui reviennent de la table divine rajeunis et renouvelés?… L'esprit reste ferme, mais l’âme est bien triste. Le croyant de l’avenir, qui n’en tient pas moins de cœur au passé, pose alors la plume et ferme le livre; il ne peut s'empêcher de dire: «Ah! que ne suis-je pas avec eux, un des leurs, et le plus simple, le moindre de ces enfants!»

La nouvelle version de la Jeanne d’Arc esf composée -par l'imprimeur pendant l'hiver 1852-1853. En juin, Michelet, qui a refusé de préter serment à l'Empire, s'établit à Nantes. C’est là, d’après le Journal, qu'il achève, le 24, de corriger les épreuves. Hachette rédige un « Avis des éditeurs ». Michelet se demande si l’allusion faite à Quicherat est assez flatteuse, IT consulte l'intéressé, qui répond à son ancien maitre, Le 9 août, pour le rassurer: «Dans le monde où on parle de quelque chose, on parle de la réimpression de vofre Jeanne et on s’en réjouit. Je vous laisse à penser si je fais chorus. Veuillez ne pas vous inquiéter davantage de la note qui me concerne. Quelle qu'elle soit, je me trouve traité au-delà de ce que je mérite. Je ne fais pas la vérité, je la dégage; et une fois dégagée, je la considère comme appartenant à tout le monde. Il n'importe

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pas qu'elle vienne de moi ou d’un autre, mais seulement qu’elle ait de bons apôtres comme vous?

La Jeanne d’Arc est mise en vente, avec un certain retard, en 1853. Hachette la réédite en 1856, avec de menus changements (dans la ponctuation, l'orthographe, la disposition du dialogue des interrogatoires), dont l'intérêt reste douteux et dont l’auteur n'a sans doute pas pris lui-même l'initiative. Une nouvelle édition, largement fautive, a lieu en 1863. Le texte de 1863 est réimprimé, sans corrections, en 1873, un an avant la mort de Michelet.

La présente édition reproduit le texte de 1853, sans tenir compte des retouches, peu cohérentes et parfois injustifiées, qui furent apportées aux chapitres 3 et #% du livre X de l'Histoire de France dans la réédition de l'ouvrage en 18611. On notera toutefois que Michelet, en 1861, prit soin de joindre à la dernière note du chapitre #4, traitant des «voix» de la Pucelle, une citation de l'Histoire de France d'Henri Martin : «M. Henri Martin a donné une explication rationnelle et profonde des voix et des visions de Jeanne d’Arc : “ Le philosophe pourrait soutenir que l'illusion de l’inspiré consiste à prendre pour une révélation apportée par des êtres extérieurs, anges, saints ou génies, les révélations de cette personnalité infinie qui est en nous, et qui parfois, chez les meilleurs et les plus grands, manifeste par éclairs des forces latentes dépassant presque sans mesure les facultés de notre condition actuelle. Dans la langue des anciennes philosophies et des religions les plus élevées, ce sont les révélations du férouer mazdéen,+du bon démon (celui de Socrate), de l'ange gardien, de cet autre Moi qui est le moi éternel, en pleine possession de lui-même, l'awen des Celtes” (Triades des Bardes Gallois). Hist. de France, fome VI, p. 143, note.»

Il a paru bon, enfin, de ne pas priver le lecteur des réflexions que Michelet développait, en 1841, à la sutte du récit de la Passion de Jeanne (Hist. de France, Liv. X, chap. #, fin). Elles sont reproduites p. 148-151 avec celte mention: « L'Histoire de France continue …s

1. Ce fut aussi le parti pris de Charles Rudler dans sa . très savante édition (Paris, Hachette 1925, 2 san

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