‹ Jeanne d'Arc;Chapitre 13 sur 43 · II · texte numérisé non relu

II

levard dans la bastille par un petit pont ; ce pont fut brisé par un boulet ; l'Anglais tomba et se noya, sous les yeux de la Pucelle qu’il avait tant injuriée. « Ah ! disaitelle, que j'ai pitié de ton âme: ! » Il y avait cinq cents hommes dans la bastille ; tout fut passé au fil de l'épée.

Il ne restait pas un Anglais au midi de la Loire. Le lendemain, dimanche, ceux du nord abandonnèrent leurs bastilles, leur artillerie, leurs prisonniers, leurs malades. Talbot et Suffolk dirigeaient cette retraite en bon ordre et fièrement. La Pucelle défendit qu’on les poursuivit, puisqu'ils se retiraient d'eux-mêmes. Mais avant qu'ils s’éloignassent et perdissent de vue la ville, elle fit dresser un autel dans la plaine, on y dit la messe, et en présence de l’ennemi le peuple rendit grâces à Dieu (dimanche 8 mai)2.

L'effet de la délivrance d'Orléans fut prodigieux. Tout le monde y reconnut une puissance surnaturelle. Plusieurs la rapportaient au diable, mais la plupart à Dieu ; on commença à croire généralement que Charles VII avait pour lui le bon droit.

Six jours après le siége, Gerson publia et répandit un traité où il prouvait qu’on pouvait bien, sans offenser la

titué l’ordre de Saint-Michel, avec la devise : « Immensi tremor Oceani.» ” Néanmoins Louis XI n’en dit rien dans l'ordonnance de fondation. Cette devise se rapporte sans doute uniquement au célèbre pèlerinage : In periculo maris.

1. « Clamando et dicendo : « Classidas, Classidas, ren ty, ren ty Regi cœlorum! Tu me vocasti pufain. Ego habeo magnam pietatem de tua anima, et tuorum » « Incepit flere fortiter pro anima ipsius et aliorum submersorum. » (Nofices des mss., III, 362.)

2. Le siège avait duré sept mois, du 12 octobre 1428 au 8 mai 1429. Dix jours suffirent à la Pucelle pour délivrer la ville; elle y était entrée le 29 avril au soir. Le jour de la délivrance resta une fête pour Orléans; cette fête commençait par l'éloge de Jeanne d’Arc, une procession parcourait la ville, et au milieu marchait uu jeune garçon qui représentait la Pucelle. (Polluche, Essais hist. sur Orléans, remarque 77, Lebrun de Charmette, II, 128.)

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raison, rapporter à Dieu ce merveilleux événement . La bonne Christine de Pisan écrivit aussi pour féliciter son sexe 2. Plusieurs traités furent publiés, plus favorables qu'hostiles à la Pucelle, et par les sujets mêmes du duc de Bourgogne, allié des Anglaiss.

Charles VII devait saisir ce moment, aller hardiment d'Orléans à Reims, mettre la main sur la couronne. Cela semblait téméraire, et n’en était pas moins facile dans le premier effroi des Anglais. Puisqu’ils avaient fait l’insigne faute de ne point sacrer encore leur jeune Henri VI, il fallait les devancer. Le premier sacré devait rester roi. C'était aussi une grande chose pour Charles VII de faire sa royale chevauchée à travers la France anglaise, de prendre possession, de montrer que partout en France le roi est chez lui.

La Pucelle était seule de cet avis, et cette folie héroïque était la sagesse même. Les politiques, les fortes têtes du conseil souriaient, ils voulaient qu’on allât lentement et sûrement, c’est-à-dire qu’on donnât aux Anglais le temps de reprendre courage. Ces conseillers donnaient tous des avis intéressés. Le duc d'Alençon voulait qu’on allât en Normandie, qu’on reconquit Alençon. Les autres demandèrent et obtinrent qu’on resterait sur la Loire, qu'on ferait le siège des petites places ; c'était l'avis le plus timide, et surtout l'intérêt des maisons d'Orléans, d’Anjou, celui du Poitevin la Trémouille, favori de Charles VIT.

Suffolk s'était jeté dans Jargeau ; il y fut renfermé,

1. Il n’est pas sûr que ce pamphlet soit de Gerson. (Gersonii Opera, IV, 859.) e 2. « je Christine, qui ay plouré x1 ans en l’abbaye close, etc. » (Raimond Thomassy, Essai sur les écrits de Christine de Pisan, p. XLII.) Ce petit poëme sera publié en entier par M. Jubinal. | 3. Henrici de Gorckheim propos. libr. duo, in Sibylla Francica, ed. Goldast. 1606. Voy. les autres auteurs cités par Lebrun, II, 325, et II,

1 JR?

forcé . Beaugency fut pris aussi, avant que lord Talbot eût pu recevoir les secours du régent que lui amenait sir Falstoff. Le connétable de Richemond, qui depuis longtemps se tenait dans ses fiefs, vint avec ses Bretons, malgré le roi, malgré la Pucelle, au secours de l’armée victorieuse 2.

Une bataille était imminente ; Richemond venait pour en avoir l'honneur. Talbot et Falstoff s’étaient réunis ; mais, chose étrange qui peint et l’état du pays et cette guerre toute fortuite, on ne savait où trouver l’armée anglaise dans le désert de la Beauce, alors couverte de taillis et de broussailles. Un cerf découvrit les Anglais ; poursuivi par l’avant-garde française, il alla se jeter dans leurs rangs.

Les Anglais étaient en marche, et n’avaient pas comme à l’ordinaire planté leur défense de pieux. Talbot voulait seul se battre, enragé qu’il était, depuis Orléans, d’avoir montré le dos aux Français; sire Falstoff, au contraire, qui avait gagné la bataille des Harengs, n’avait pas besoin d’une bataille pour se réhabiliter ; il disait en homme sage qu'avec une armée découragée il fallait rester sur la défensive. Les gens d’armes français n’attendirent pas la fin de la dispute ; ils arrivèrent au galop, et ne trouvèrent pas grande résistance5. Talbot s’obstina à combattre, croyant peut-être se faire tuer, et ne réussit qu’à se faire

1. Voy. surtout dans le Procès de Révision la déposition du duc d'Alençon. Le duc voulant différer l'assaut, la Pucelle Jui dit : « Ah! gentil duc, as-tu peur ? ne sais-tu pas que j'ai promis à ta femme de te ramener sain et sauf? » (Nofices des mss., t. III, p. 354.)

2. Tout cela est fort long dans le panégyrique de Richemond, par Guillaume Gruel, collection Petitot, t. VIII.

3. Falstoff s'enfuit, comme les autres, et fut dégradé de l’ordre de la Jarretière. Il était grand maître d’hôtel de Bedford. Sa dégradation, dont il fut au reste bientôt relevé, fut probablement un coup porté à Bedford. Voy. Grafton et le mémoire curieux que M. Berbruger prépare pour réhabiliter Falstof.

prendre. La poursuite fut meurtrière ; deux mille Anglais couvrirent la plaine de leurs corps. La Pucelle pleurait, à l’aspect de tous ces morts; elle pleura encore plus en voyant la brutalité du soldat, et comme il traitait les prisonniers qui ne pouvaient se racheter ; l’un d’eux fut frappé si rudement à la tête qu’il tomba expirant ; la Pucelle n’y tint pas, elle s’élança de cheval, souleva la tête du pauvre homme, lui fit venir un prêtre, le consola, l’aida à mourir !.

Après cette bataille de Patay (28 ou 29 juin)", le moment était venu, ou jamais, de risquer l’expédition de Reims. Les politiques voulaient qu’on restât encore sur la Loire, qu’on s’assurât de Cosne et de la Charité. Ils eurent beau dire cette fois ; les voix timides ne pouvaient plus être écoutées. Chaque jour, affluaient des gens de toutes les provinces qui venaient au bruit des miracles de la Pucelle, ne croyaient qu’en elle, et comme elle avaient hâte de mener le roi à Reims. C'était un irrésistible élan de pèlerinage et de croisade. L’indolent jeune roi luimême finit par se laisser soulever à cette vague populaire, à cette grande marée qui montait et poussait au nord. Roi, courtisans, politiques, enthousiastes, tous ensemble, de gré ou de force, les fols, les sages, ils partirent. Au départ, ils étaient douze mille ; mais le long de la route, la masse allait grossissant ; d’autres venaient, et toujours d’autres ; ceux qui n’avaient pas d’armures suivaient la sainte expédition en simples jacques, tout gentilshommes qu’ils pouvaient être, comme archers, comme coutiliers.

L'armée partit de Gien le 28 juin, passa devant Auxerre, sans essayer d'y entrer; cette ville était entre les mains

1. « Tenendo eum in caput et consolando. » Procès ms. de la Pucelle, déposition de son page Louis de Contes.

* Lire 18 juin.

du duc de Bourgogne que l’on ménageait. Troyes avait une garnison mêlée de Bourguignons et d’Anglais ; à la première apparition de l’armée royale, ils osèrent faire une sortie. Il y avait peu d'apparence de forcer une grande ville, si bien gardée, et cela sans artillerie. Mais comment s'arrêter à en faire le siége ? Comment, d’autre part, avancer en laissant une telle place derrière soi ? l’armée souffrait déjà de la faim. Ne valait-il pas mieux s’en retourner ? Les politiques triomphaient.

Il n’y eut qu’un vieux conseiller armagnac, le président Maçon, qui fut d’avis contraire, qui comprit que dans une telle entreprise la sagesse était du côté de l’enthousiasme, que dans une croisade populaire, il ne fallait pas raisonner. « Quand le roi a entrepris ce voyage, dit-il, il ne l’a pas fait pour la grande puissance de gens d’armes, ni pour le grand argent qu’il eût, ni parce que le voyage lui semblait possible ; il l’a entrepris parce que Jeanne lui disait d’aller en avant et de se faire couronner à Reims, qu’il y trouverait peu de résistance, tel étant le bon plaisir de Dieu. »

La Pucelle venant alors frapper à la porte du conseil, assura que dans trois jours on pourrait entrer dans la ville. « Nous en attendrions bien six, dit le chancelier, si nous étions sûrs que vous dites vrai. — Six? vous y entrerez demain! ! »

Elle prend son étendard ; tout le monde la suit aux fossés; elle y jette tout ce qu’on trouve, fagots, portes, tables, solives. Et cela allait si vite que les gens de la ville crurent qu’en un moment il n’y aurait plus de fossés. Les Anglais commencèrent à s’éblouir, comme à Orléans ; ils croyaient voir une nuée de papillons blancs

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