Ibidem, déposition du frère Pasquerel, son confesseur
tait le plus d’obstacle à l’entrée des vivres, et qu’en même temps l’on ferait une fausse attaque de l’autre côté. Les jaloux de la Pucelle lui parlèrent seulement de la fausse attaque, mais Dunois lui avoua tout.
- Les Anglais firent alors ce qu’ils auraient dù faire plus tôt : ils se concentrèrent. Brülant eux-mêmes la bastille qu'on voulait attaquer, ils se replièrent dans les deux autres bastilles du midi, celles des Augustins et des Tournelles. Les Augustins furent attaqués à l'instant, attaqués et emportés. Le succès fut dû encore en partie à la Pucelle. Les Français eurent un moment de terreur panique et refluèrent précipitamment vers le pont flottant qu’on avait établi. La Pucelle et La Hire se dégagèrent de la foule, se jetèrent dans des bateaux et vinrent charger les Anglais en flanc.
Restaient les Tournelles. Les vainqueurs passèrent la nuit devant cette bastille. Mais ils obligèrent la Pucelle, qui n’avait rien mangé de la journée (c'était vendredi), à repasser la Loire. Cependant le conseil s’était assemblé. On dit le soir à la Pucelle qu’il avait été décidé unanimement que, la ville étant maintenant pleine de vivres, on attendrait un nouveau renfort pour attaquer les Tournelles. Il est difficile de croire que telle fût lintention sérieuse des chefs ; les Anglais pouvant d’un moment à l’autre être secourus par Falstoff, il y avait le plus grand danger à attendre. Probablement on voulait tromper la Pucelle et lui ôter l’honneur du succès qu’elle avait si puissamment préparé. Elle ne s’y laissa pas prendre.
« Vous avez été en votre conseil, dit-elle ; et j’ai été au mien’. » Et se tournant vers son chapelain : « Venez
1. « Vos fuistis in vestro consilio, et ego in meo. » (Procès ms. de Révision, déposition du confesseur de la Pucelle. Nofices des mss. III,
demain à la pointe du jour, et ne me quittez pas ; j’aurai beaucoup à faire; il sortira du sang de mon corps ; je serai blessée au-dessus du sein. »
Le matin, son hôte essaya de la retenir. « Restez, Jeanne, lui dit-il; mangeons ensemble ce poisson qu’on vient de pêcher. — Gardez-le, dit-elle gaiement; gardezle jusqu'à ce soir, lorsque je repasserai le pont après avoir pris les Tournelles; je vous amènerai un Godden qui en mangera sa part . »
Elle chevaucha ensuite avecune foule d’hommes d’armes et de bourgeois jusqu’à la porte de Bourgogne. Mais le sire de Gaucourt, grand maître de la maison du roi, la tenait fermée. « Vous êtes un méchant homme, lui dit Jeanne ; que vous le vouliez ou non, les gens d’armes vont passer. » Gaucourt sentit bien que, devant ce flot de peuple exalté, sa vie ne tenait qu’à un fil; d’ailleurs ses gens ne lui obéissaient plus. La foule ouvrit la porte et en força une autre à côté.
Le soleil se levait sur la Loire, au moment où tout ce monde se jeta dans les bateaux. Toutefois, arrivés aux Tournelles, ils sentirent qu’il fallait de l'artillerie, et ils allèrent en chercher dans la ville. Enfin ils attaquèrent le boulevard extérieur qui couvrait la bastille, Les Anglais se défendaient vaillamment 2. La Pucelle, voyant que les * assaillants commençaient à faiblir, se jeta dans le fossé, prit une échelle, et elle l’appliquait au mur, lorsqu'un trait vint la frapper entre le cou et l'épaule. Les Anglais sortaient pour la prendre ; mais on l’emporta. Éloignée du combat, placée sur l’herbe et désarmée, elle vit com-
1. Procès ms. de Révision, dépos. de Colette, femme du trésorier Milet, chez lequel elle logeait.
2. « Sembloit.... qu'ils cuidassent estre immortels. » (L'Histoire et discours au vray du siège, p. 67.)
bien sa blessure était profonde : letrait ressortait par derrière; elle s’effraya et pleura .... Tout à coup, elle se relève; ses saintes lui avaient apparu; elle éloigne les gens d’armes qui croyaient charmer la blessure par des paroles ; elle ne voulait pas guérir, disait-elle, contre la volonté de Dieu. Elle laissa seulement mettre de l'huile sur la blessure et se confessa.
Cependant rien n’avançait, la nuit allait venir. Dunois lui-même faisait sonner la retraite. « Attendez encore, dit-elle, buvez et mangez; » et elle se mit en prières dans une vigne. Un Basque avait pris des mains de ‘écuyer de la Pucelle son étendard si redouté de l’ennemi: « Dès que l’étendard touchera le mur, disait-elle, vous pourrez entrer. — Il y touche. — Eh bien, entrez, tout est à vous. » En effet, les assaillants, hors d'eux-mêmes, montèrent « comme par un degré ». Les Anglais en ce moment étaient attaqués des deux côtés à la fois.
Cependant les gens d'Orléans qui, de l’autre bord de la Loire, suivaient des yeux le combat, ne purent plus se contenir. Ils ouvrirent leurs portes, et s’élancèrent sur le pont. Mais il y avait une arche rompue ; ils y jetèrent d’abord une mauvaise gouttière, et un chevalier de Saint- Jean, tout armé, se risqua à passer dessus. Le pont fut rétabli tant bien que mal. La foule déborda. Les Anglais, voyant venir cette mer de peuple, croyaient que le monde entier était rassemblé 2. Le vertige les prit. Les uns voyaient saint Aignan, patron de la ville, les autres Varchange Michel 5. Glasdale voulut se réfugier du bou-
x. « Timuit, flevit.... Apposuerunt oleum olivarum cum lardo. » (Notices des mss., II, 360.)
2. C’est ce qu’ils dirent le soir même, quand ils furent amenés à Orléans. (L'Histoire et discours au vray, etc., p. 89.)
3. Selon la tradition orléanaise conservée par Le Maire (His/oire d'Orléans), ce serait en mémoire de cette apparition que Louis XI aurait ins-