Rymer, t. IV, p. 159, 165, etc
y mener le petit Henri, l’y sacrer. Mais ce sacre n’assurait la puissance du cardinal qu’autant qu'il réussirait à décrier le sacre de Charles VII, à déshonorerses victoires, à le perdre dans l'esprit du peuple. Contre Charles VII en France, contre Glocester en Angleterre, il employa, comme on verra, un même moyen, fort efficace alors : un procès de sorcellerie.
Ce fut seulement le 25 juillet, lorsque depuis neuf jours Charles VII était bien et dûment sacré, que le cardinal entra avec son armée à Paris. Bedford ne perdit pas un moment; il partit avec ses troupes pour observer Charles VII r. Deux fois ils furent en présence, et il y eut quelques escarmouches. Bedford craignait pour la Normandie ; il la couvrit, et pendant ce temps, le roi marcha sur Paris (août).
Ce n’était pas l’avis de la Pucelle ; ses voix lui disaient de ne pas aller plus avant que Saint-Denis. La ville des sépultures royales était, comme celle du sacre, une ville sainte; au delà, elle pressentait quelque chose sur quoi elle n'avait plus d’action. Charles VII eût dû penser de même. Cette inspiration de sainteté guerrière, cette poésie de croisade qui avait ému les campagnes, n’y avait-il pas danger à la mettre en face de la ville raisonneuse et prosaïque, du peuple moqueur, des scolastiques et des cabochiens ?
L'entreprise était imprudente. Une telle ville ne s’emporte pas par un coup de main; on ne la prend que par
1. Le défi de Bedford « À Charles de Valois » est écrit dans la langue dévote et dans les formes hypocrites qui caractérisent généralement les actes de la maison de Lancastre : « Ayez pitié et compassion du povre peuple chrestien… Prenez au pays de Brie aucune place aux champs. Et lors, si vous voulez aucune chose offrir, regardant au bien de la paix, nous laisserons et ferons tout ce que bon prince catholique peut et doit faire. » (Monstrelet, t. V, p. 241,7 août).
les vivres ; or les Anglais étaient maîtres de la Seine par en haut et par en bas. Ils étaient en force, et soutenus par bon nombre d’habitants qui s'étaient compromis pour eux. On faisait d’ailleurs courir le bruit que les Armagnacs venaient détruire, raser la ville.
Les Français emportèrent néanmoins un boulevard. La Pucelle descendit dans le premier fossé; elle franchit le dos d’âne qui séparait ce fossé du second. Là, elle s’aperçut que ce dernier, qui ceignait les murs, était rempli d’eau. Sans s’inquiéter d’une grêle de traits qui tombaient autour d’elle, elle cria qu’on apportät des fascines, et cependant de sa lance elle sondait la profondeur de l’eau. Elle était là presque seule, en butte à tous les traits; il en vint un qui lui traversa la cuisse. Elle essaya de résister à la douleur et resta pour encourager les troupes à donner l’assaut. Enfin, perdant beaucoup de sang, elle se retira à l’abri dans le premier fossé ; jusqu’à dix ou onze heures du soir on ne put la décider à revenir. Elle paraissait sentir que cet échec solennel sous les murs mêmes de Paris devait la perdre sans ressource.
Quinze cents hommes avaient été blessés dans cette attaque, qu’on l’accusait à tort d’avoir conseillée. Elle revint, maudite des siens, comme des ennemis. Elle ne s'était pas fait scrupule de donner l’assaut le jour de la Nativité de Notre-Dame (8 septembre) ; la pieuse ville de Paris en avait été fort scandalisée :.
La cour de Charles VII létait encore plus. Les libertins, les politiques, les dévôts aveugles de la lettre, enne-
1. Ici la violence du Bourgeois est amusante : « Estoient pleins de si grant maleur et de si malle créance, que, pour ledit d’une créature qui estoit en forme de femme avec eulx, qu'on nommoit la Pucelle (que c’estoit ? Dieu le scet), le jour de la Nativité Notre-Dame firent conjuration. de cellui jour assaillir Paris... » Journal du Bourgeois de Paris, éd. Buchon, p. 395.
mis jurés de l'esprit, tous se déclarent bravement contre l'esprit, le jour où il semble faiblir. L’archevêque de Reims, chancelier de France, qui n’avait jamais été bien pour la Pucelle, obtint, contre son avis, que l’on négocierait. Il vint à Saint-Denis demander une trêve; peutêtre espérait-il en secret gagner le duc de Bourgogne, alors à Paris.
Mal voulue, mal soutenue, la Pucelle fit pendant l’hiver les siéges de Saint-Pierre-le-Moustier et de la Charité. Au premier, presque abandonnée :, elle donna pourtant l’assaut et emporta la ville. Le siége de la Charité traina, languit et une terreur panique dispersa les assiégeants.
Cependant les Anglais avaient décidé le duc de Bourgogne à les aider sérieusement. Plus il les voyait faibles, plus il avait l’espoir de garder les places qu’il pourrait prendre en Picardie. Les Anglais, qui venaient de perdre Louviers, se mettaient à sa discrétion. Ce prince, le plus riche de la chrétienté, n’hésitait plus à mettre de l'argent et des hommes dans une guerre dont il espérait avoir le profit. Pour quelque argent il gagna le souverneur de Soissons. Puis ilassiégea Compiègne, dont le gouverneur était aussi un homme fortsuspect. Mais les habitants étaienttrop compromis dans la cause de Charles VIT pour laisser livrer leur ville. La Pucelle vint s’y jeter. Le jour même, elle fit une sortie et faillit surprendre les assiégeants. Mais ils
1. Lorsqu'on eut sonné la retraite, Daulon aperçut la Pucelle à l’écart avec les siens, « et lui demanda qu’elle faisoit là ainsi seule, pourquoy elle re se retyroit comme les autres ; laquelle, après ce qu'elle eust osté sa salade de dessus sa tête, lui respondit qu'elle n’estoit point seule, et que encore avoit-elle en sa compaignie cinquante mille de ses gens, et que d’illec ne se partiroit, jusque ad ce qu’elle eût prinse ladite ville. Il dict il qui parle que à celle heure, quelque chose qu’elle dict, n’avoit pas avec elle plus de quatre ou cinq hommes. » Déposition de Daulon, Nofices des mss., III, 370.
furent remis en un moment et poussèrent vivement les assiégés ljusqu’au boulevard, jusqu’au pont. La Pucelle, restée en arrière pour couvrir la retraite, ne put rentrer à temps, soit que la foule obstruât le pont, soit qu’on eût déjà fermé la barrière. Son costume la désignait ; elle fut bientôt entourée, saisie, tirée à bas de cheval. Celui qui l’avait prise, un archer picard, selon d’autres le bâtard de Vendôme, la vendit à Jean de Luxembourg. Tous, Anglais, Bourguignons, virent avec étonnement que cet objet de terreur, ce monstre, ce diable, n’était après tout qu’une fille de dix-huit ans.
Qu’il en dût advenir ainsi, elle le savait d'avance; cette chose cruelle était infaillible, disons-le, nécessaire. Il fallait qu’elle souffrit. Si elle n’eût pas eu l'épreuve et la purification suprême, il serait resté sur cette sainte figure des ombres douteuses parmi les rayons ; elle n'eût pas été dans la mémoire des hommes LA PUCcELLE D’Or- LÉANS.
Elle avait dit en parlant de la délivrance d'Orléans et du sacre de Reims : « C’est pour cela que je suis née. » Ces deux choses accomplies, sa sainteté était en péril.
Guerre, sainteté, deux mots contradictoires ; il semble que la sainteté soit tout l’opposé de la guerre, qu’elle soit plutôt l’amour et la paix. Quel jeune courage se mêlera aux batailles Sans partager l'ivresse sanguinaire de la lutte et de la victoire ?.. Elle disait à son départ qu’elle ne voulait se servir de son épée pour tuer personne. Plus tard, elle parle avec plaisir de l'épée qu’elle portait à Compiègne, « excellente, dit-elle, pour frapper d’estoc et de tailler. » N’y a-t-il pas là l’indice d’un changement ? la sainte devenait un capitaine. Le duc d'Alençon
1. « Bonusad dandum de bonnes buffes et de bons torchons. » Procès ms. 27 februarii 1431.
dit qu’elle avait une singulière aptitude pour l’arme moderne, l’arme meurtrière, celle de l’artillerie. Chef de soldats indisciplinables, sans cesse affligée, blessée de leurs désordres, elle devenait rude et colérique, au moins pour les réprimer. Elle était surtout impitoyable pour les femmes de mauvaise vie qu’ils traînaient aprèseux. Un jour, elle frappa de l’épée de sainte Catherine, du plat de l’épée seulement, une de ces malheureuses. Mais la virginale épée ne soutint pas le contact; elle se brisa, et ne se laissa reforger jamais.
Peu de temps avant d’être prise, elle avait pris ellemême un partisan bourguignon, Franquet d’Arras, un brigand exécré dans tout le nord. Le baïlli royal le réclama pour le pendre. Elle le refusa d’abord, pensant l’échanger ; puis, elle se décida à le livrer à la justice2. Il méritait cent fois la corde ; néanmoins d’avoir livré un prisonnier, consenti à la mort d’un homme, cela dut altérer, même aux yeux des siens, son caractère de sainteté.
Malheureuse condition d’une telle âme tombée dans les réalités de ce monde! elle devait chaque jour perdre quelque chose de soi. Ce n’est pas impunément qu’on devient tout à coup riche, noble, honoré, l’égal des seigneurs et des princes. Ce beau costume, ces lettres de noblesse, ces grâces du roi, tout cela aurait sans doute à la longue altéré sa simplicité héroïque. Elle avait obtenu pour son village l’exemption de la taille, et le roi avait donné à l’un de ses frères la prévôté de Vaucouleurs.
Mais le plus grand péril pour la sainte, c'était sa sainteté même, les respects du peuple, ses adorations. A
1. Voy. la déposition du duc d’Alençon, et Jean Chartier, éd. Godefroy, p. 29, 42. L à à
2. « Elle fut consentante de le faire mourir... pour ce qu’il confessast estre meurtrier, larron et traistre. » (Interrogatoire du 14 mars 1431.)
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Lagny, on la pria de ressusciter un enfant. Le comte d’Armagnac lui écrivit pour lui demander de décider lequel des papes il fallait suivre :. Si l’on s’en rapportait à sa réponse (peut-être falsifiée), elle aurait promis de décider à la fin de la guerre, se fiant à ses voix intérieures pour juger l'autorité elle-même.
Et pourtant ce n’était pas orgueil. Elle ne se donna jamais pour sainte; elle avoua souvent qu’elle ignorait l'avenir. On lui demanda la veille d’une bataille si le roi la gagnerait; elle dit qu’elle n’en savait rien. A Bourges, des femmes la priant de toucher des croix et des chapelets, elle se mit à rire et dit à la dame Marguerite, chez qui elle logeait : « Touchez-les vous-même ; ils seront tout aussi bons 2. » |
C'était, nous l’avons dit, la singulière originalité de cette fille, le bon sens dans l’exaltation. Ce fut aussi, comme on verra, ce qui rendit ses juges implacables. Les scolastiques, les raisonneurs qui la haïssaient comme inspirée, furent d’autant plus cruels pour elle, qu’ils ne purent la mépriser comme folle et que souvent elle fit taire leurs raisonnements devant une raison plus haute.
Il n’était pas difficile de prévoir qu’elle périrait. Elle s’en doutait bien elle-même. Dès le commencement, elle avait dit : « Il me faut employer ; je ne durerai qu’un an, ou guère plus. » Plusieurs fois, s’adressant à son chapelain, frère Pasquerel, elle répéta : « S’il faut que je meure bientôt, dites de ma part au roi, notre seigneur, qu’il fonde des chapelles où l’on prie pour le salut de ceux qui seront morts pour la défense du royaume 3. »
1. Dans Berriat-Saint-Prix, p. 337 [lire 330], et dans Buchon, p. 539, édition de 1838.
2. Procès de Révision, déposition de Marguerite la Touroulde.