‹ Jeanne d'Arc;Chapitre 26 sur 43 · Interrogatoire du 12 mars · texte numérisé non relu

Interrogatoire du 12 mars

Ces humiliations confirmèrent sans doute le duc dans l'alliance des Anglais et le décidèrent à leur livrer la Pucelle. Mais la seule menace d'interrompre le commerce y eût bien suffi. Le comte de Flandre, tout chevalier qu’il se croyait et restaurateur de la chevalerie, était au fond le serviteur des artisans et des marchands. Les villes qui fabriquaient le drap, les campagnes qui filaient le lin, n'auraient pas souffert longtemps l’interruption du commerce et le chômage : une révolte eût éclaté.

Au moment où les Anglais eurent enfin la Pucelle et purent commencer le procès, leurs affaires étaient bien malades. Loin de reprendre Louviers, ils avaient perdu Châteaugaillard ; La Hire qui le prit par escalade, y trouva Barbazan prisonnier, et déchaîna ce redouté capitaine. Les villes tournaient d’elles-mêmes au parti de Charles VII; les bourgeois chassaient les Anglais. Ceux de Melun, si près de Paris, mirent leur garnison à la porte.

Pour enrayer, s'il se pouvait, dans cette descente si rapide des affaires anglaises, il ne fallait pas moins qu'une grande et puissante machine. Winchester en avait une à faire jouer, le procès et le sacre. Ces deux choses devaient agir d’ensemble, ou plutôt c'était même chose; déshonorer Charles VII, prouver qu’il avait été mené au . sacre par une sorcière, c'était sanctifier d’autant le sacre d'Henri VI; si l’un était reconnu pour l’oint du diable, l’autre devenait l’oint de Dieu.

Henri entra à Paris le 2 décembre’. Dès le 21 novembre, on avait fait écrire l’Université à Cauchon pour l’accuser

1. La route de Picardie étant trop dangereuse, on le fit passer par Rouen. Dans sa lettre datée de Rouen, 6 novembre 1430, il donne pouvoir au chancelier de France de différer la rentrée du parlement : « Considérant que les chemins sont très dangereux et périlleux... » — Autre lettre datée de Paris, 13 novembre, par laquelle il donne un nouveau délai. Ordonnances, XIII, 159.

de lenteur et prier le roi de commencer le procès. Cauchon n’avait nulle hâte, il lui semblait dur apparemment de commencer la besogne, quand le salaire était encore incertain. Ce ne fut qu’un mois après qu’il se fit donner par le chapitre de Rouen l’autorisation de procéder en ce diocèse 1. À l'instant (3 janvier 1431), Winchester rendit une ordonnance où il faisait dire au roi « qu'ayant été de ce requis par l’évêque de Beauvais, exhorté par sa chère fille l'Université de Paris, il commandait aux gardiens de conduire l'inculpée à l’évêque 2. » Il était dit conduire, on ne remettait pas la prisonnière au juge ecclésiastique, on la prêtait seulement, « sauf à la reprendre si elle n’était convaincue. » Les Anglais ne risquaient rien, elle ne pouvait échapper à la mort; si le feu manquait, il restait le fer.

Le 9 janvier 1431, Cauchon ouvrit la procédure à Rouen. II fit siéger près de lui le vicaire de l’inquisition et débuta par tenir une sorte de consultation avec huit docteurs, licenciés ou maîtres ès arts de Rouen. Il leur montra les informations qu’il avait recueillies sur la Pucelle. Ces informations prises d’avance par les soins des ennemis de l’accusée, ne parurent pas suffisantes aux légistes rouennais; elles l’étaient si peu en effet, que le procès, d’abord défini d’après ces mauvaises données, procès de magie, devint un procès d'hérésie.

Cauchon, pour se concilier ces Normands récalcitrants, pour les rendre moins superstitieux sur la forme des procédures, nomma l’un d’eux, Jean de la Fontaine, conseil-

1. Le chapitre ne s’y décida qu’après une délibération solennelle : a Vocentur ad deliberandum super petitis per D. espicopum Belvacensem, et compareant sub pœna pro quolibet deficiente amittendi omnes distributiones per octo dies... Assertiones pro quadam muliere in carceribus detenta…. eidem in gallico exponantur et caritative moneatur... » Archives de Rouen, reg. capitulaires, 14-15 avril 1431, fol. 98. (Communiqué par M. Chéruel)[Note à descendre au $ 247.]

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