‹ Jeanne d'Arc;Chapitre 36 sur 43 · Procès, éd. Buchon, 1827, p · texte numérisé non relu

Procès, éd. Buchon, 1827, p

Ces lenteurs portaient au comble l’impatience des Anglais. Winchester avait espéré, avant la campagne, pouvoir mettre à fin le procès, tirer un aveu de la prisonnière, déshonorer le roi Charles. Ce coup frappé, il reprenait Louviers :, s’assurait de la Normandie, de la Seine, et alors il pouvait aller à Bâle commencer l’autre guerre, la guerre théologique, y siéger comme arbitre de la chrétienté, faire et défaire les papes 2. Au moment où il avait en vue de si grandes choses, il lui fallait se morfondre à attendre ce que cette fille voudrait dire.

Le maladroit Cauchon avait justement indisposé le chapitre de Rouen, dont il sollicitait une décision contre la Pucelle. Il se laissait appeler d’avance : « Monseigneur l'archevêque 5. » Winchester résolut, que sans s’arrêter aux lenteurs de ces Normands, on s’adresserait directement au grand tribunal théologique, à l’Université de Paris 4.

Tout en attendant la réponse, on faisait de nouvelles tentatives pour vaincre la résistance de l’accusée ; on employait la ruse, la terreur. Dans une seconde monition (2 mai), le prédicateur, maître Châtillon, lui proposa de s’en remettre de la vérité de ses apparitions à des gens de son propre parti. Elle ne donna pas dans ce piége. « Je

1. « Non audebant, ea vivente, ponere obsidionem ante villam Locoveris. » Notices des mss., III, 473.

2. Comme il l’avait fait au concile de Constance (voy. Endell Tyler, Memoirs of Henry the Fifth, 11, 61 (London, 1838).

3. « La cædule que tenoit ledit monseigneur l’arcevesque. » (Lebrun, IV, 79, d’après le ms. d'Urfé.)

4. Les docteurs envoyés à l’Université parlèrent « au nom du roi » dans la grande assemblée tenue aux Bernardins (Bulæus, Hist. Univ. Parisiensis, t. V, passim). Ce couvent célèbre, où se tinrent tant d’assemblées importantes de l'Université, où elle jugea les papes, etc., subsiste encore aujourd’hui. C’est l’entrepôt des huiles.

5. L’archevèque de Reims, La Trémouille, etc. On lui offrit aussi de consulter l’église de Poitiers.

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m'en tiens, dit-elle, à mon juge, au Roi du ciel et de la terre. » Elle ne dit plus cette fois, comme auparavant : « À Dieu ef au pape. » — « Eh bien! l’Église vous laissera, et vous serez en péril du feu, pour l’âme et le corps. — Vous ne ferez ce que vous dites qu’il ne vous en prenne mal au corps et à l’âme. »

On ne s’en tint pas à de vagues menaces. À la troisième monition qui eut lieu dans sa chambre (11 mai), on fit venir le bourreau, on affirma que la torture était prête. … Mais cela n'opéra point. Il se trouva au contraire qu’elle avait repris tout son courage, et tel qu’elle ne l'eut jamais. Relevée après la tentation, elle avait comme monté d’un degré vers les sources de la Grâce. « L’ange Gabriel est venu me fortifier, dit-elle; c’est bien lui, les saintes me l'ont assuré !.... Dieu a toujours été le maître en ce que j'ai fait ; le diable n’a jamais eu puissance en moi... Quand vous me feriez arracher les membres et tirer l’âme du corps, je n'en dirais pas autre chose. » L'Esprit éclatait tellement en elle, que Chüitillon lui-même, son dernier adversaire, fut touché et devint son défenseur ; il déclara qu’un procès conduit ainsi lui semblait nul. Cauchon, hors de lui, le fit taire.

Enfin, arriva la réponse de l’Université. Elle décidait, sur les douze articles, que cette fille était livrée au diable, impie envers ses parents, altérée de sang chrétien, etc. 2. C'était l’opinion de la faculté de théologie. La faculté de droit, plus modérée, la déclarait punissable, mais avec deux restrictions : 1° si elle s’obstinait ; 2° si elle était dans son bon sens.

1. « L'ange Gabriel est venu me visiter le 3 mai pour me fortifier, » (Troisième monition, 11 mai). Lebrun, IV, 90, d'après les grosses latines du procès. :

2. Voy. cette pièce curieuse dans Bulæus, Hist. Unis. Puis., V, 395-

L'Université écrivait en même temps au pape, aux Cardinaux, au roi d'Angleterre, louant l’évêque de Beauvais, et déclarant « qu’il lui semblait avoir été tenue grande gravité, sainte et juste manière de procéder, et dont chacun devait être bien content. »

Armés de cette réponse, quelques-uns voulaient qu’on la brûlât sans plus attendre; cela eût suffi pour la satisfaction des docteurs dont elle rejetait l’autorité, mais non pas pour celle des Anglais ; il leur fallait une rétractation qui infamät le roi Charles. On essaya d’une nouvelle monition, d’un nouveau prédicateur, maître Pierre Morice, qui ne réussit pas mieux ; il eut beau faire valoir l'autorité de l’Université de Paris, « qui est la lumière de toute science : » — « Quand je verrais le bourreau et le feu, dit-elle, quand je serais dans le feu, je ne pourrais dire que ce que j'ai dit. »

On était arrivé au 23 mai, au lendemain de la Pentecôte; Winchester ne pouvait plus rester à Rouen, il fallait en finir. On résolut d’arranger une grande et terrible scène publique qui pût ou effrayer l’obstinée, ou tout au moins donner le change au peuple. On lui envoya la veille au soir Loyseleur, Châtillon et Morice, pour lui promettre que si elle était soumise, si elle quittait l’habit d'homme, elle serait remise aux gens d’Église et qu’elle sortirait des mains des Anglais.

Ce fut au cimetière de Saint-Ouen, derrière la belle et austère église monastique (déjà bâtie comme nous la voyons), qu’eut lieu cette terrible comédie. Sur un échafaud siégeaient le cardinal Winchester, les deux juges et trente-trois assesseurs, plusieurs ayant leurs scribes assis à leurs pieds. Sur l’autre échafaud, parmi les huissiers et les gens de torture était Jeanne en habit d’homme ; il y avait en outre des notaires pour recueillir ses aveux,

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et un prédicateur qui devait l’admonester. Au pied, parmi la foule, se distinguait un étrange auditeur, le bourreau sur la charrette, tout prêt à l'emmener, dès qu’elle lui serait adjugée :.

Le prédicateur du jour, un fameux docteur, Guillaume Érard, crut devoir, dans une si belle occasion, lâcher la bride à son éloquence, et par zèle il gâta tout. « O noble maison de France, criait-il, qui toujours avais été protectrice de la foi, as-tu été ainsi abusée, de t’attacher à une hérétique et schismatique... » Jusque là l’accusée écoutait patiemment, mais le prédicateur se tournant vers elle, lui dit en levant le doigt : « C'est à toi, Jehanne, que je parle, et je te dis que ton roi est hérétique et schismatique. » À ces mots, l’admirable fille, oubliant tout son danger, s’écria : « Par ma foi, sire, révérence gardée, jose bien vous dire et jurer, sur peine de ma vie, que c'est le plus noble chrétien de tous les chrétiens, celui qui aime le mieux la foi et l’Église, il n’est point tel que vous le dites. — Faites-la taire, » s’écria Cauchon.

Ainsi tant d'efforts, de travaux, de dépenses, se trouvaient perdus. L’accusée soutenait son dire. Tout ce qu’on obtenait d’elle cette fois, c'était qu’elle voulait bien se soumettre au pape. Cauchon répondait : « Le pape est trop loin. » Alors il se mit à lire l’acte de condamnation tout dressé d’avance; il y était dit entre autres choses : « Bien plus, d’un esprit obstiné, vous avez refusé de vous soumettre au Saint-Pere et au concile, etc. » Cependant Loyseleur, Érard, la conjuraient d’avoir pitié d’ellemême; l’évêque, reprenant quelque espoir, interrompit sa lecture. Alors les Anglais devinrent furieux ; un secré-

1. Voy.les dépositions du notaire Manchon, de l’huissier Massieu, etc. Notices des mss., III, $o2, $0S et passim.

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taire de Winchester dit à Cauchon qu’on voyait bien qu’il favorisait cette fille, le chapelain du cardinal en disait autant. « Tu en as menti’, s’écria l’évêque. — Et toi, dit l’autre, tu trahis le roi. » Ces graves personnages semblaient sur le point de se gourmer sur leur tribunal.

Érard ne se décourageait pas, il menaçait, il priait. Tantôt il disait : « Jehanne, nous avons tant pitié de vous !... » et tantôt : « Abjure, ou tu seras brüléé ! » Tout le monde s’en mélait, jusqu’à un bon huissier qui, touché de compassion, la suppliait de céder, et assurait qu’elle serait tirée des mains des Anglais, remise à l'Église. « Eh bien, je signerai », dit-elle. Alors Cauchon, se tournant vers le cardinal, lui demanda respectueusement ce qu’il fallait faire 2 « L’admettre à la pénitence », répondit le prince ecclésiastique.

Le secrétaire de Winchester tira de sa manche 3 une toute petite révocation de six lignes (celle qu’on publia ensuite avait six pages), il lui mit la plume en main, mais elle ne savait pas signer ; elle sourit et traça un rond; le secrétaire lui prit la main et lui fit faire une croix.

Le sentence de grâce était bien sévère : « Jehanne, nous vous condamnons par grâce et modération à passer le reste de vos jours en prison, au pain de douleur et à l’eau d'angoisse, pour y pleurer vos péchés. »

Elle était admise par le juge d’Église à faire pénitence, nulle autre part sans doute que dans les prisons d’Église 4.

1. « Mentiebatur, quia potius, quum judex esset in causa fidei, deberet quærere ejus salutem quam mortem. » Nofices des mss., 485. Cauchon, pour tout dire, devait ajouter que dans l'intérêt des Anglais, la rétractation était bien plus importante que la mort.

2. « Inquisivit a cardinali Angliæ quid agere deberet. » Notices des mss., III, p. 484.

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