‹ Jeanne d'Arc;Chapitre 4 sur 43 · Procès, éd. Buchon, 1827, p · texte numérisé non relu

Procès, éd. Buchon, 1827, p

7. Journal du Bourgeois, t. XV, p. 411 [lire 428], 1430. Jean Chartier,

&/Voy. la Mystique chrétienne de JT. Goerres, et les articles de M. Guido Goerres dans la Revue de Munich. Historisch-politische Blaetter, 1839. Quelque éloigné que ce point de vue puisse être du nôtre, nous devons la plus sérieuse attention à des faits si curieux.

vinces où un tel phénomène eût dû se présenter. Les Lorrains sont braves, batailleurs, mais volontiers intrigants et rusés. Si le grand Guise sauva la France, avant de la troubler, ce ne fut pas par des visions. Nous trouvons deux Lorrains au siége d'Orléans, et tous deux y déploient le naturel facétieux de leur spirituel compatriote Callot ; l’un est le canonnier maître Jean qui faisait si bien le mort; l’autre est un chevalier qui fut pris par les Anglais, chargé de fers, et qui à leur départ revint à cheval sur un moine anglais :.

La Lorraine des Vosges a, il est vrai, un caractèr plus grave. Cette partie élevée de la France d’où descendent de tous côtés des fleuves vers toutes les mers, était couverte de forêts, forêts vastes et telles que les Carlovingiens les jugeaient les plus dignes de leurs chasses impériales. Dans les clairières de ces forêts, s’élevaient les vénérables abbayes de Luxeuil et de Remiremont ; celle-ci, comme on sait, gouvernée par une abbesse qui était princesse du Saint-Empire, qui avait ses grands officiers, toute une cour féodale, qui faisait porter par son sénéchal l’épée nue devant elle. Cette royauté de femme avait eu pour vassal, et pendant longtemps, le duc de Lorraine.

Ce fut justement entre la Lorraine des Vosges et celle des plaines, entre la Lorraine et la Champagne, que, naquit, à Domremy, la belle et brave fille qui devait porter si bien l’épée de la France.

Il y a quatre Domremy le long de la Meuse dans un cercle de dix lieues, trois du diocèse de Toul, un de celui de Langres 2. Probablement, ces quatre villages étaient, dans des temps plus anciens, des domaines de

1. Histoire au vray du siège, p. 92, éd. 1606. 2. Il y a encore un Domremy, mais plus loin de la Meuse.

l’abbaye de Saint-Remy de Reims :. Nos grandes abbayes avaient, comme on sait, dans les temps carlovingiens, des possessions bien plus éloignées, jusqu’en Provence, jusqu’en Allemagne, jusqu'en Angleterre 2.

Cette ligne de la Meuse est la marche de Lorraine et de Champagne, tant disputée entre le roi et le duc. Le père de Jeanne, Jacques Darc 5 était un digne Champenois 4. Jeanne tint sans doute de son père; elle n’eut point l’âpreté lorraine, mais bien plutôt la douceur champenoise, la naïveté mêlée de sens et de finesse, comme vous la trouvez dans Joinville.

Quelques siècles plus tôt, Jeanne serait née serve de l’abbaye de Saint-Remy ; un siècle auparavant, serve du sire de Joinville. Il était en effet seigneur de la ville de Vaucouleurs dont le village de Domremy dépendait. Mais en 1335, le roi obligea les Joinville de lui céder Vaucouleurs 5. C'était alors le grand passage de la Champagne à la Lorraine, la droite route d'Allemagne, non seulement la route d'Allemagne, mais aussi celle des bords de

1. Un diplôme de 1090 compte Domremy-la-Pucelle parmi les propriétés de l’abbaye. M. Varin, Archives administratives de Reims, p. 242. Depuis, cette propriété fut aliénée ; mais la cure du village semble ètre restée longtemps à la nomination du monastère de Saint-Remy (M. Varin, d’après D. Martel, Hist. mss. de Reims). Ce fait est plus impor- . tant qu’il ne semble. La Pucelle étant née dans un ancien fief de Saint- Remy,on comprend mieux pourquoi l’idée de Reims, l’idée du sacre domina toute sa mission. Elle n’appela Charles VII que dauphin, jusqu’à ce qu’il fût sacré.

2. Voy. entre autres ouvrages, la savante introduction de M. Varin. Archives de Reims, p. 23-24 [lire xxIrI-xx1V].

3. C’est l’orthographe que suit Jean Hordal, descendant d’un frère de la Pucelle. Hordal, Jobannx Durc historia, 1612, in-4°. Dès lors on ne peut guère tirer ce nom du village d'Arc.

4. De Montier-en-Der. — Un Allemand vient, dit-on, de trouver moyen de donner à cette famille une illustre origine italienne.

s. Charles V l'uuit inséparablement à la couronne en 136$. « On voit encore en Champagne, près de Vaucouleurs, de grosses pierres que l’empereur Albert et Philippe le Bel firent planter pour servir de bornes à leurs empires. » Dict. géogr. de Vosgien, chanoine de Vaucouleurs, éd. 1767. Lebrun de Charmettes, t. [, p. 323.

la Meuse, la croix des routes. C'était encore, pour ainsi dire, la frontière des partis; il y avait près de Domremy un dernier village du parti bourguignon, tout le reste était pour Charles VII.

Cette marche de Lorraine et de Champagne avait en tout temps cruellement souffert de la guerre; longue guerre entre l’est et l’ouest, entre le roi et le duc, pour la possession de Neufchâteau et des places voisines; puis guerre du nord au sud, entre les bourguignons et les armagnacs. Le souvenir de ces guerres sans pitié n’a pu s’effacer jamais. On montrait naguère encore, près de Neufchâteau, un arbre antique au nom sinistre, dont les branches avaient sans doute porté bien des fruits humains : Le chêne des partisans.

Les pauvres gens des marches avaient l’honneur d’être sujets directs du roi, c’est-à-dire qu’au fond ils n’étaient à personne, n'étaient appuyés, ni ménagés de personne, qu'ils n’avaient de seigneur, de protecteur que Dieu. Les populations sont sérieuses dans une telle situation ; elles savent qu’elles n’ont à compter sur rien, ni sur les biens, ni sur la vie. Elles labourent, et le soldat moissonne. Nulle part le laboureur ne s'inquiète davantage des affaires du pays ; personne n’y a plus d'intérêt ; il en sent si rudement les moindres contre-coups! Il s’informe, il tâche de savoir, de prévoir ; du reste, il est résigné, quoi qu'il arrive, il s’attend à tout, il est patient et brave. Les femmes même le deviennent; il faut bien qu’elles le soient, parmi tous ces soldats, sinon pour leur vie, au moins pour leur honneur, comme la belle et robuste Dorothée de Goethe.

Jeanne était la troisième fille d’un laboureur : Jacques

1. On voit encore aujourd’hui, au-dessus de la porte de la chaumière qu’habita Jeanne d’Arc, trois écussons sculptés : celui de Louis XI, qui

Darc ou d’Arc et d’Isabelle -Romée'. Elle eut deux marraines, dont l’une s’appelait Jeanne, l’autre Sibylle.

Le fils aîné avait été nommé Jacques, un autre Pierre. Les pieux parents donnèrent à l’une de leurs filles le nom plus élevé de saint Jean 2.

Tandis que les autres enfants allaient avec le père travailler aux champs ou garder les bêtes, la mère tint Jeanne près d’elle, occupant à coudre ou à filer 3. Elle n’apprit ni à lire, ni à écrire; mais elle sut tout ce que savait sa mère des choses saintes 4. Elle reçut sa religion, non comme une leçon, une cérémonie, mais dans la forme populaire et naïve d’une belle histoire de veillée, comme la foi simple d’une mère... Ce que nous recevons

fitembellir la chaumière ; celui qui fut donné sans doute à l’un des frères de la Pucelle avec le surnom de Du Lis; et un troisième écusson qui porte une étoile et trois socs de charrue pour exprimer la mission de la Pucelle et l’humble condition de ses parents. Vallet, Mémoire adressé à l'Institut historique, sur le nom de la famille de la Pucelle.

1. Le nom de Romée était souvent pris au moyen âge par ceux qui avaient fait le pèlerinage de Rome.

2. Ce prénom est celui d’un grand nombre d'hommes célèbres du moyen âge : Jean de Parme, auteur supposé de l'Évangile éternel, Jean Fidenza (saint Bonaventure), Jean Gerson, Jean Petit, Jean d’Occam, Jean Huss, Jean Calvin, etc. Il semble annoncer dans les familles qui le donnaient à leurs enfants une sorte de tendance mystique. Le choix du nom a une singulière importance dans tous les âges religieux (voy. mes Origines du droit), à plus forte raison chez les chrétiens du moyen âge, qui plaçaient l'enfant sous le patronage du saint dont il portait le nom. J'ai parlé déjà au tome IT de l’Histoire de France (chap. 1), du nom de Jean, et au tome JV de l'opposition de Jean et de Jacques.

3. « Interrogée se elle avoit apprins aucun art ou mestier, dist : Que oui et que sa mère lui avoit apprins à coustre, et qu’elle ne cuidoit point qu’il y eust femme dans Rouen qui lui en sceust apprendre aucune chose. Ne alloit point aux champs garder les brebis ne autres bestes.….. — Depuis qu’elle a esté grande et qu’elle a eu entendement, ne les gardoit pas... ; mais de son jeune aage, se elle les gardoit ou non, n’en a pas la mémoire. » Procès, interrog. des 22 et 24 février 1431, p. 58, 69, éd. Buchon, 1827. Le témoignage de Jeanne me paraît devoir être préféré à celui des témoins du second procès, qui d’ailleurs parlent si longtemps après.

4. « Que autre personne que sadite mère ne lui apprint sa créance. » Ibidem, interrog. du 22 février, p. 55.

JEANNE D’ARC k7

ainsi avec le sang et le lait, c’est chose vivante, et la vie même.

Nous avons sur la piété de Jeanne un touchant témoignage, celui de son amie d’enfance, de son amie de cœur, Haumette, plus jeune de trois ou quatre ans. « Que de fois, dit-elle, j'ai été chez son père, et couché avec elle, de bonne amitié’... C'était une bien bonne fille, simple et douce. Elle allait volontiers à l’église et aux saints lieux. Elle filait, faisait le ménage, comme font les autres filles... Elle se confessait souvent. Elle rougissait, quand on lui disait qu’elle était trop dévote, qu’elle allait trop à l’église. » Un laboureur, appelé aussi en témoignage, ajoute qu’elle soignait les malades, donnait aux pauvres. « Je le sais bien, dit-il ; j'étais enfant alors, et c’est elle qui m’a soigné. »

Tout le monde connaissait sa charité, sa piété. Ils voyaient bien que c'était la meilleure fille du village. Ce qu'ils ignoraient, c’est qu’en elle la vie d’en haut absorba toujours l’autre et en supprima le développement vulgaire. Elle eut, d’âme et de corps, ce don divin de rester enfant. Elle grandit, devint forte et belle, mais elle ignora toujours les misères physiques de la femme. Elles lui furent épargnées, au profit de la pensée et de l'inspiration religieuse. Née sous les murs mêmes de l’église, bercée du son des cloches et nourrie de légendes, elle fut une légende elle-même, rapide et pure, de la naissance à la mort.

Elle fut une légende vivante... Mais la force de vie,

1. « Stetit et jacuit amorose in domo patris sui. » Déposition d'Haumette, Procès ms. de Révision.

2. « À ouy dire à plusieurs femmes que la ditte Pucelle..…. oncques n’avoit eu... » Déposition de son vieil écuyer, Jean Daulon. Procès ms. de Révision.

Si

exaltée et concentrée, n’en devint pas moins créatrice. La jeune fille, à son insu, créait, pour ainsi parler, et réalisait ses propres idées, elle en faisait des êtres, elle leur communiquait, du trésor de sa vie virginale, une splendide et toute-puissante existence, à faire pâlir les misérables réalités de ce monde.

Si poésie veut dire création, c’est là sans doute la poésie suprême. Il faut savoir par quels degrés elle en vint jusque là, de quel humble point de départ.

Humble à la vérité, mais déjà poétique. Son village était à deux pas des grandes forêts des Vosges. De la porte de la maison de son père, elle voyait le vieux bois des chênes'. Les fées hantaient ce bois ; elles aimaient surtout une certaine fontaine près d’un grand hêtre qu’on nommait l'arbre des fées, des dames 2. Les petits enfants y suspendaient des couronnes, y chantaient. Ces anciennes dames et maîtresses des forêts ne pouvaient plus, disaiton, se rassembler à la fontaine ; elles en avaient été exclues pour leurs péchés 5. Cependant l’Église se défait toujours des vieilles divinités locales ; le curé, pour les chasser, allait chaque année dire une messe à la fontaine.

Jeanne naquit parmi ces légendes, dans ces rêveries populaires. Mais le pays offrait à côté une tout autre. poésie, celle-ci, sauvage, atroce, trop réelle, hélas! la poésie de la guerre... La guerre! ce mot seul dit toutes les émotions ; ce n’est pas tous les jours sans doute l’assaut et le pillage, mais bien plutôt l’attente, le tocsin, le réveil en sursaut, et dans la plaine au loin le rouge sombre

1. « Que on voit de l’huys de son père. » Procès, interrog. du 24 février 1431, p. 71, éd. Buchon, 1827.

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