M. Sepet, op . cit., p
A REIMS
les politiques s’agitaient en de nouvelles intrigues pour entraver sa mission (1), la Pucelle écrivait aux habitants de Tournai, demeurés en pleine invasion lidôles au roi, cette lettre où respire T accent d’une inébranlable foi en sa mission et d’un patriotisme surnaturel :
f Jhesus -J* Maria.
« Gentils loyaux Français de la ville de Tournai, la « Pucelle vous fait savoir des nouvelles de par deçà. En « huit jours, elle a chassé les Anglais de toutes les places « qu'ils tenaient sur la rivière de Loire, par assaut ou « autrement. Il y on a en beaucoup de tués et de pris, et « elle les a déconfits en bataille (en rase campagne). Et « croyez que le comte de Suffort (Suffolk), Lapoule (Pôle) « son frère, le sire de Tallebord (Talbot), le sire de Scallez « (Scales), et messire Jean Falscof (Falstoff) (2), et plu- « sieurs chevaliers et capitaines ont été pris, et le frère du « comte de Suffort et Glasdas (Glansdale) sont morts. Main- « tenez-vous bien, loyaux Français, je vous en prie. Je « vous prie aussi et vous requiers que vous soyez tous « prêts avenir au sacre du gentil roi Charles à Reims, où « nous serons bientôt, et venez au devant de nous, quand « vous saurez que nous approchons. A Dieu je vous « recommande. Que Dieu vous garde et vous donne sa « grâce, afin que vous puissiez maintenir la bonne cause « du royaume de France. »
« Écrit à Gien, le vingt-cinquième jour du mois de « juin. »
1. Et par le moyen d’icelle Jeanne la Pucelle venaient tant de gens de toutes parts devers le roi pour le servir à leurs dépens, qu'on disait qu icelui de la Trimolle et autres du Conseil étaient bien courroucés que tant y en venait, pour le double (la considération) de leurs personnes. El disaient plusieurs que si ledit sire de la Trimolle et autres du Conseil du roi eussent voulu recueillir tous ceux qui venaient au service du roi, ils eussent pu légèrement recouvrer tout ce que les Anglais tenaient du royaume de France. (Alain Chartier, cité par M. Wallon.)
2. D’après M. Quicherat, l’erreur provient de ce qu’un des prisonniers anglais a dû se faire passer pour Falstoff, afin de dérouter les poursuites.
L’adresse portait : « Aux loyaux Français de la ville de Tournai. »
Deux jours après, Jeanne sortait de Gien, dans la direction de Montargis. Le roi se décida enfin à la suivre, niais, hélas! il traînait aussi après lui son Conseil.
On n’ose croire au récit des historiens, mais on est bien obligé de confesser que, par les obstacles qu’il suscita sans cesse à la mission de Jeanne, La Trémouille a rendu l’accusation possible. Il reçut, dit-on, deux mille écus d’or des habitants d’Auxerre, qui furent autorisés à tenir leurs portes fermées au passage de Charles VII. Jeanne en gémit tout haut, car, disait-elle, « on aurait eu bien aisément la ville par assaut. »
Du moins, on allait en avant!
Charles s’était même décidé à faire plus. Il avait écrit à ceux de Reims, pour leur annoncer sa prochaine arrivée et ordonner qu’on se tînt prêt pour le sacre.
C’était le 3 juillet. Le lendemain, Jeanne écrivait de son côté aux habitants de Troyes. Ce n’était plus la menace, comme quand elle écrivit aux Anglais devant Orléans. « Dans la lettre aux Anglais, remarque le P. Ayroles^ Jésus-Christ, par le chétif instrument qu'il s’est choisi, parle en roi guerrier,, résolu de chasser l’envahisseur étranger et de rétablir le vassal injustement dépossédé. C’est la menace. Le ton est tout différent dans la lettre aux habitants de Troyes et au duc de Bourgogne. Les Anglo-Bourguignons sont des sujets égarés qu’il faut ramener. Jeanne fait entendre la voix du roi pacificateur qui veut rétablir l’ordre troublé dans ses Etats. La menace disparaît, couverte qu’elle est par les paroles d’affection, les promesses de pardon, de victoire et de paix. »
A REIMS
-J- Jhesus -{- Maria.
« Très chers et bons amis, s'il ne tient à vous (si cela « vous agrée) : seigneurs, bourgeois et habitants de la « ville de Troyes. Jeanne la Pucelie vous mande et vous « fait savoir, de par le roi du ciel, son droiturier et souve- « rain seigneur, duquel elle est un chacun jour en son « service royal, que vous fassiez vraie obéissance et recon- « naissance au gentil roi de Franco, qui sera bientôt à « Reims et à Paris, qui que vienne contre, et en ses bonnes « villes du saint royaume, à l’aide du roi Jésus. — Loyaux « Français, venez au-devant du roi Charles, et qu’il n’y ait « point de faute ; et ne vous doubtez de (ne craignez rien « pour) vos corps, ni de (pour) vos biens, si ainsi le faites. « — Et si ainsi ne le faites, je vous promets et certifie sur « vos vies, que nous entrerons, à l’aide de Dieu, en toutes « les bonnes villes qui doivent être du saint royaume, et y « ferons bonne paix ferme, qui que vienne contre. — Ce « D ieu vous commande (recommande) : Dieu soit garde de « vous. Répondez au plus tôt.
« Jeu anne. »
Les bourgeois orgueilleux, qui tenaient la ville de Troyes au profit de l’invasion anglaise, parlant de cette lettre, écrivirent à ceux de Reims :
« Cette coquarde (hâbleuse) nous a écrit. C’est une folle. Sa lettre n’a pas le sens commun. Nous en avons bien ri; puis, nous l’avons jetée au feu, sans y faire aucune réponse. »
Au fond, les vantards avaient peur, et ils espéraient, par ce ton railleur, décider le duc de Bedford à leur envoyer du secours. Mais comme, d’autre part, ils gardaient au fond du cœur l’amour de leur pays et de leur roi, ils imaginèrent de prendre un biais, pour couvrir la reddition qu’ils désiraient secrètement.
11 y avait, à ce moment, dans les murs de la ville, un religieux fort populaire, ancien pèlerin de Terre-Sainte,
dont l’éloquence familière ravissait le peuple. Frère Richard, c’était son nom, s’ offrit à voir un peu par luimême ce qu’il en était de cette Pucelle. Les bourgeois y consentirent et frère Richard vint au camp des Français. Or, le bon homme, qui avait fort peur, parce que, croyaitil, Jeanne pouvait fort bien être quelque suppôt de Satan, s’avançait avec crainte et jetait de l’eau bénite sur la Pucelle.
— Approchez hardiment, lui dit-elle en riant, je ne m’envolerai pas.
Le moine s’approcha et fut si content de son entretien, qu’il revint à Troyes, tout changé et fort partisan de la Pucelle. Mais, il se heurtait à forte partie. La garnison refusait de se rendre, et les jours s’écoulaient. Bien plus, la famine menaçait l’armée des assiégeants. Charles réunit son Conseil.
Régnault de Chartres, ce même archevêque de Reims à qui revenait le droit de faire le sacre, opina le premier.
— Il faut, dit-il, lever le siège et s’en retourner sur la Loire.
11 alléguait la pénurie de vivres et d’argent, la difficulté de réduire une telle forteresse, l’insuffisance des moyens de bombardement, bref, tant et de si solides raisons que le Conseil se rangea à son avis.
Un vieux conseiller, Robert le Maçon, essaya de faire entendre la voix du bon sens et de la foi.
— Quand le roi a entrepris ce périlleux voyage, dit-il, il ne l’a pas fait par la considération du nombre d’hommes de guerre qu’il pouvait mener avec lui, ni de l’argent qu’il pouvait avoir pour les payer, mais uniquement par l’avis de Jeanne la Pucelle, qui répétait tous les jours qu’il marchât en avant pour se faire sacrer à Reims, et qu’il ne trouverait sur son chemin que bien peu de résistance, car tel était le plaisir et la volonté de Dieu.
Le judicieux chevalier ajouta, en conclusion :
— Du reste, si Jeanne ne conseille rien de mieux que
A REIMS
ce qui vient d’être dit, je me rallierai à voire avis et j’opinerai pour qu’on lève le siège.
La discussion s’anima et on s’échauffait fort de part et d’autre, quand un coup très vif retentit à la porte de la chambre du Conseil.
C’était Jeanne, amenée là, comme toujours, au moment où l’inspiration d’en haut lui enseignait que sa présence était le plus nécessaire.
— Jeanne, dit Régnault de Chartres, le roi et son Conseil sont très indécis sur ce qu’il convient de faire.
Et il commença un large exposé des débats. Jeanne le laissa dire, et, sans lui répondre directement, elle s’adressa au roi :
— Serai-je crue, fit-elle, en ce que je dirai?
— Oui, répondit le roi, selon ce que vous direz.
— Gentil sire, reprit-elle, si vous voulez cy demeurer devant votre ville de Troyes, elle sera en votre obéissance dedans (avant) deux jours, soit par force ou par amour; et n’en faites nul doute.
— Jeanne, reprit l’archevêque, qui serait certain de l’avoir dedans six jours, on l’attendrait bien. Mais, ditesvous vrai?
La modeste inspirée renouvela son affirmation, et l’on décida d'attendre.
En sortant du Conseil, Jeanne monta à cheval. Un bâton à la main, elle court au camp, donne ses ordres et met tout le monde en mouvement. Chevaliers, écuyers, archers, artisans, menu peuple, tous travaillaient à l’envi, apportant, qui des fagots, qui des poutres, qui des tables, qui des portes descellées, qui des fenêtres, tout ce qui leur tombait sous la main. On dresse une pièce d’artillerie en bonne position. Sous les ordres de l’habile stratégiste, que le ciel dirige visiblement aux yeux de tous ces bons Français, tout se trouve prêt, comme par enchantement, le lendemain matin pour l’attaque.
Jeanne criait déjà : « A l’assaut! » quand, tout à coup,
les portes de la ville s’ouvrent, et on voit sortir l’évêqne, avec les principaux d’entre les bourgeois, qui demandent à capituler.
Frère Richard et l’évêque deTroyes, profitant de la terreur que la vue de tous ces préparatifs si bien dirigés avait imprimée dans le peuple, l’emportèrent sur la rage obstinée des Anglais. Ils obtinrent une capitulation des plus honorables et la garnison put sortir, avec armes et bagages. Mais Jeanne, voyant que celle-ci emmenait les prisonniers français, s’écria :
— En nom Dieu, non, ils ne les emmèneront pas !
Charles VII, qui se croyait engagé, par sa parole.de permettre aux assiégés d’emporter leurs biens, racheta les prisonniers français (1).
Le roi fit ainsi son entrée dans la ville que, la veille, il désespérait de prendre.
Quand elle quitta la maison natale, pour voler sur les champs de bataille, l'angoisse, on s’en souvient, s’était assise à la place de Jeanne au foyer paternel. On l’y pleura d’abord beaucoup. Avoir une fille si parfaite que messire Guillaume Fronte, son curé, disait « qu’elle n’avait pas sa pareille dans tout le village, » entendre chacun et les gentilshommes eux-mêmes la leur envier, et la savoir livrée aux hasards d’une guerre sans merci!... Bientôt, néanmoins, le bruit des merveilleuses victoires de leur enfant vint tempérer la désolation du logis. Jeanne avait sauvé Orléans, pris une foule de forteresses, remporté d’éclatants succès en bataille rangée, elle s’en allait à Reims, conduire
1. Le roi d’Angleterre fut moins chevaleresque. Par décret du 31 août, il punit l’évêque de Troyes, avec plusieurs autres, de leur défection, par la confiscation de leurs biens.
REIMS
le roi au sacre. Jacques d Arc n’y tint plus, il avait quitté Domrémy et accourait à Reims, assister au triomphe de sa fille.
Elle apprit cette nouvelle, si douce à sa piété filiale, en entrant à Chàlons, qui venait de faire sa soumission spontanée au roi Charles. Là, elle rencontra des gens de Domrémy, qui lui apportaient les échos du pays natal : Jean Morel, à qui elle donna, en témoignage d’amitié, un habit rouge qu’elle avait porté; le compère Gérardin d’Épinal, converti sans doute au parti armagnac, puisque Jeanne l’avertit qu’elle ne craignait que les traîtres.
Ce fut un doux rayon de printemps dans la mêlée ardente. Ses voix la pressaient et on partit pour Reims.
Les Anglais frémissaient de rage. Bedford dégradait Falstoff dans sa colère, impuissante à entraver la marche triomphante d’une jeune fille sans lettres, sans éducation militaire, sans ressources que son indomptable vouloir. Oh ! tout cela ne s’expliquait point humainement, et, tandis que nos modernes rationalistes se tueront à trouver une explication naturelle à cette série de miracles surhumains, l’Anglais ne s’y méprend point, lui. Seulement, quand les soldats découragés qui se débandent proclament que le doigt de Dieu est là, Bedford, préludant aux calomnies des futurs bourreaux de la Pucelle qui prirent le mot d’ordre auprès de lui, leur répond qu’il faut rapporter les prodiges à l’intervention du démon. C’est ce qu’il essayait de persuader aux gens de Reims, afin d’empêcher la ville du sacre de couronner le roi victorieux. Ceux-ci, craignant qu’on leur imposât des garnisons nouvelles et secrètement acquis à la cause de Charles, usèrent de ruse, et réussirent à endormir la crainte du régent d’Henri YI. En vain, Pierre Cauchon — c’est la première fois que l'on entend retentir le nom si justement honni du prélat traître à sa patrie et aveuglé par une ambition brutale — en vain ce triste évêque de Beauvais vient en ambassade, au nom des Anglais, encourager les Rémois à repousser le dauphin
‘liïî
: : lift H
et seconder les efforts de ses bons amis les envahisseurs du sol français, assurant, quant au fait de la Pucelle, « que c’était la plus simple chose qu’il vît oncques ; et qu’en son fait n’avait ni rime ni raison, non plus qu’en le plus sot qu’il vît oncques (1). »
Les habitants de Reims recevaient en meme temps un autre message, celui-là émané de leur pasteur légitime, l’archevêque Régnault, annonçant la bonne nouvelle.
Le roi Charles était arrivé à Scptsaulx, à peine distant de quatre lieues de la ville. Aussitôt, les notables partirent en députation. Charles VII les reçut avec cette affabilité royale qui lui gagnait les cœurs, il promit amnistie et, le jour même, 16 juillet 1429, il fit son entrée à Reims.
L’archevêque, qui l’y avait précédé, vint à sa rencontre, à la tête des bourgeois et des corps de métiers. Le peuple criait : Noël ! Noël. Les prédictions de Jeanne s’accomplissaient toutes, l’une après l’autre (2).
Le temps pressait. On voulait accomplir d’auguste cérémonie du sacre royal dès le lendemain 17, qui était un dimanche. Il ne restait donc pas une minute à perdre. Le reste de la journée et la nuit furent employés aux préparatifs.
Tout manquait. Ainsi, les vêtements royaux, on dépôt a Saint-Denis, durent être remplacés en hâte par d’autres ornements que les dames rémoises confectionnaient avec un patriotique enthousiasme. Chacun rivalisait de zèle, si
t. Lettre de Jean de Ghâtillon du 43 juillet 1429.
2 . Jeanne avait prédit à Charles VII qu'il entrerait à Reims sans résistance, et que les bourgeois viendraient au-devant de lui. La prédiction s’accomplit ci la lettre.
A REIMS
bien, disent les chroniques contemporaines, que la cérémonie fut aussi magnifique que si l'on avait mis une année entière à la préparer,
Il n’y avait qu’un maréchal de France, Boussac, le roi en créa un second, de Rais. Avec Graville, le chef des arbalétriers, et l’amiral de France, Cuian.les deux maréchaux se dirigèrent vers l’abbaye de Saint-Remi.
C’est là que reposait, sous la garde de l’abbé et de ses religieux, l’Ampoule mystérieuse, qui recelait l’huile sainte avec laquelle on consacrait les rois. Les grands dignitaires — ainsi le voulait le cérémonial traditionnel — jurèrent d’escorter et de ramener l’auguste dépôt à l’abbaye. L’abbé prit alors la Sainte-Ampoule entre ses mains et la porta sous le dais jusque sous le porche de l’église Saint-Remi, où l’archevêque de Reims, revêtu de tous ses ornements pontificaux, crosse en main et mitre en tête, accompagné de tous ses chanoines, l’attendait, pour la porter processionncllement à Notre-Dame de Reims, suivi des seigneurs de l'escorte. Ceux-ci, fidèles au serment juré, et conformément à la tradition, pénétrèrent à sa suite, sans descendre de cheval, bannières en mains, jusqu’au chœur, où se terminait leur première mission d’accompagnateur.
Il aurai t fallu, d’après l’antique règle, les douze pairs du royaume. Mais, on ne pouvait ni les réunir tous, ni les attendre. Les principaux seigneurs présents et les évêques de l’escorte royale suppléèrent aux absents, en cet ordre :
Pairs laïques : le duc d Alençon (qui fit le roi chevalier), remplaçant le duc de Bourgogne passé au parti des Anglais ; les comtes de Clermont et de Vendôme; les sires de Laval, de La Trémouille et de Beaumanoir.
Pairs ecclésiastiques : l’archevêque de Reims, l’ évêque de Laon et l’évêque de Châlons, tous trois en vertu de leur titre; les évêques de Séez, d’Orléans et un sixième dont le nom s’est perdu, au nom des autres titulaires.
L’archevêque de Reims devait officier et le sire d’Albret tiendrait l’épée devant le roi.
Et Jeanne, où sera sa place? Le peuple s en enquérait, car « tous les regards étaient pour la Pucelle. »
Il fut réglé que, durant toute la cérémonie, elle se tiendrait auprès du roi, son étendard à la main.
Les bourreaux le lui reprocheront un jour, attribuant à orgueil le déploiement de cette bannière.
— Elle avait été à la peine, répondra simplement l'héroïque libératrice de la France, c’était bien raison qu’elle fut à l’honneur.
Parole sublime dans sa simplicité, qui retentit encore comme un clairon de victoire et de patriotisme dans toute âme française.
Lorsque Jeanne, son étendard à la main, tous les yeux tournés vers elle, fut placée près de l’autel, Charles entra, précédé de ses grands olhciers, et se mit à genoux devant cet autel. L’archevêque s’approcha à la tête de son clergé et dit :
« — JNous te requérons de nous octroyer que, à nous et aux églises à nous commises, conserves le privilège canonique, loy et justice due; nous gardes et deffendes comme roy est tenu en son royaulme à chascun évesque et à l’Eglise à lui commise. »
Charles Y1I répond :
« — Je, par la Grâce de Dieu, prouchain d’être ordonné roy de France, promets au jour de mon sacre, devant Dieu et ses saincts, que je conserveray le privilège canonique, loy et justice à chacun de vous, prélats, et vous deffendray tant que je pourray, Dieu aydant, comme un g roy doibt par droit de ff en dre en son royaulme chascun évesque, et l’Eglise à luy commise. Je promets, au nom de Jhésus- Xhrist, au peuple Xhrestpien à moy subject, ces choses :
A REIMS
premièrement que tout le peuple Xlirestpien, je garderay à l’Eglise, et tous temps la vraye paix, par vostre advis. Item que je le deffendray de toutes rapines et iniquités de tous degrés. Item, que en tous jugemens je commanderay équité et miséricorde, affin que Dieu clément et miséricordieux m’octroye et à vous sa miséricorde. Item que de bonne foy je travailleray de mon pouvoir mectre, liors de ma terre et juridiction à moy commise, tous les hérectiques déclarés par l’Eglise. Toutes choses dessus dictes je confirme par serment. »
Dès que ce serinent fut prononcé, des pairs, tenant la couronne, se tournèrent, selon l’usage, vers le peuple, pour demander son consentement. Il fut donné par acclamation, au milieu de l’émotion de tous.
Cet épisode du cérémonial avait une haute signification. C’est l’élection à l’origine et ensuite la naissance qui faisaient nos rois. Voilà ce que rappelait l’incident toujours saisissant du sacre. Mais, le roi proclamé, Jésus-Christ, par le sacre, venait à lui, le couvrait de son ombre, lui conférait une particulière majesté. Le droit de l’élection avait fait le souverain, et l’Église le consacrait.
Or, a dit, dans son magnifique langage, le P. Lacordaire, « la conséquence de J onction de l’Église, c’est que le prince, aux yeux des peuples, devenait le mandataire de Jésus-Christ; on n’obéissait plus seulement à l’homme, mais à Jésus— Christ lui-même, présent et vivant dans celui que l’huile sainte avait touché... La vénération se joignait à l’obéissance; le respect et l’amour allaient le chercher naturellement. Le peuple pardonnait des fautes au prince, comme l’enfant pardonne des faiblesses à son père. Le souverain avait foi dans son peuple, et le peuple avait foi dans son souverain. Ils croyaient l’un à l’autre; ils s’étaient donné la main, non pour un jour, mais devant Dieu et pour tous les siècles, au nom des morts et des vivants, au nom des ancêtres et de la postérité. Le prince descendait tranquille dans la tombe, laissant ses enfants à la garde de
son peuple, et le peuplé, les voyant petits et sans force, les gardait en attendant d’être gardé par eux (1). »
Le peuple de Reims savait ces choses, comme Jeanne les savait et d’une science éclairée chez elle par une lumière divine qui lui montrait le salut de la France dans l’onction sainte du dauphin.
Aussi, lorsque, après cette onction, la couronne fut placée sur la tête désormais consacrée de Charles, une émotion puissante courut tout le long de la basilique, et un grand cri s’éleva de toute part, dans l’église :
— Noël I Noël !...
C’était le vieux cri de l’allégresse française, le cri de l’amour, le cri de la foi.
En même temps, les trompettes sonnèrent, avec une telle puissance, que l’on put croire, dit un historien, que les hautes voûtes de la basilique allaient se fendre.
Commencée à neuf heures du matin, la cérémonie se terminait à deux heures d’après-midi. Elle avait duré cinq heures.
Depuis le sacre de Clovis, a.ucun n’a laissé dans l’histoire un tel ressentiment. Il y a eu/ à Reims, des sacres plus somptueux, il n’y en eut jamais de plus émouvant.
Mais l’émotion fut à son comble, quand Jeanne, jusquelà debout à côté de son roi, la bannière en mains, confia son étendard à un seigneur, et, s’avançant devant le roi couronné, se jette à ses pieds, les baise avec un indicible transport, embrasse ses genoux, et, pleurant à chaudes larmes, s’écrie, à travers ses pleurs triomphants, cessant de l’appeler dauphin, pour lui donner maintenant un titre royal :
— Gentil roi. ores est exécuté le plaisir de Dieu, qui
i. « La grande affaire, ajoute Lacordaire, n’est pas la naissance du pouvoir, c’est surtout son sacre. » Cette belle et profonde parole semble n’être (jue le commentaire du mot prononcé par ]’archevê(fuc de Reims, Adalbêron, lors de la consécration d’Hug*ues Capot : « Le couronnement d’un roi do France est un intérêt public, non une affaire particulière. »
m wm