‹ Jeanne d'Arc; libératrice de la FranceChapitre 1 sur 66 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Alliés au parti bourguignon, possesseurs de plusieurs provinces, maîtres de Paris, les Anglais couraient par la France et la pillaient.

Les villes tremblaient derrière leurs remparts; les campagnes étaient désertes; peste et famine sévissaient; il y avait un affolement universel. Les uns multipliaient processions et pèlerinages. Les autres vaguaient dans les bois, s'attroupaient autour des sorciers, et se donnaient au démon.

Défaites sur défaites. Morts les meilleurs guerriers. Morte l'espérance. L'invasion était maîtresse.

A ce moment où tout semblait perdu, une paysanne de dix-sept ans vint tout sauver.

vi PRÉFACE

Elle se déclara envoyée de Dieu ; elle manifesta les plus splendides vertus; elle obtint les plus extraordinaires succès.

Qu'est-ce qui l'avait suscitée? La grande pitié qui était au royaume de France.

Il n'est pas de fait historique plus merveilleux, et il n'en est pas de mieux établi.

Les premiers témoins de Jeanne sont ses ennemis mêmes. En machinant son procès, ils méditaient un monument de leur vengeance et ils ont édifié le monument de sa gloire.

Ici une bergerette qui ne sait même pas lire. Là les plus savants hommes d'église. Dans la paysanne apparaît un monde de sublimité ; dans les docteurs un monde de bêtise.

Lisez les interrogatoires authentiques de la Pucelle (1). Aussi durs que vous soyez, l'émo-

(1) On les trouvera, ces longs et dramatiques interrogatoires, ainsi que le réquisitoire, le jugement, les monitions, la sentence, traduits intégralement d'après les textes latins des procès-verbaux officiels dans le livre qui sert de complément à celui-ci : Procès de condamnation de Jeanne d'Arc

Dans un antre ouvrage, j'ai également traduit du latin en français le Procès de réhabilitation dans tout ce qu'il a d'essentiel et notamment toutes les dépositions qui y furent recueillies. Elles égalent en portée et en intérêt les interrogatoires du Procèsde condamnation. Les détails topiques y abondent. On aura

PREFACE vu

tion vous gagnera; et vous vous étonnerez que les juges de Jeanne ne soient pas tombés à ses genoux.

Il semble que, devant une telle vertu, amis et ennemis auraient dû se récrier d'admiration et bénir la destinée qui, les faisant naître à ce moment de l'humanité, leur avait permis de voir et d'entendre la fille au grand cœur.

plaisir à entendre tour à tour les trois amies de Jeanne, ses trois marraines, son parrain, ses hôtes de Vaucouleurs, l'oncle qui la mena à Baudricourt, les gentilshommes qui la menèrent au roi, le moine Séguin qui l'interrogea à Poitiers, l'écuyer Thibault et le chevalier d'Armagnac, ses naïfs admirateurs ; Dunois, Gaucourt, d'Alençon, ses trois compagnons de guerre ; Pasqurel, son aumônier, Jean d'Aulon, son intendant, Louis de Contes, son page, dame Touroulde, son hôtesse de Bourges, le chevalier de Macy, témoins de sa captivité à Beauvais, les théologiens Courcelles et Beaupère, l'archidiacre Marguerie, l'évêque de jNoyon, l'évêque de Bémétriade, le prieur de Longue ville, ces six anciens auxiliaires de Cauchon; les trois greffiers et l'huissier du procès; les moines Isambavd et Ladvenu, témoins de la mort de Jeanne, pour laquelle ils s'étaient prononcés avant de la déplorer; des bourgeois d'Orléans et de Rouen, et bien d'autres. N'est-il pas étonnant que jusqu'à ce jour on n'eut pas songé à donner une traduction intégrale de tant et de si curieux témoignages?

Le grand défaut des deux procès tels que les a édités Quicherat dans les trois volumes de son précieux recueil, c'est qu'ils sont rédigés en latin et que leur forme indigeste les rend inarbordables à quiconque n'est pas un patient éuidit. Or il est d'importance capitale de rendre accessible à tous cette histoire de Jeanne d'Arc faite par elle-même et ses témoins et dont la vérité ingénue semble au-dessus de toutes les fictions de la poésie. On y apprendra à la fois, l'amour de la patrie et la haine de l'intolérance. (Voir le nota qui est en tête du présent volume, à l'envers du faux-titre.)

vin PREFACE

Songez à ce qu'eût fait la Grèce s'il lui eût été donné de produire une telle merveille.

Peintres, sculpteurs, poètes, musiciens, auraient consacré leurs meilleures œuvres à la glorification de la libératrice, et, nouvelle Pallas, Jeanne eût été associée aux Immortels devant qui s'élevait la fumée des sacrifices.

Eh bien! l'héroïne à qui Athènes eût dressé des autels, Rouen lui a dressé un bûcher; et cette France où trente millions de catholiques sont censés fêter tous les ans sainte Emilienne, sainte Pélagie, sainte Scholastique, attend encore, depuis quatre siècles et demi, sa fête de la Madone du patriotisme.

Mais quoi! terrible aux Anglais et rebelle aux théologiens, Jeanne avait personnifié en soi deux nouveautés suspectes : le culte du sol national et la liberté de conscience.

Double titre pour être suppliciée au quinzième siècle. Double titre pour être glorifiée au dix-neuvième.

Alors on était divisés en Armagnacs et en Bourguignons pactisant avec l'étranger. Au-

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jourd'hui, devant l'étranger, il n'y a que des Français.

Alors, il y avait des crimes d'hérésie ; et, non moins que le tribunal ecclésiastique qui livra Jeanne aux flammes comme hérétique relapse, le tribunal ecclésiastique qui, vingtcinq ans après, la réhabilita comme exempté d'hérésie, jugeait que Thérétique est digne du bûcher. Aujourd'hui on reconnaît les droits sacrés de l'âme, et nul ne peut être incriminé pour ses négations ou ses croyances.

Dans les premières éditions de ce livre paru en 1883, il était dit :

. « La République française devrait décider qu'il y «aura annuellement un jour où la fête de l'héroïne sera célébrée par toute la France.

» Il y aurait à opter entre l'anniversaire de la délivrance d'Orléans et l'anniversaire de la mort de Jeanne.

» Je préférerais le 30 mai, parce que Jeanne mourante a été encore plus grande que Jeanne triomphante.

x PRÉFACE

» Jeanne est la sainte de la France. Il est conforme à toutes les traditions que les saints soient glorifiés l'anniversaire du jour où ils

furent martyrisés.

ti

» Mais qu'importe la date? L'essentiel est rétablissement de cette solennité qui rapprochera tous les Français, hommes et femmes, républicains et monarchistes, croyants et libres-penseurs, dans une même communion d'enthou-

siasme.

» La nation a déjà sa fête de la liberté. EJle aura sa fête du patriotisme. »

Les Judas Machabée combattant pour l'indépendance nationale, les Caton combattant pour la liberté politique, les Spartacus combattant pour l'affranchissement de la classe esclave, personnifient l'héroïsme civique aux temps antiques. J'ai esquissé ces grandes figures et plusieurs autres dans les Libérateurs.

Au moyen âge, âge d'or du catholicisme et de la monarchie, l'héroïsme civique s'est in-

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carné dans notre Jeanne d'Arc que les Anglais eux-mêmes proclament « le plus bel exemplaire de l'humanité ». J'ai raconté ici Jeanne d'Arc telle que je la connais et la comprends. Ailleurs, j'ai traduit, d'après les textes latins officiels, les deux procès où resplendissent, mieux que dans aucune histoire, les traits de cette image sublime. Un quatrième ouvrage a eu pour objet de rappeler jour par jour les touchants souvenirs qui font du mois de mai le mois de Jeanne d'Arc. Enfin, j'ai esquissé, dans une adaptation en quinze tableaux, une miniature du vaste Mystère du siège d'Orléans, et j'ai moi-même essayé d'évoquer l'héroïne dans une trilogie dramatique.

Depuis l'ère moderne, ère de la philosophie et de la liberté, le type le plus complet de l'héroïsme civique a été le grand Washington. J'ai consacré un livre spécial à Washington, libérateur de l'Amérique.

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