LIVRE PREMIER
LA PAYSANNE
ï. — LA PAYSANNE DE DOMRÉMY
Jeanne d'Arc naquit au village de Domrémy, en Lorraine, l'an 1412.
Ses parents étaient des paysans aisés, de bonne vie et bon renom.
Ils habitaient une confortable maisonnette, avec leurs cinq enfants, trois garçons et deux filles. L'aînée de celles-ci était Jeanne.
C'était une brave fille, courageuse au travail, servant volontiers sa sœur et ses frères.
Dès l'aube, elle faisait le ménage et quelquefois conduisait les animaux à la prairie ; au milieu du jour, elle allait sarcler ou piocher la terre en compagnie de son père; le soir, elle filait ou cousait à côté de sa mère.
Loyale et franche, jamais elle n'accompagnait ses paroles d'un serment. Elle disait oui quand c'était oui, non quand c'était non.
Tout le monde l'aimait, tant elle était douce, obligeante et point fière.
Les enfants, sentant en elle une bonté infinie, recherchaient ses caresses. On dit même que les petits oiseaux venaient lui manger dans les mains.
Elle faisait assidûment l'aumône et s'excusait de donner peu, parce qu'elle avait peu.
Les malades du village la voyaient apparaître à leur chevet, apportant à chacun aide et consolation
Quand se présentaient des malheureux sans asile, elle les faisait accueillir dans la chaumière, et elle voulait qu'ils couchassent dans son lit, disant qu'elle avait plaisir à dormir assise près du foyer.
Ses parents, bons catholiques, l'avaient élevée dans leur religion, et elle avait le cœur tout tourné à la piété.
— « Tu es trop pieuse, » lui disait quelquefois une amie.
Jeanne baissait les yeux, rougissait et continuait à être ce qu'elle était.
Sa grande joie était d'entendre sonner les cloches, dont l'harmonie sonore, portée par les vents, lui semblait un concert du ciel. Angélus du matin, de midi ou
LA BERGÈRE il
du soir, appel à la messe, a vêpres ou à compiles, carillons de fête ou glas de deuil, tout d'elles la touchait profondément.
Tout près du village, sur la pente du coteau qui séparait les bords fleuris de la rivière et la sombre forêt de chênes dite le Bois-Chenu, se dressait un vieux hêtre, connu de toute la contrée.
On l'appelait l'arbre des fées, et on se racontait que, la nuit, au clair de la lune, des femmes aux formes fantastiques venaient y danser en rond, tout comme dans les vieux temps des druides.
Mais certains assuraient qu'on ne les voyait plus, et disaient avec Béatrix, marraine de Jeanne : « Si les dames fées ont cessé de venir, c'est à cause de nos péchés. »
Maintenant, c'était la belle jeunesse de Domrémyqui, dès les premiers sourires du soleil d'avril, y allait passer les après-midi du dimanche.
Au sortir des vêpres, voyant l'air tiède et le ciel serein, jeunes gens et jeunes filles se disaient :
« Voici le printemps. Le hêtre est beau comme un lis et ses larges rameaux viennent toucher terre
« Fillettes et garçons, allons nous égayer à l'ombre de son vert feuillage. Nous enguirlanderons ses branches de fleurs, et puis nous chanterons et puis nous danserons.
« Qui aura faim et soif ira à la source voisine boire de la bonne eau fraîche et mordre à belles dents sur les grappes des groseillers qui l'ombragent. »
Elle aussi, Jeanne, allait danser et chanter en compa-
iS JEANNE D'ARC, LIBÉRATRICE DE LA FRANCE
gnie de ses amies. Avec elles, elle s'amusait à cueillir sur le gazon violettes et marguerites, et à en tresser de jolis bouquets.
Mais souvent elle s'isolait des groupes joyeux pour s'asseoir à l'écart. On la voyait rester immobile durant des heures, les bras croisés sur la poitrine et comme perdue dans une méditation profonde