XXII. — JEANNE A COMPIÈGNE
Cependant l'habile Bedfort ne perdait aucune occa sion de relever les affaires des Anglais.
Il s'occupa de faire venir le jeune roi d'Angleterre et de préparer son couronnement dans la capitale de la France.
Mais ce sacre de Henri à Paris, qui fut retardé, ne devait être qu!une froide parodie du sacre de Charles à Reims.
Bedfort tira plus grand profit de l'aide du duc de Bourgogne dont il sut vaincre les hésitations et rendre le concours sérieux.
Le duc de Bourgogne se disposa à faire le siège de Compiègne.
Avant qu'il se fût établi devant la place, Jeanne y alla à deux reprises et donna du cœur aux habitants.
On la voyait courir t dans les diverses villes pour réchauffer le zèle des amis du roi.
Le soir du 23 mai, Jeanne était à Crespy, lorsque
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arriva la nouvelle que le siège de Compiègne venait de commencer.
— « Je dois secours à cette cité si bonne française, » s'écria Jeanne.
— « N'allez pas là. Ce serait trop vous exposer. »
— « Où est le péril, là est ma place. A moi mes gens! »
A minuit, Jeanne avait réuni environ trois cents combattants.
— « Avec si peu de monde, lui dit-on, vous ne pourrez traverser le camp des ennemis. »
— « Nous sommes assez, répondit-elle. Par mon martin-bâton, je verrai tout à l'heure mes bons amis de Compiègne. »
Au soleil levant, la Pucelle entrait dans la ville.
Le jour même, 24 mai, Jeanne voulut attaquer l'ennemi.
Vers cinq heures du soir, elle fît une sortie à la tête de cinq cents hommes.
Assaillie à l'improviste, l'avant-garde des Bourguignons ne put se maintenir.
Elle lâchait pied quand des gecours arrivèrent.
L'alarme s'était répandue parmi les assiégeants, et ils accouraient en masse de leurs divers quartiers.
Débordés, les Français durent reculer.
Jeanne ne voulait pas fuir. Par deux fois, elle ramena ses gens sur les ennemis qui reculèrent à leur tour.
Pourtant la multitude des Bourguignons grossissait- Ils eurent encore le dessus.
La Pucelle ne perdait pas courage.
— « Jeanne, lui dit son écuyer, vous voyez bien que les ennemis sont trop nombreux. »
— « Taisez-vous, lui répondit-elle. Il ne tiendra qu'à nous qu'ils ne soient déconfits. Ne songez qu'à frapper ! »
On ne l'écouta point. On ne comptait pas assez sur le concours de l'artillerie. On avait peur d'être coupé.
— « Regagnons Compiègne, ou nous sommes perdus ! » s'écriaient des voies confuses. Et les hommes d'armes fuyaient, sourds à l'appel de Jeanne.
Ceux qui étaient près d'elle prirent la bride de son cheval. Force lui fut de les suivre.
Elle marchait la dernière, commandant qu'on fît la retraite en bon ordre et soutenant le choc de l'ennemi.
Mais elle eut beau faire. La retraite était devenue une débandade.
On avait fui par crainte d'être coupé, et cette crainte fit qu'on le fût en effet.
Les Anglais accouraient aider les Bourguignons.
Le gouverneur Flavy, prévoyant ce mouvement, avait pris ses dispositions pour les décimer au passage.
Mais l'arrivée des fuyards l'empêcha d'utiliser son artillerie. Amis et ennemis auraient été criblés indistinctement.
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Bientôt il y eut, près du pont, à l'entrée duboulevard, un effrayant pêle-mêle.
Les ennemis poussaient le flot des fugitifs, l'épée dans les reins.
Déjà ils allaient pénétrer à leur suite. Le sire de Flavy fît lever le pont et fermer la porte.
Pendant ce temps, Jeanne et se» meilleurs compagnons reculaient lentement, en combattant.
La plupart des fantassins de sa troupe avaient cherché refuge sur des bateaux rangés le long de la rivière pour couvrir la retraite. Il ne restait près d'elle que son écuyer et quelques vaillants chevaliers.
Son costume la désignait aux assaillants. Ils se mirent à la presser de tous côtés.
Comment leur échapper? Le pont était levé, et elle ne pouvait gagner les bateaux.
D'un geste désespéré elle se mit à agiter sa bannière.
Mais déjà elle était acculée, entourée, saisie, tirée à bas de son cheval.
Cinq ou six hommes d'armes s'étaient jetés sur elle.
— « Rendez-vous 1 Donnez-moi votre foi ! » lui criait chacun d'eux.
— « J'ai juré ma foi à un autre que vous et je lui tiendrai mon serment, » répondit Jeanne.
En ce moment, les cloches de la ville sonnèrent à toute volée pour appeler les guerriers au secours de Jeanne, que le peuple n'avait pas vu rentrer.
118 JEANNE D'ARC, LIBÉRATRICE DE LA FRANCE Trop tard. Jeanne était prise.
Ce ne fut que tristesse et lamentations à Compiègne quand le terrible malheur fut connu.
Gomme c'est l'habitude dans les grandes catastrophes, on parla de trahison.
Le peuple disait que les seigneurs, jaloux de la renommée de Jeanne, avaient tramé sa perte, et il accusait particulièrement le gouverneur Flavy de l'avoir vendue.
En même temps, on se racontait que Jeanne avait eu le pressentiment de son malheur.
En avril, ses voix lui avaient dit : « Jeanne, tu seras » prise avant la Saint-Jean. Il faut qu'il soit ainsi fait. » Ne t'étonne point. Prends tout en gré. Dieu t'ai- » dera. »
Tourmentée de tristes pensées, Jeanne répétait souvent à son chapelain : « S'il faut que je meure bientôt, dites de ma part au roi, mon seigneur, qu'il fonde des chapelles où l'on prie pour le salut de ceux qui seront morts pour la défense du royaume. »
Durant son second séjour à Compiègne, Jeanne était allée un soir à l'église. Elle avait l'âme pleine d'angoisses et priait.
Après être restée longtemps à genoux, elle se leva et s'appuya tristement près d'un pilier.
A cette heure les cloches tintaient lentement pour annoncer la prière du soir, et les ombres descendaient dans la nef mystérieuse.
De pauvres gens et plusieurs enfants étaient là qui avaient les yeux sur Jeanne.
Jeanne pleurait à chaudes larmes.
La voyant pleurer, on l'entoura avec grande compassion.
Elle regarda doucement tout ce monde, et dit :
— « Bons amis et chers enfants, sachez qu'on m'a vendue et trahie. Bientôt je serai livrée à la mort. Priez Dieu pour moi, je vous supplie ; car je ne pourrai plus servir le roi ni le royaume de France. »