IX. — INTERROGATOIRES SUR LES VISIONS DE JEANNE
— « Quelle est l'apparition qui vint à vous à l'âge de treize ans ? »
— « Saint Michel et ses anges. »
— « Vîtes-vous saint Michel et ses anges corporellement et réellement? »
— « Je les vis comme je vous vois. »
— « Quelle était la figure de saint Michel ? »
— « Je ne saurais vous le dire. »
— « Etait-il nu ? »
— « Pensez- vous que Dieu n'ait pas de quoi le vêtir ? »
— « Avait-il des cheveux? »
— « Pourquoi les aurait-on coupés? »
— « Qu'éprouvâtes-vous à la vue de saint Michel et de ses anges? »
— « Quand je les vis s'éloigner je pleurai, et j'aurais bien voulu qu'ils m'emmenassent avec eux. »
— « Lorsque saint Michel et ses anges apparaissaient, leur faisiez-vous la révérence ? »
— « Oui, je m'agenouillais, et je baisais la terre où ils s'étaient arrêtés. »
— <« Parlez-nous de leurs corps. »
— u Je n'en puis rien dire. Ce que je sais, c'est que leurs paroles sont bonnes et belles. »
— « Gomment prononceraient-ils des paroles, puisqu'ils n'ont pas de membres ? »
— « Je m'en réfère à Dieu. »
— « Gomment distinguez-vous si ce qui vous apparaît est homme ou femme ? »
— « A la voix. »
— « Quelles saintes se sont montrées à vous? »
— « Sainte Marguerite et sainte Catherine. »
— « Gomment les reconnaissiez-vous ? »
— « Elles se nommaient en venant à moi. »
— « Etes-vous sûre que c'est bien sainte Catherine, sainte Marguerite, saint Michel et ses anges qui vous apparaissaient? »
— « Je le crois, aussi fermement que je crois en Dieu. »
— « N'avez-vous pas fait dans les églises des offrandes aux saints qui vous apparaissaient, comme on en fait aux saints du paradis ? »
— « J'ai souvent mis des guirlandes et des couronnes devant les images de sainte Catherine et de sainte Marguerite. »
— « Adressiez-vous ces offrandes aux deux saintes qui sont au ciel, où à celles qui vous apparaissaient? »
— « Je ne mets pas de différence entre celles qui se montrent à moi et celles qui sont au royaume du Paradis. »
— « Avant d'ajouter foi à vos voix, n'avez-vous coii-
suite ni évêque, ni curé, ni autre personne appartenant à l'Église ? »
— « Non. »
— « Yoilà qui est grave. Nous avons grand motif de suspecter vos visions, Jeanne. »
— « Si vous y voyez du mal, demandez copie du registre qui est à Poitiers. J'ai été interrogée, trois semaines durant, par les clercs de mon parti, qui n'ont trouvé dans mon fait que tout bien. »
— « Les voix ne vous ont-elles pas appelée fille de Dieu, fille de l'Eglise, fille au grand cœur ? »
— « Elles m'ont appelée Jeanne la Pucelle, fille de Dieu. »
— « Vos saintes parlent-elles anglais ? »
— « Gomment parleraient-elles anglais, puisqu'elles ne sont pas du parti des Anglais ? »
— « Continuez-vous à les entendre depuis que vous êtes enfermée? »
— « Oui ; mais les bruits de la prison et les noises des gardes m'empêchent quelquefois de bien les ouïr. Ah! je les ouïrais bien mieux si j'étais en quelque forêt. »
— « Vous parlent-elles souvent ? »
— « Elles me parlent tous les jours et plusieurs fois par jour. Si elles ne me confortaient, je serais morte.»
— « Combien de fois vous ont-elles parlé hier? »
— « Trois fois. »
— « Que vous ont-elles dit ? »
— « Elles m'ont dit : « Réponds hardiment ; fais bon visage ; Dieu t'aidera. »
— « Et encore ? »
— « Je ne puis tout dire. »
— « Que craignez-vous ? »
— « Je ne crains pas de vous déplaire, à vous. Mais je crains de déplaire à mes voix. »
— « On déplaît donc à Dieu en disant des choses vraies? »
— « Oui, si on les dit à qui il ne faut pas les dire. »
— « Pour qui vous ont donc parlé vos voix ? »
— « Mes voix m'ont dit certaines choses, non pour vous, mais pour le roi. Ah ! s'il les savait, il en serait plus aise à dîner. Je voudrais qu'il les sût, et ne pas boire de vin d'ici à Pâques. »
— « Vos esprits vous ont-ils parlé aujourd'hui ? »
— « Ils me parlent ici-même. »
— « Où sont-ils donc vos esprits ? »
— « Ils sont là sans qu'on les voie. » A ces mots l'assistance tressaillit.
L'interrogateur reprit. :
— « Vous vous amusez de nous, Jeanne, quand vous voulez nous persuader que les esprits du ciel visitent une fille de si mince origine. »
— « Ils ne se sont pas enquis de cela pour se communiquer à moi. »
— « Si des esprits vous parlent, il faut croire que ce sont plutôt les esprits des fées, de mauvais esprits. »
— « Gomment seraient-ce les fées qui m'apparaî-
traient et non les saintes? Vous trouvez incroyable tout ce qui est pour moi, et croyable tout ce qui est contre moi. »
C'était une opinion commune que, quand une personne est livrée au démon, elle ne saurait dire Notre Père ni Je vous salue.
— « Dites-nous Notre Père, et Je vous salue, Marie, » dit l'interrogateur à Jeanne.
— « Je les dirai volontiers, répondit-elle, si monseigneur de Beauvais veut m'ouïr en confession. »
Ainsi Jeanne se vengeait de son ennemi en lui offrant toute sa confiance. Déjà sa victime, elle lui proposait
d'être sa pénitente.
Vévêque parut touché. Mais l'émotion ne dura point.