X. — INTERROGATOIRES SUR LES FAITS ET GESTES DE JEANNE
— « Est-ce par l'ordre de Dieu, que, de votre village de Lorraine, vous êtes allée en plein pays de France ? »
— « J'aurais mieux aimé être tirée à quatre chevaux que de m'en aller sans l'agrément de Dieu. »
— « Croyez-vous avoir bien agi en partant à l'insu de votre père et de votre mère ? »
— « Ils m'ont pardonné. »
— « Pensez-vous ne pas pécher? »
— « Puisque Dieu commandait, il convenait d'obéir. Quand j'aurais eu cent pères et cent mères et que j'eusse été fille de roi, je serais partie. »
— « Est-il vrai qu'il y avait un ange sur la tête du roi, quand vous le vîtes pour la première fois? »
— « Par la bienheureuse Marie, s'il y en avait un, je ne sais; je ne l'ai pas vu. »
— « Y avait-il une lumière? »
— « Il y avait là plus de cinquante torches, sans comptei- la lumière qui m'éclairait. »
— « Quelle est cette lumière qui vous éclairait ? »
— « Une lumière dont je voudrais que vous fussiez éclairés vous-mêmes. »
— « Gomment votre roi a-t-il ajouté foi à vos paroles ? »
— « Par les signes qu'il en a eus et par les témoignages du clergé réuni à Poitiers. »
— « Pourquoi les gens d'Eglise témoignèrent-ils en votre faveur? »
— « A cause de leur science, et parce qu'ils étaient clercs. »
— « N'avez-vous pas eu l'arrogance impie de prendre empire sur des hommes et de vous faire chef de guerre ? »
— « Si je fus chef de guerre, ce fut pour battre les Anglais. »
— « Au cas où Dieu aurait voulu donner mission à quelqu'un, pourquoi vous aurait-il choisie, vous ? »
— « Dieu se glorifie quand il lui plaît dans une faible fille. Il est le Tout-Puissant. »
— « Comment pouvez-vous donner comme divine la mission de verser le sang humain? »
— « Je commençais toujours par requérir qu'on déposât les armes. J'ai supplié le duc de Bourgogne qu'il y eût paix entre lui et le roi. Quant aux Anglais, la seule paix qu'il y faut, c'est qu'ils retournent en Angleterre. »
— « Ne voyez-vous pas combien vos sommations étaient orgueilleuses ? »
— « Je ne les ai point faites par orgueil, mais par le commandement de Notre-Seigneur. »
— « Vous savez bien que votre roi a jadis répandu le sang de monseigneur le duc de Bourgogne. Croyezvous qu'il ait bien fait? »
LA MARTYRE «et
« La voilà prise, pensèrent les docteurs. Dire oui, c'est prôner l'assassinat. Dire non, c'est avouer son roi assassin. »
Jeanne répondit :
— « La mort de monseigneur le duc de Bourgogne fut grand dommage pour le royaume. Mais, quelque chose qu'il y eût entre ces deux princes, Dieu m'a envoyée au secours du roi de France. »
— « Vous êtes-vous fait donner grand argent par le roi ? »
— « Je n'ai demandé au roi que de bons chevaux et de bonnes armes. »
— « D'où vous venait l'épée que vous portiez à Orléans ? »
— « De l'église Sainte-Catherine de Fierbois, où je l'envoyai chercher. »
— « Jusqu'à quand avez-vous gardé cette épée ? »
— « Jusqu'à mon départ de Saint-Denis, après l'attaque de Paris. »
— « Avez-vous posé votre épée sur l'autel pour qu'elle fût plus fortunée ? »
— « Non. Mais j'ai toujours désiré que mes armes fussent heureuses. »
— u Quelle épée aviez-vous quand vous fûtes prise? »
— « Une épée enlevée à un Bourguignon. C'était une bonne épée de guerre. »
— « Où aviez-vous laissé l'autre?»
— « Cela n'est pas du procès. »
— « Avouez-nous si vous n'aviez pas quelques sortilèges? »
— « Mes sortilèges, c'était l'amour de la France et 3e mépris du danger. »
— « Quand vous vîntes à Orléans, aviez-vous un étendard?»
— « Oui, un étendard brodé de franges de soie. Le champ en était semé de fleurs de lis d'or. Un monde y était figuré avec deux anges sur les côtés. Il portait ces mots écrits : Jésus, Maria. »
— « Qu'aimiez-vous mieux de votre étendard ou de votre épée ? »
— « J'aimais beaucoup plus, voire quarante fois mieux, mon étendard que mon épée. »
— « Qui portait votre étendard ? »
— « Je portais moi-même mon étendard au lieu de lance, pour éviter de tuer quelqu'un. Je n'ai jamais tué personne. »
— « Du moins vous avez bien été en beaucoup de lieux où les Anglais ont été tués ? »
— « Mon Dieu, oui. Mais de ces exterminations d'hommes il faut parler doucement et à voix basse. Que les Anglais ne quittaient-ils la France et ne s'en allaient-ils dans leur pays ? »
— « Était-il bien à une fille de chevaucher parmi les morts ? »
— « Je n'ai jamais vu le sang couler, sans sentir mes cheveux se dresser sur ma tête. »
A ce moment de l'interrogatoire, un lord anglais fut touché :
— « Voilà une bonne femme, dit-il. Que n'est-elw
Anglaise ! »
L'interrogatoire continua :
— « Jeanne, vos compagnons ne se faisaient-ils pas des étendards à la ressemblance du vôtre? »
— « Je ne les y ai jamais encouragés. »
— « Ne leur disiez-vous pas que de tels étendards leur porteraient bonheur ? »
— « Non; je disais seulement: « Entrez hardiment parmi les Anglais », et j'y entrais moi-même. »
— « Ne faisie?;-vous pas croire à ceux qui suivaient votre étendard qu'ils seraient victorieux? »
— « Je disais ce qui est advenu et adviendra encore. »
— « Qui aidait plus, vous à l'étendard ou l'étendard à vous ? »
— « De la victoire de l'étendard ou de Jeanne, c'était tout à Notre-Seigneur. »
— « Pourquoi votre étendard fut-il porté en l'Eglise de Reims, au saore? »
— « Il avait été à la peine ; c'était bien raison qu'il fût à l'honneur. »
— <( Ne disiey-vous pas aux soldats que vous détourneriez d'eux les flèches des Anglais ? »
— « Je leur disais d'être sans crainte. Plusieurs
ont été blessés à mes côtés. J'ai été blessée moimême. »
— « Les voix vous avaient-elles ordonné d'attaquer Paris ? »
— « Quand j'attaquai Paris ce ne fut ni contre ni par le commandement de mes voix. »
— « Est-il bien d'avoir attaqué Paris le jour de la nativité de Notre-Dame ? »
— « Il est bien de fêter Notre-Dame. Il serait bien en conscience de la fêter tous les jours. »
— « Ne pensez-vous pas avoir fait un péché mortel en attaquant Paris ce jour-là? »
— « Non. D'ailleurs, si j'ai péché, 3'est à Dieu d'en connaître, et, en confession, à Dieu et au prêtre. »
— « Pourquoi ne prîtes-vous pas la Charité, puisque vous aviez commandement de Dieu ? »
— « Qui vous a dit que j'avais commandement d'y entrer? »
— « N'eûtes-vous pas conseil de vos voix ? »
— « Je voulais revenir vers Paris ; mais les hommes d'armes me dirent que c'était le mieux d'aller devant la Charité premièrement. »
— « N'est-ce pas un péché de prendre un homme à rançon et de lui ôter la vie ? »
— « C'est un péché, et je ne l'ai jamais commis. »
— « Franquet d'Arras n'a-t-il pas été par vous livré à la mort ? »
— « J'ai consenti à ce qu'il fût jugé, parce que je
n'avais pu l'échanger à mon gré et parce qu'il avait confessé être un brigand et un traître. »
— « En allant à Gompiègne, saviez-vous que vous y seriez prise ? »
— « Je savais que je serais prise. Mais je ne savais •ni l'heure ni le lieu. Si j'eusse su que je serais prise à Gompiègne, je n'y serais point allée, à moins d'un commandement exprès de mes voix. »
— « Vos voix vous ont-elles commandé cette sortie où vous fûtes faite prisonnière ? »
— « Puisque c'était le plaisir de Dieu, c'est pour le mieux que j'aie été faite prisonnière. Les saintes m'avaient bien dit que je serais prisonnière avant la Saint-Jean, qu'il fallait qu'il fût ainsi fait et que Dieu m'aiderait. »
— « Vos saintes ne vous avaient-elles pas dit que vous délivreriez le duc d'Orléans, prisonnier en Angleterre ? »
— « Elles me l'ont dit. »
— « Gomment comptiez-vous opérer sa délivrance? »
— « En prenant assez d'Anglais pour l'avoir à rançon, ou en passant la mer pour l'aller quérir par force en Angleterre. »
— « Vos voix ne vous ont-elles pas trorcmée làdessus? »
— « Il y a une condition pour réussir, c'est de durer. >>
— « A Beaulieu, n'entreprîtes -vous pas de vous échapper? »
— « J'essayai. Mais ma tentative n'aboutit pas. Ce n'était pas Je plaisir de Dieu que je m'échappasse pour cette fois. Il faudra que je voie le roi des Anglais, comme les saintes me l'ont dit. »
Maigre le témoignage de ses voix, Jeanne ne devait ni délivrer le duc d'Orléans, ni voir le roi des Anglais.
L'interrogatoire continua :
— « N'avez-vous pas sauté du haut de la tour de Beaurevoir pour vous tuer? »
— « Je ne voulais pas me tuer ; mais aller rejoindre les miens. J'entendais dire qu'à Compiègne les pauvres gens allaient être exterminés. Puis, je savais que j'étais vendue aux Anglais. »
— « Mais, étant protégée de Dieu, pourquoi ne pas attendre que Dieu vous délivrât ? »
— « Le proverbe dit : Aide-toi, Dieu t'aidera. J'essayerais encore d'échapper aux Anglais si j'en avais le moyen. »
— « On vous gardera avec de bonnes chaînes. »
— « Vous pouvez m'enchaîner. Vous n'enchaînerez pas la fortune de la France. »
— « Sainte Catherine et sainte Marguerite haïssentelles les Anglais ? »
— « Elles aiment ce que Notre-Seigneur aime, et haïssent ce qu'il hait. »
— « Dieu hait-il les Anglais ? »
— « De l'amour ou haine que Dieu a pour les Anglais, je n'en sais rien. Mais je sais bien qu'ils
seront tous mis hors de France, sauf ceux qui y périront. »
— « Quelle récompense attendiez-vous de tout ce que vous avez fait pour votre roi et contre les Anglais ? »
— « Je n'ai jamais rien demandé à mes voix que le salut de mon âme. »