‹ Jeanne d'Arc; libératrice de la FranceChapitre 56 sur 66 · I. — JEANNE D'ARC OU JEANNE DARC · texte numérisé non relu

I. — JEANNE D'ARC OU JEANNE DARC

Faut-il écrire Jeanne d'Arc, ou Jeanne Darc ?

Il y a pour Darc de grandes autorités ; mais il y a contre des raisons décisives.

Jusqu'à ces derniers temps, tout le monde, sauf de rares exceptions, disait Jeanne d'Arc.

Vallet de Viriville a critiqué l'usage et s'est prononcé pour Darc.

D'autres écrivains ont suivi, et en grand nombre. Parmi ceux-ci, je citerai Michelet, M. Henri Martin et Villiaumé.

Toutefois, il y a eu des réfractaires, dont Quicherat, si autorisé dans la matière, Sainte-Beuve, M. Duruy,

M. Renard, M. Wallon, Siméon Luce, M. de Beaucourt.

On dirait même que l'esprit de parti s'en est mêlé. Hélas! De quoi ne se mêle-t-il? Il faudrait l'exclure de partout; et il apparaît en tout.

Les monarchistes ont tenu pour d'Arc avec apostrophe ; les républicains ont tenu pour Darc sans apostrophe.

J'ai été de ces derniers. A une époque où je ne faisais que commencer mes études sur Jeanne d'Arc, j'ai soutenu, et bien superficiellement, qu'il fallait dire Jeanne Darc (1). — Mea culpa.

Au fond, pourquoi modifier l'usage sans nécessité? Pourquoi désorienter, pour une vétille, les admirateurs de la Pucelle? Elle a été Jeanne d'Arc dans l'esprit des générations qui nous ont précédés ; Jeanne d'Arc elle doit demeurer.

Nous savons, par les dépositions unanimes des témoins du procès, que, dans son pays, on ne l'appelait point Jeanne, mais Jeannette. C'est sous ce nom de Jeannette qu'elle est désignée dans les lettres officielles d'anoblissement. Exigerez-vous qu'on dise désormais Jeannette en parlant d'elle?

Non? Eh bien, soyez conséquents; et laissez dire d'Arc, puisque c'est sous cette appellation qu'a grandi la gloire de l'héroïne.

S'il y a des noms qui doivent être soustraits aux ca-

(1) Histoire delà philosophie {Antiquité et moyen âge), p. 440.

priées des philologues, ce sont les noms des grandes personnalités que l'histoire a consacrées.

Mais, du moins, les novateurs ont-ils ici quelque apparence de raison?

Nullement.

La roturière Jeanne s'appelait Darc, dit-on, et non pas d'Arc.

Que Jeanne fut roturière, c'est incontestable. Il est même possible qu'elle ait appartenu à la classe serve. Ces mots des lettres d'anoblissement tendraient à le faire croire : « Forsan alterius quam liberx conditions », peut-être d'autre condition que de condition libre.

Mais qu'on se rassure ! Lui laisser l'apostrophe n'empêche pas de lui laisser sa roture. Pas plus que lui ôter l'apostrophe ne serait lui ôter sa noblesse, si noblesse il y avait.

Ni la particule ne vous désignait noble; ni l'absence de particule ne vous désignait vilain.

Autre argument : les manuscrits du temps, dit-on, portent Darc et non d'Arc.

Je le crois bien. Alors il n'y avait pas d'accentuation. L'emploi de l'apostrophe était inconnu. Si vous trouvez là une raison décisive pour écrire Jeanne Darc, écrivez aussi comte Darmagnac, duc Dalençon, quand vous parlerez des deux contemporains de Jeanne. C'est ainsi qu'on les désignait alors. Est-ce ainsi qu'on les désigne aujourd'hui?

On sait que la famille de Jeanne, ayant été anoblie, tira son nouveau nom des fleurs de lys qui figuraient sur le blason donné à la Pucelle par le roi. Eh bien ! les du Lis sont les Dulis dans les lettres patentes délivrées en 1612 par Louis XIII. En conclurez-vous qu'il faille dire Dulis ? Point. Veuillez donc respecter d'Arc, comme vous respectez du Lis.

De même que l'appellation du Lis, l'appellation d'Arc s'explique très naturellement.

Ou d'Arc, comme c'était fréquent au moyen âge, désigne un lieu d'origine et indique qu'un des aïeux de Jeanne aurait tiré son nom du village d'Arc, en Barrois, peu éloigné de Domrémy.

Ou d'Arc désigne l'arme, alors très commune, qui servait de sceau au père de la Pucelle, lequel, d'après le témoignage d'un de ses petits-fîls, Charles du Lis, « avait pour signet un arc bandé de trois flèches ».

Mais, à ce compte, pourquoi, dans le texte latin du procès, ne dit-on pas, pour indiquer le nom de Jeanne, de Arco ou de Arcu ?

Nous répondrons : pourquoi n'y dit-on pas Darcus ou Darca ?

En fait, le nom n'a pas été latinisé. On s'est borné à le reproduire tel quel, et sans apostrophe, vu que l'usage de l'apostrophe n'existait pas encore.

Est-il bien séant de vouloir, contre toute raison, que

Jeanne, au lieu d'avoir eu un nom à la mode française, ait eu un nom sentant la barbarie?

A cette ennemie des Anglais on impose un nom dont il faut chercher l'étymologie dans la langue anglaise.

Darc signifie ténébreux [Dark : sombre, noir, ténébreux). Jeanne sera donc, de par une étymologie britannique, la ténébreuse, Y infernale, comme l'appelait Bedford.

Ne pensez-vous pas qu'il faut abandonner un tel vocable aux Anglais qui auraient conservé sur la Pucelle les préjugés de leurs aïeux ?

Mais quoi ! Le grand poète d'Albion nous vient ici en aide. Shakspeare met en scène la Pucelle dans son Henri VI, écrit au xvie siècle. Croyez-vous qu'il l'appelle Darc ? Non. Il l'appelle Joan of Arc, d'accord avec la famille de Jeanne, avec ses contemporains, avec la logique et avec le bon sens.

C'est bien assez que Jeanne ait été condamnée par les gens d'Eglise, brûlée parles Anglais, chantée par Chapelain et travestie par Voltaire. Ne lui portons pas un nouveau coup avec notre manie des néologismes.

Page 1