‹ Jeanne d'Arc; libératrice de la FranceChapitre 57 sur 66 · SUR JEANNE · texte numérisé non relu

SUR JEANNE

Les deux principales sources mi il faut puiser quand on veut écrire sur Jeanne d'Arc sont le procès de condamnation et le procès de réhabilitation.

Le procès de réhabilitation est un vaste document. Quicherat, en le reproduisant, a supprimé beaucoup d'inutilités, et néanmoins ce procès occupe, dans son recueil, deux gros volumes, le second et le troisième. Le premier volume est rempli par le procès de condamnation.

Le procès de réhabilitation est mal rédigé et mal ordonné. Le procès de condamnation au contraire est conduit et écrit magistralement.

Dans le procès de réhabilitation les dépositions, limitées aux besoins du procès et moins étendues que ne le voudrait notre curiosité, laissent dans l'ombre les faits et gestes de la Pucelle depuis le milieu de l'année 1429 jusqu'à sa captivité.

Dans le procès de condamnation, les informations qui furent faites à l'origine du procès ne sont pas reproduites ; et c'est un malheur pour nous, en même

temps que c'est un témoignage de la déception que causa aux juges une enquête qui dut tourner entièrement à l'honneur de Jeanne.

Ni l'un ni l'autre procès ne nous font connaître les réponses que fit Jeanne, fraîchement arrivée de son village, aux docteurs qui l'interrogèrent à Poitiers. Ces réponses avaient été consignées dans un registre auquel Jeanne a renvoyé à plusieurs reprises ses juges de Rouen. Ce registre, qu'on ne retrouva point lors du procès de réhabilitation, sera-t-il jamais retrouvé? Je voudrais pouvoir l'espérer. Nous saisirions là, en leur expression la plus naïve, les impétueux élans et les premières confidences de la candide héroïne.

Dans le procès de réhabilitation, il y a, sur l'enfance de Jeanne, sur ses faits et gestes, sur sa captivité, son jugement et sa mort, un très riche fond de particularités.

Dans le procès de condamnation, à travers les partis pris des juges, à travers les lacunes ou les déguisements des procès-verbaux, Jeanne met sa vie en lumière et répand son âme en paroles sublimes.

Divers témoins du procès de réhabilitation, quoique véridiques, tendent inconsciemment à ne point déranger le type convenu de la Pucelle par des détails qui auraient mis en saillie certains angles du caractère de Jeanne, que la légende avait un peu uniformément arrondis. Témoignant sur elle dans un procès où il s'agit surtout d'établir son orthodoxie, ils se complaisent trop exclusivement à parler de sa dévotion et à accumulei

les traits qui la manifestent. Portés à se représenter la Pucelle non moins infaillible qu'impeccable, ils la montrent volontiers bornant au salut d'Orléans et au sacre du roi une mission qu'elle avait sûrement étendue bien au delà de ce qu'il lui fut possible de faire. Mais à côté de dépositions fades et sentant la convention, combien n'y en a-t-il pas qui sont piquantes et marquées d'un cachet personnel! Que de détails curieux! Et comme ici et là, on voit éclater cette personnalité si ingénue, si originale, si vivante, si résolue, si française, qui s'affirme dans les interrogatoires!

Le procès de condamnation ne contredit point le procès de réhabilitation, quoi qu'on en ait dit; mais il supplée à certaines réticences des témoins du dernier procès ; il complète leurs informations; il ajoute à une image de la Pucelle peinte par les souvenirs de ceux qui la connurent, une image de la Pucelle se peignant elle-même par ses réponses à ceux qui l'accusèrent; il nous met définitivement à même de reconstituer, à la place d'une Jeanne d'Arc un peu figée dans son auréole de sainteté, une Jeanne d'Arc très pieuse sans doute, mais irréductible à l'endroit de ses inspirations, et humaine, naturelle, vivante (1).

C'est cette Jeanne que j'ai essayé de raconter ici, en

(1) Sainte-Beuve a dit justement : « J'en viens à penser qu'il » n'y a rien de tel pour honorer ie miracle de la patriotique jeune » fille que le vrai tout simple, et ce qui permet d'en approcher le >) plus, le journal de ses actions et les pièces même de son « procès. »

utilisant tous les documents que j'ai pu connaître et qui sont en grande partie réunis dans les cinq volumes de Quicherat, avec une admirable exactitude (1).

(1) fROCÈS DE CONDAMNATION ET DE RÉHABILITATION DE JEANNE d'Arc,

dite la Pucelle, publiés pour la première fois d'après les manuscrits de la Bibliothèque nationale, suivis de tous les documents historiques qu'on a pu réunir et accompagnés de notes et d'éclaircissements. 5 volumes in-8°, 1841-1849.

Ce recueil, qu'a édité la Société de l'histoire de France, a pour complément un excellent livre de critique historique, où l'auteur expose les remarques que lui a suggérées l'étude des textes : Aperçus nouveaux sur l'histoire de Jeanne d'Arc, par Jules Quicherat. 1 vol. in-8°, 1830.

Eu outre, la Revue historique a publié deux articles où Quicherat a mis en lumière des documents nouveaux (1877; 1S82).

Le 6 avril 1882, Quicherat, malade, achevait de corriger d'une main incertaine les épreuves de son dernier article sur Jeanne d'Arc. Le 8 avril, il était mort.

M. Pierre Lanéri d'Arc a publié, en 1839, sous ce titre : Mémoires et consultations en faveur de Jeanne d'Arc par les juges du Procès de réhabilitation d'après les manuscrits authentiques, un nouveau volume in-8° de textes latins, qui complète les textes reproduits par Quicherat et peut être considéré comme le tome sixième de son Recueil.

(Voir page 22.)

Il s'est rencontré des savants excentriques qui ont prétendu ramener les sublimités de Jeanne à un cas de pathologie.

Mais le bon sens public n'est pas dupe de ces paradoxes.

Il en est de l'héroïsme de la Pucelle comme du génie des Socrate et des Pascal. Un alliage d'hallucinations ni ne l'explique, ni ne l'amoindrit.

Jeanne vivait à une époque de petite science et de grande mysticité où l'intervention du surnaturel servait à tout expliquer.

A Domrémy comme ailleurs, il n'était bruit que de prophéties, d'extases, d'apparitions se produisant sur tous les points de la France.

Dans l'église, les vitraux peints, les statues, les basreliefs, représentant soit la vierge que les anges visitent, soit saint Michel qui écrase le démon, soit sainte Catherine qui converse avec un messager de Dieu, ne

parlaient à Jeanne que de communications entre le terrestre et le supra-terrestre.

Enfin l'idée qu'une Pucelle inspirée d'en haut apporterait le salut occupait les imaginations.

Il n'est pas extraordinaire que, dans un milieu ainsi ^préparé, Jeanne ait attribué à des visions et à des voix, auxquelles elle a cru fermement, les inspirations de son âme héroïque.

Lui aussi, Socrate affirmait qu'une voix de Diiu se manifestait à lui pour l'avertir de ce qu'il fallait faire, et surtout pour le détourner de ce qu'il ne fallait pas faire. Qeoù (pcovi] (pocherai eypcûvcucrot. on %pîj roieiv , ditil dans Y Apologie attribuée à Xénophon (1).

Né en un temps de foi aux oracles, le philosophe prenait pour des avertissements d'un être divin les dictées et les pressentiments de sa conscience.

Platon et Xénophon nous le montrent résolu à accomplir certains actes, et entendant tout à coup la voix divine qui l'en détourne. Il l'écoute toujours, et toujours il s'en trouve bien.

(1) Dans les Mémoires sur Socrate, par Xénophon, dans I'Apologie de Socrate, par Platon, dans le Phèdre du même auteur, se trouvent divers textes très significatifs.

Consulter entre autres ouvrages : d'une part, la Philosophie df Socrate, par M. Alfred Fouillée; la Vie de Socrate, par M. Ciiaignet; la Parole intérieure, par M. Victor Egger; d'autre part, le Démon de Socrate, par M Lélut; la Psychologie morbide, par M. Moreau de Tours ; l'Hallucinalion au point de vue historique, par M. Brière de Boismont; la Folie au point de vue philosophique, par M. Despine.

C'est encore d'après les suggestions de cette voix que Socrate conseillait ses amis. Persistaient-ils dans un projet qu'elle avait condamné? Ils le regrettaient tût ou tard. Y renonçaient-ils? Us n'avaient qu'à s'en louer.

De même que Jeanne fut accusée de méconnaître les pouvoirs religieux consacrés, en leur opposant une révélation surnaturelle dont elle se prétendait favorisée , de même Socrate fut accusé de méconnaître les divinités consacrées, en leur opposant des nouveautés démoniaques (êrepa xcctvà Jcapéyia) en qui il voyait son conseil.

Lorsque, comparaissant devant les juges, il dédaigna de se défendre et se résigna à mourir, c'est à son oracle intérieur que Socrate obéit. A lui aussi la voix avait dit : « Prends tout en gré ; ne te soucie de ton martyre. »

Mais n'y a-t-il pas quelque chose de plus indéterminé dans la voix de Socrate que dans les voix de Jeanne?

A coup sûr, des textes nombreux excluent l'opinion de Montaigne, de Rollin, de Voltaire et de Cousin, ramenant l'oracle socratique à une métaphore, ou tout au moins à une allégorie.

N'allons pas imaginer cependant, à la suite de Plutarque, de Maxime de Tyr, d'Apulée, de Clément d'Alexandrie, d'Origène, de Lactance, de Proclus, que Socrate ait affirmé l'existence d'un génie spécial, attaché

à sa personne. « Le quelque chose de démonique », la « voix accoutumée », le « signal divin » qui se manifeste à Socrate ne nous est nullement représenté, ni chez Xénophon, ni chez Platon, comme une personnalité précise et distincte, comme un Jaipav. Selon le mot de M. Fouillée, dont l'argumentation me paraît décisive, il y a chez Socrate une « hallucination psychologique » plutôt qu'une hallucination physiologique.

Sa foi en une mission lui venant de Dieu le pousse à objectiver et à prendre pour une voix divine certaines intuitions de sa raison et de son cœur ; mais il ne les projette nullement dans une réalité extérieure, positive et visible.

L'illusion est autrement profonde chez Jeanne d'Arc.

Elle ne consiste pas seulement en une évocation de paroles frappant l'ouïe, ce sens le moins matériel de tous ; elle consiste aussi, — et c'est ce que M. Wallon et d'autres ne me semblent pas avoir suffisamment reconnu, — en une évocation de réalités visibles, palpables et même odorantes.

Généralement, quand ses voix parlent à Jeanne, une grande clarté se manifeste parle côté d'où elles viennent (1).

(1) Raro eam vocem audit sine claritate. Quae quidem claritas est ab eodein latere in quo vox auditur; sed ibi cominuniter est magna claritas. » (Puocès de condamnation. Interrogatoire du %% février.)

Quel est l'être qui se manifeste à Jeanne? Jeanne le sait surtout parce que l'être se nomme. Saint Michel lui dit: « Je suis saint Michel » ; sainte Marguerite lui dit: « Je suis sainte Marguerite ».

Que ce soit saint Michel ou sainte Marguerite qui se nomme à Jeanne, c'est toujours le même parler angélique, de même que c'est toujours la même révélation de la part de Dieu.

Et néanmoins, il semble qu'il y a une différence entre les timbres des voix. On peut l'induire de la réponse que Jeanne fît à cette question grossière : « A quoi reconnaissez- vous que ce qui vous parle est homme ou femme? » — 6 A la voix », réponditelle (i).

En outre, il est fréquent qu'un être se dessine aux yeux de Jeanne, sous des formes sensibles. Nombreux sont les passages des interrogatoires où Jeanne dit de ses apparitions, en termes très catégoriques, qu'elle les a vues, de ses yeux vues. Je me contenterai de citer son affirmation du 27 février, parce qu'elle est tout à fait explicite. Les juges demandent à Jeanne : « Avezvous vu saint Michel et ses anges corporellement et réellement, « corporaliter et realiter :> ? Elle répond : « Je les ai vus des yeux de mon corps, aussi bien que

(1) Interrogata qualiter scit quod res sibi apparens est vir vel mulier, réspondit quod bene scit et cognoscit eas ad voces ipsarurn et quod sibi revelaverunt. (Procès de condamnation. Interro* atgoire du 1" mars.)

je vous vois. » g Ego vidi eos oculis meis corporalibus œque bene sicut ego video vos. »

Mais quelles formes voit-elle au jusle? Répondant aux questions multiples qu'on lui pose, Jeanne déclare à plusieurs reprises qu'elle voit la face des saintes ; elle ajoute que, par-dessus leurs cheveux, il y a une couronne qui leur ceint la tête ; elle dit encore que saint Michel vient à elle « en là forme d'un très vrai prud'homme ». Mais, dès qu'il s'agit de donner des détails plus précis, elle laisse tout flotter dans le vague.

On sent qu'elle est fatiguée, ennuyée, écœurée de la matérialité des interrogations que lui font ses juges. Et, comme elle est très fine, « d'une grande subtilité de femme », selon le mot de l'un d'eux, elle a l'art de leur faire des réponses qui n'en sont pas. — « Saint Michel et saint Gabriel ont-ils des têtes naturelles? » lui demande-t-on. — Elle répond : « Je les ai vus de mes yeux et je crois que c'est eux, aussi sûrement qu'il y a un Dieu. » — « Saint Michel était-il nu ? » lui dit un autre jour l'interrogateur. — « Pensez-vous que Dieu n'ait pas de quoi le vêtir? » réplique-t-elle. — « Avait-il des cheveux ?» — « Pourquoi lui auraientils été coupés? » D'autres fois elle n'y met pas tant de façons. — « Les saintes ont-elles le même vêtement? ont-elles le même âge ? » lui demande-t-on. Elle répond: «Je n'ai pas congé de vous le dire. » On l'interroge! sur l'habit de saint Michel, sur sa taille. Elle dit : « Vous ne saurez pas de moi autre chose. » On lui demande

si les saintes ont de longs cheveux. Elle déclare qu'elle n'en sait rien. — « Mais enfin, reprend l'interrogateur, quand elles se montraient à vous, les saintes avaientelles des bras, avaient-elles d'autres membres? » Jeanne répond : « Je ne le sais pas ; ce que je sais bien, c'est que leur langage est beau et bon, et que je le comprends très bien. » — « Eh ! dit le juge, comment peuvent-elles parler, n'ayant pas de membres ?» — « Je m'en rapporte à Dieu (1). »

(1) Iuterrogata qualem figuram ibi videt, respondit quod videt faciern. Interrogata an illae sanctae habent capillos, respondit : « Bonum est ad sciendum. » — Interrogata an aliquid erat médium inter coronas earum et capillos, respondit quod non {Interrogatoire du 1er mars); — respondit quod ipse erat in forma unius verissimi probi hominis. (Interrogatoire du 17 man.) — Interrogata an crédit quod sanctus Michael et sanctus Gabriel habeant capita naturalia, respondit : « Ego vidi ipsos oculis meis et credo quod ipsi sunt eeque firmiter, sicut Deus est. » (Inten^ogatoire du 3 mars.) — Dans le même interrogatoire, Jeanne dit : J'ai vu saint Michel et les saintes aussi parfaitement que je sais parfaitement qu'ils sont saints et saintes du paradis. « Dixit étiam quod ipsum sanctum Michaelem et illas sanctas ita bene vidit quod bene scit esse sanctos et sanctas in paradiso. » — Interrogata an sanctus Michael erat nudus, respondit : « Cogitatis vos quod Deus non habeat unde ipsum vestire? » — Interrogata an ipse habebat capillos, respondit : « Cur sibi fuissent abscisi? » (Interrogatoire du 1er mars.) — Interrogata si illae sanctae sunt vestitae eodem panno, respondit : « Ego non habeo licentiam de revelando. » — Item interrogata si illae sanctae sunt ejusdem aetatis, respondit quod de hoc dicendo non habebat licentiam. (Interrogatoire du 27 février.) — Interrogata in quibus magnitudine et habitu sanctus Michael venit ad eam, respondit quod de habitu et aliis rébus non dicet amplius. (Interrogatoire du 17 mars). - Interrogata si capilli erant longi,

Plus tard, dans les premiers articles de l'acte d'accusation, on fera un grief contre Jeanne de ce mélange d'aveux et de réticences que présentent les interrogatoires. D'une part, dira-t-on, elle a vu les têtes des anges et des saintes. D'autre part, sur le reste de leur corps et sur leurs vêtements, elle n'a rien voulu dire. Et le 2 mai, dans une admonition publique, l'archidiacre Jean de Ghâtillon s'écriera qu'il est inexplicable que Jeanne « ne sache rien ni sur les membres des saintes, ni sur d'autres détails les concernant, et qu'elle se borne à parler de leurs têtes, alors qu'elle prétend être si souvent favorisée de leur visite (1). »

Ces êtres qu'elle ne peut décrire, non seulement Jeanne les a vus face à face ; mais encore elle a touché deux d'entre eux, sainte Catherine et sainte Marguerite.

Bien plus, en même temps qu'elle a senti leur contact, elle a perçu, semble-t-il, une odeur suave qui se dégageait d'eux.

Néanmoins, ici comme ailleurs, il n'y a rien d'absolument précis dans les déclarations de Jeanne:

respondit : « Ego nil scio. » Dicit etiam quod nescit an aliquid erat de bracbiis, vel an erant alia membra figurât a. Item dicit quod loquebantur optime et pulchre et eos optinie intelligebat. — Interrogata qualiter loquebantur, cum non haberent membra, respondit : « Ego me refero ad Deum. » {Interrogatoire du 1er mars.)

(1) « Quodque dicebat se nibil scire de membris et circumstantiis earum, praeterquam de capitibus, quod non concordat tam frequenti visioni. »

« Ayant cet anneau en ma main et à mon doigt, ditelle aux juges, j'ai touché à sainte Catherine qui m'apparaissait. » — « En quelle partie l'avez-vous touchée? » lui demandent les juges. Et elle répond : « Vous n'en aurez autre chose. » Les juges la pressent encore et l'invitent à dire si elle n'a point embrassé sainte Catherine et sainte Marguerite. Jeanne répond qu'elle les a embrassées toutes deux. — « Sentaient-elles bon ? » lui demande-t-on. — « C'est bon à savoir qu'elles sentaient bon, » répond-elle. Les juges veulent en savoir davantage. Ils disent à Jeanne: « En embrassant les saintes, ne sentiez-vous point de chaleur ou autre chose? » Jeanne se contente de répondre: « Je ne pouvais pas les embrasser sans les sentir et les toucher. » Et les juges la pressant encore: « Dans quelle partie les embrassiez-vous, par le haut ou par le bas ? » Jeanne fait cette réponse un peu évasive: « Il convient mieux de les embrasser par le bas que par le haut (1). »

(1) Interrogata cur libenter respiciebat in illum annulum, quando ibat ad factura guerrse : respondit quod ipsa, illo armulo existente in sua manu et in suo digito, tetigitcum saucta Katharina sibi visibiliter apparente. — Interrogata in qua parte ipsius sanctœ Katharinae tetigit eam, respondit: « Vos de boc non babebitis aliud. » — Interrogata utrum unquam osculata fuit vel amplexata saDctam Katbarinam vel Margaretarn, respondit quod ipsa amplexata est ambas. — Interrogata an babebant bonum odorem, respondit quod boc bonum est scire quod babebant bonum odorem. — Interrogata utrum, amplexando eas, sentiebaf, calorem vel quidquam aliud, respondit quod non poterat amplexari eas sine sentiendo et tangendo ipsas. — Interrogata per

Une voix qui frappe ses oreilles, et une grande lumière qui frappe ses yeux : voilà ce qui est la caractéristique constante des révélations de Jeanne. En même temps, Jeanne affirme très explicitement des apparitions de formes visibles et tangibles. Mais ces apparitions sont intermittentes, et ces formes demeurent indéterminées. Évidemment le capital ici, c'est la voix, cette voix, qui dit à Jeanne « des paroles belles et. bonnes ».

La voix que Jeanne entend est plus ou moins claire selon les lieux et les circonstances. Devant ses juges, Jeanne l'entend moins bien que dans sa prison. Dans sa prison, parmi les propos des gardes, Jeanne l'entend moins bien qu'elle ne l'entendrait dans la solitude d'une forêt (1). Il y a une heure où la voix se fait entendre de préférence; c'est l'heure où sonnent les cloches, les cloches aimées que Jeanne enfant avait si vif plaisir à écouter (2).

quani partem amplexabatur eas, utrum per superius vel per inferius, respondit quod inelius decet eas amplexari per inferiiis quam per superius. (Procès de condamnation. Interrogatoire du il murs.)

(1) « Ego non bene intelligebani ipsam vocem, nec intelligebam aliquid quod possein vobis recitare, quousque régressa fui ad camerarn nieam. » {Interrogatoire du 27 février.) « Respondit quod aliquando déficit in intelligendo propter turbationem carcerum et per tuniultum custodum suoruin. » {Interrogatoire du 14 mars.) « Dixit quod si esset in uno nemore, bene audiret voces vemientes ad eani. » (Procès de condamnation. Interrogatoire du 22 février.)

(2) C'est ce qui ressort d'une déposition du frère Jean Tout-

Tantôt Jeanne est prévenue par ses voix ; tantôt c'est elle qui les interroge. Quelquefois, elle est endormie, et les voix viennent l'éveiller (1).

De quoi lui parlent ses voix? D'un objet unique, le salut de la France.

Le commun des visionnaires se piquent d'avoir des révélations sur toutes choses. Jeanne ne se déclare inspirée qu'en ce qui touche son œuvre libératrice.

Sauver leurs âmes est l'idée fixe des mystiques. Sauver son pays est l'idée fixe de Jeanne.

Parmi les révélations de Jeanne, quelques-unes étonnent. Ainsi, au début de sa mission, Jeanne, au nom de ses saintes, demande qu'on lui apporte une épée cachée sous terre, dans l'église Sainte-Catherine de Fierbois, tout près de l'autel. On va faire des fouilles au lieu indiqué, et l'épée s'y trouve.

mouillé, rendant compte des dernières réponses faites par Jeanne le jour de sa mort: « Et postea ipsa Johanna fuit interrogata de vocibus venientibus ad eam et apparitionibus. Ipsa respondit quod realiter audiebat voces, maxime quando pulsabantur campanae, hora Completorii et Matutinarum. » (Procès de condamnation. Information ,no n paraphée par les greffiers, sur le dernier interrogatoire de Jeanne). Il y a une déposition analogue de Pierre Morice. Remarquez ce passage de Y Interrogatoire du %4 février : « Vocem audiverat cum pulsaretur pro Ave Maria de sero. »

(1) « Respondit quod voces saepe veniunt sine vocando; et aliis vicibus, nisi venirent bene cito ipsa requireret a Deo quod mitteret eas... Nunquam invocavit ipsas quin eas haberet.» [Interrogatoire du 12 mars.) « Interrogata quid heri de mane faciebat cum illa vox venit ad eam : respondit quod ipsa dormiebat, et vox excitavit eam. {Interrogatoire du 24 février.)

Il est vrai que, six semaines auparavant, Jeanne était passée à Fierbois ; que quelques mots prononcés par tel ou tel avaient pu lui apprendre incidemment l'existence de cette épée, et qu'elle put ensuite prendre pour une révélation le produit d'un souvenir dont elle n'avait pas conscience. Mais à quelles suppositions sommes-nous réduits !

Vers la même époque, Jeanne prédit la blessure qu'elle reçut le 7 mai à Orléans. Cette prédiction est un fait incontestable. Elle est relatée dans une lettre envoyée de France, par un ambassadeur flamand, le 22 avril 1429, c'est-à-dire quinze jours avant l'événement (1). Le chargé d'affaires écrivait au gouvernement de Brabant que Jeanne avait annoncé qu'elle serait blessée d'un trait, dans un combat devant Orléans, mais qu'elle n'en moulerait pas. « Dixit haec puella quod ipsa ante Aureliam in conflictu telo vulnerabitur, sed inde non morietur. »

Puis, que d'autres prédictions réalisées ! Les Anglais battus, Orléans délivré, le roi sacré à Reims contre toute espérance!

Toutefois, il faut remarquer que Jeanne aidait à l'événement, soit par l'attente pleine de confiance qu'excitaient ses prédictions, soit par sa vaillante ardeur à tout faire pour qu'elles se réalisassent. Travaillez et Dieu travaillera était sa devise.

(I) Voir, dans le tome IV du recueil de Quicherat, la citation extraite d'un registre de la Chambre des comptes de Brabant.

Il faut remarquer, en second lieu, que Jeanne s'est trouvée déçue dans plusieurs de ses prédictions, non par sa faute, mais par la faute de ses auxiliaires.

La Pucelle avait annoncé qu'elle bouterait les Anglais hors de toute France. Ils furent boutés hors de toute France; mais après sa mort. Elle avait annoncé l'entrée à Paris. Paris ne fut recouvré que plus tard. Elle avait annoncé qu'elle délivrerait le duc d'Orléans et qu'elle verrait le roi des Anglais. Or le duc resta prisonnier des Anglais jusqu'en 1440, et Jeanne ne vit jamais Henri VI.

Dans Socrate, comme dans Jeanne, il y avait, au dire de Xénophon et de Platon, une vertu prophétique.

Ses prédictions s'appliquaient spécialement à l'ordre moral ; et il en rapportait tout l'honneur à cette voix qui était pour lui ce qu'étaient pour Jeanne ses voix.

Voici comment s'exprime Xénophon dans le premier livre des Mémoires :

« Socrate disait qu'un être supérieur l'inspirait, et » c'était d'après ces inspirations qu'il conseillait à ses » disciples de faire telle chose et d'éviter telle autre. » Les uns se sont bien trouvés de l'avoir cru, les autres » se sont repentis de n'avoir pas suivi ses conseils. On » reconnaîtra qu'il ne voulait passer dans l'esprit de » ses disciples, ni pour un insensé, ni pour un impos- » teur. Or il eût mérité ce double reproche si, dans ce « qu'il annonçait lui être révélé, on Veut convaincu de

» mensonge. Il est donc clair que, s'il prédisait l'ave- » nir, c'est qu'il croyait dire la vérité. »

Au fond, quelle était la source de cette clairvoyance ,supérieure de Socrate? La sympathie pour ses semblables et le sentiment moral, si intenses en son âme gé néreuse.

Lui-même l'avouait implicitement quand il disait: « Je ne connais qu'une petite science, l'amour. »

C'est une puissance d'amour qui éveillait et aigui sait, chez Socrate comme chez Jeanne d'Arc, ce je ne sais quoi de prophétique qui est au fond de nos âmes. Mccvtikôv <ye n xcd ij 4sv%>i, disait Socrate à Phèdre.

Socrate et Jeanne alliaient ces deux choses, plus souvent unies qu'on ne l'imagine, le bon sens et l'enthousiasme.

Inutile de rappeler quels furent l'esprit philosophique et la sagesse pratique de Socrate. Quant à la sûreté de jugement et à la délicatesse de tact de la Pucelle, toutes les pages de ce livre l'ont assez mise en lumière.

J'ajouterai que, chez l'un comme chez l'autre, on remarque des miracles de force physique, dus principalement à l'énergie morale.

Le conseiller chambellan de Charles VII, Perceval de Boulainvilliers , dit, dans une lettre écrite le 21 juin 1429 : « Jeanne a une puissance de travail inouïe. Elle est si bien aguerrie, qu'il lui arrive de passer jusqu'à six journées, jour et nuit, constam-

ment sous les armes. » Le président de la chambre des requêtes de Charles VII, Simon Charles, dit clans sa déposition : « Lorsque Jeanne était en campagne on ne la voyait jamais descendre de cheval. On eût cru que les lois de la nature n'existaient pas pour elle. Tous ses compagnons étaient étonnés qu'elle pût rester à cheval si longtemps. » Un autre témoin, le chevalier Théobald d'Armagnac, constate que «son courage à supporter les peines et les travaux faisait d'elle l'objet de l'admiration de tous les capitaines. » Dunois, l'infatigable chef de guerre, la montre « exécutant des manœuvres merveilleuses auxquelles n'auraient pas suffi deux ou trois généraux consommés ». Le même témoin déclare que « jamais il n'y eut personne plus sobre». Dame Colette, qui souvent avait vu Jeanne chez les époux Bouchier, ses hôtes à Orléans, fait une déclaration semblable. Le page de Jeanne, Louis de Contes, dit : « Elle était d'une sobriété excessive. Bien des fois, je l'ai vue ne manger dans toute une journée qu'un morceau de pain. J'admirais comment elle pouvait se nourrir si petitement (1). »

C'est ainsi que Jeanne se montrait tout à la fois plus sobre qu'aucune femme et plus vigoureuse qu'aucun homme.

Faisant œuvre de guerrier, elle demeurait jeune

(1) J'ai traduit du latin les citations ci-dessus. La première est extraite d'une lettre de Perceval de Boulainvilliers au duc de Milan Philippe Visconti. Les autres sont extraites des déposi* tions du Procès de réhabilitation.

VOIX DE JEANNE ET VOIX DE SOCRATE 2oî

fille. Sa voix était douce; ses yeux étaient faciles aux (larmes, et son corps avait des grâces féminines. Toute sa virilité était dans son âme.

Écoutons maintenant Platon nous pariant de Socrate : « Dans les campagnes, il l'emportait sur tous » ses compagnons par sa patience à supporter les fa- » tigues. Arrivait-il qu'on manquât de vivres, Socrate » souffrait la faim et la soif avec plus de courage que » personne... La manière dont il résistait au froid » allait jusqu'au prodige. Dans le temps de la plus » forte gelée, quand personne n'osait sortir ou du » moins ne sortait que bien vêtu, bien fourré, les pieds » enveloppés de peaux d'agneau et d'étoffes de laine, » lui ne laissait pas d'aller et de venir avec le même » habit qu'il avait coutume de porter avant l'hiver, et » il marchait pieds nus sur la glace plus aisément que » ses compagnons, qui étaient bien chaussés. Témoins » de son énergie, les soldats le voyaient de mauvais » œil, dans la pensée qu'il voulait les braver et insul- » ter à leur mollesse (1). »

Mais voici un trait plus frappant et tout à fait singu* lier qui nous montre Socrate arrivant à se détacher du corps et à s'absorber dans une espèce d'extase.

« Un matin, on l'aperçut debout, plongé en une mé«

(1) Le Banquet. — Platon met les paroles traduites ci-dessus, et celles que je vais traduire à la suite, dans la bouche dAlci* biade.

» ditation profonde. Ne trouvant pas sans doute ce » qu'il cherchait, il ne s'en alla pas, mais continua de. » réfléchir, toujours dans la même posture. Il était) » déjà midi. Les soldats observaient Socrate et se* » disaient avec étonnement : « Qu'a-t-il donc aujour- » d"hui? Il est là qui rêve depuis le malin. » Vers le » soir, quelques soldats ioniens, après avoir soupe, » apportèrent leurs lits de campagne près de l'endroit » où il se trouvait, afin de coucher au frais (car on » était en été) et d'observer si Socrate passerait ainsi » la nuit, enfoncé dans ses idées. A leur grande sur- » prise, il garda la même attitude jusqu'au lever du » soleil. A ce moment-là, après avoir fait sa prière au » Soleil, il se retira. »

A propos de ce fait, des médecins aliénistes ont voulu voir dans Socrate un aliéné.

Aliéné, soit! On est hors de soi ou parce qu'on déchoit au-dessous de l'humanité ou parce qu'on s'élève au-dessus d'elle. C'est de cette seconde manière que Socrate et Jeanne étaient hors d'eux-mêmes.

Mais j'imagine que, comme on l'a prétendu, Socrate et Jeanne aient été des malades et qu'on puisse décrire, sous le nom de somnambulisme cataleptique ou sous tout autre nom, la maladie qui suscitait leurs hallucinations.

Après?

Ce n'est pas comme visionnaires que Socrate et Jeanne ont été grands.

Qu'on y voie ou non des affections morbides, qu'on les appelle « hallucinations physiologiques » avec M. Brière de Boismont, ou « hallucinations pathologiques » avec M. Despine, les visions de Jeanne n'ont rien d'exceptionnel.

Jeanne a cela de commun avec la Gasque d'Avignon, avec Pierrette la Bretonne, avec Catherine de la Rochelle, avec des moines, avec des gardeurs de brebis, qui, de son vivant, passèrent pour être favorisés d'apparitions de la Vierge, de Jésus, des saints et des saintes.

Les illuminés sont de tous les temps.

Mais, dans toute la suite des temps, il n'y a eu qu'une Jeanne d'Arc.

Donc, que Jeanne ait été physiquement prédisposée à avoir des visions, je l'admets volontiers. Mais c'est son cœur qui a déterminé le caractère de ses visions. C'est de son cœur qu'ont procédé ses dits et ses faits. C'est dans son cœur qu'est le secret de son héroïsme.

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